Un tueur en vacances

Le ballon est tombé devant moi. Je l’ai renvoyé au type. Nous avons échangé quelques mots.Banale courtoisie teintée d’humour. « Qu’est-ce qu’il fout là ? Cet homme, avec qui vous avez parlé, est une ordure. Il a tué sa femme et il vient jouer au ballon avec son fils et des copains. Une honte ! Je me casse de la rivière !». Bref échange avec un assassin.

    

 © Marianne A © Marianne A


             Une vingtaine de voitures sont garées devant un rideau de peupliers. Un parking sauvage sur un champ de luzerne. Les véhicules ont des plaques d’immatriculation de différentes régions de France et d'autres pays. Du Van pourri à la grosse Berline de luxe. Des hommes, des femmes, des gosses venus se jeter dans une rivière coulant entre deux falaises. Couleur de peau, culture, religion, niveau social… Toutes les barrières semblaient avoir fondu d’un seul coup sous le cagnard. Qu’un seul désir commun : se rafraîchir. Une sorte de micro congés payés post confinement. Sans la distanciation sociale de 1936 où les murs invisibles des villes se recréaient sur le sable chaud. Les codes des uns et des autres laissés au vestiaire ? Pas tous. La façon de se mouvoir, les mots, le ton de sa voix… Certains codes ne disparaissaient jamais. Les coups de tampon de notre éducation sous la peau. Mais à cet instant précis et dans ce lieu ; personne ne regardait de haut ou de bas son voisin de rivière. Réunis sur quelques mètres d’eau par la même quête: se débarrasser de l’armure de chaleur étouffante. Des corps avides de fraîcheur réunis le temps d’une baignade sur une plage improvisée. Tous dans le même bain.

        Parmi les passagers de la rivière, un groupe jouait au ballon. Deux hommes d’une cinquantaine d’années avec plusieurs jeunes. Leur ballon est tombé devant moi. Je l’ai renvoyé à l'un des deux types. Nous échangeons quelques mots. Banal échange teinté d’humour. Puis je retourne me baigner avec ma petite famille. « C’est une honte. Qu’est-ce qu’il fout là ? Ce type, avec qui vous avez parlé, est pire qu’une ordure. Il a tué sa femme et il vient jouer au ballon avec son fils et des copains. Une honte. ». Un habitué de l’endroit m’éclaira sur l’identité du type au ballon. Il fronçait les sourcils en m'expliquant. Apparemment en colère de la proximité de cet homme.«Venir jouer au ballon… Quelle provocation et indécence. Je me casse ! ». Il se rhabilla et quitta la plage en jetant au passage un regard noir au type au ballon. J’ai appris par la suite que d’autres habitués du lieu, connaissant le passé de l'homme, ont quitté l’eau à cause de sa présence. La présence d’un tueur de femme.

      Un jeune d’une vingtaine d’années se trouvait parmi leur groupe. Il ressemblait beaucoup au type au ballon. Son attitude tranchait avec celles des autres baigneurs. Il avait un regard blessé. Sur le qui-vive. Il était très mal à l’aise. Le visage très tendu. Il n’était pas entièrement dans le jeu et la joie autour de lui. Comme s’il appréhendait une réaction d’un des baigneurs. Un regard coupé en deux. Le drapeau de la culpabilité levé dans ses yeux. Je l’observe en coin. La chanson « Fils d’assassin » revient à la surface. L’a-t-il écoutée? Réalité ou projection de ma part sur ce qu'il est en train de vivre ? Juste un moment d'inquiétude pas du tout lié à son «statut » de fils d’assassin ? L’imaginaire s’emballe souvent plus vite que la réalité. Peut-être le fils de quelqu’un d’autre de leur bande. Je ne le saurais jamais. En tout cas, cette rencontre express m’a replongé d’un seul coup plus de quarante ans en arrière. Dans un bar kabyle de Montreuil. Sur une terrasse ensoleillé au bord de la frontière parisienne.

       Nous étions quelques lycéens attablés. Dont une fille qui me plaisait beaucoup. Je passais la commande au comptoir. Quelques « anciens » au bar. Tous originaires du bled de mes parents en Kabylie ou de villages très proches. Les consommations commandées, j’avais repris ma place avec les copains et les copines. Dos au comptoir. « C’est qui ?». Un des accoudés demandait à un ancien qui j'étais. « C’est l’un des fils du tueur. Tu sais celui qui a fait vingt ans de bagne à Cayenne. Il a…. ». Soudain ramené sur le terrain de l’histoire familiale. Je n’entendais plus qu’eux. L’histoire de « mon tueur de père » déclinée en kabyle sur un coin de bar. Sans le moindre propos haineux. Juste comme on raconte un film. Les images distillées à quelques mètres de mes copains et copines de lycée. Dans une langue qu’ils ne connaissaient pas. J’avais le ventre noué. Entre colère, envie de leur demander de la fermer,  et une brusque envie de chialer. Avec une remontée de honte. Une honte sans mots pour la tenir en laisse.

      Je m’étais précipité aux chiottes. Que penseraient mes amis lycéens s’ils savaient ? Notre amitié, perdurerait-elle ? Être heureux n’est-ce pas cracher à la gueule de la mémoire des victimes et de leurs descendants ? Arrête tes conneries ! Tu n’es pas responsable ? Oui mais… La douleur d’une fille, d’un fils, d’une femme, d’une mère, qui ont perdu un être cher à cause de mon père. Nombre de questions et réflexions plus ou moins claires se télescopaient sous mon crâne. Quand je suis sorti des chiottes, les anciens avaient disparu. Plus que le vieux barman les yeux sur la rive de ses premiers pas. « Paraît qu’il est vachement bien le dernier album des Clash ». Mon voisin de table portait un badge de Jo Strummer. J’ai esquissé un sourire. Redevenu un lycéen. Comme les autres. Je l’ai regardée en coin. Elle avait les lèvres trempées dans son panaché. Pourrait-elle être amoureuse du fils d’un criminel ?

       Retour à la rivière. Partir ou rester dans l’eau ? Colère ou indifférence ? Je m’étais dit «pourquoi ce type n’aurait pas le droit de jouer avec ses potes et ses gosses dans la rivière ?». Même si évidemment son geste est plus qu’impardonnable. Ôter la vie est un des actes qui soit le pire. Parmi les autres nageurs, se trouvaient peut-être un autre tueur, un violeur, un marchand d’armes, un dealer de came, un tueur à distance envoyant des drones sur des cibles… La présence d’un homme dans un espace commun de joie collective d’un homme ayant assassiné sa femme est plus que troublant. Loin de m’attendre à ce genre de rencontre dans ce coin d’eau paumé. Mais pas une seconde, j’ai pensé à quitter la rivière. Ni juger son plaisir de jouer dans l’eau. Je ne suis pas juge ou procureur. Ni un des proches de la femme morte. Ce qui n’empêche pas d’avoir son avis et être en colère, dégoûté pour certains de se retrouver à proximité du tueur. Le trouble passé, j’ai continué de jouir de la rivière. Comme la majorité des autres baigneurs. Ma réaction ou absence de réaction, est-elle normale ou pas ? Je me suis posé la question quelques heures après. Avec une irrépressible culpabilité rétroactive. Mon attitude due au fait que je suis un fils d’assassin ?   

      Sans doute en partie. Mais aussi à cause d’autres interrogations. Celle que tout citoyen ou citoyenne peut se poser. Un assassin, ayant purgé sa peine, a-t-il le droit de revivre ? Peut-il prétendre à une existence avec des peines et des joies comme tout individu sans traces de sang sur les mains ? Sûrement que les proches de la ou les victimes de l’assassin ne se poserait pas ce genre de question. L’assassinat de l’être aimé est une peine - sans barreaux officiels - à perpétuité. Sûrement que quelqu’un ayant vécu un féminicide dans son entourage ne serait pas resté une seconde dans l’eau avec le tueur et l’auraient peut-être insulté. Ce qui est complètement compréhensible. Comme les réactions de dégoût de ceux ayant quitté la rivière. Pour autant, ce n’est pas si simple. Un meurtrier, après avoir été jugé et purgé sa peine, doit-il être condamné à une espèce de peine de « non-vie » à perpétuité ?  

   Le seul moyen de ne pas rencontrer un assassin ou un violeur est de lui appliquer la peine de mort. Ou le condamner à perpète. Plus aucun risque de récidive ou de le croiser sur sa route. Fort heureusement la justice existe. Elle a remplacé la loi du talion. Certes, la justice reste perfectible. Les peines de prison pour les braquages de banque toujours plus longues que celles de certains crimes de sang ? Indéniable que la justice commet de nombreuses erreurs. Mais, même perfectible, elle nous permet à chacune et chacun de ne pas jouer les procureurs et juges du coin de la rue ou de rivière. Une tendance que nous avons tous plus ou moins. Combien de dictateurs et autres petites et grandes ordures sommeillent sous notre peau ? « S’il fait ça à mon gosse, je le bute direct. Un violeur ou un tueur de femme mérite qu’une balle dans la tête. ». Un réflexe naturel face à l’horreur. Aujourd’hui amplifié par les réseaux sociaux et leurs millions de juges et procureurs. La nouvelle loi du pouce baissé ?

      Pour conclure, laissons la parole à un immense auteur, talentueux et humaniste. Bien que sa préférence pour sa mère à la justice ait troublé nombre d’esprits. Les propos d’un homme du doute, même de sa pensée, déchiré entre mer et soleil ? « Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine.». L’assassin restera un assassin à perpétuité. Humain parmi les hommes et les femmes, étranger à l’humanité ? Son ou ses victimes ne ressusciteront pas. Le crime est ineffaçable. Surtout pour les proches des victimes de meurtre ou autres crimes. Leur parole prioritaire.

       Un être qui a tué a-t-il le droit de tenter de revivre après la prison ? Oui ou non ? Si c'est oui ; lui et sa famille ont autant leur place que tous les autres baigneurs de cette rivière. Quoi qu’on pense de l’acte criminel de ce type. Comme l’immense majorité, je suis horrifié à chaque mort de femme sous les coups de son « compagnon »; une hécatombe qui n'a pas cessé. Combien de meurtres de femmes cet été ? Peut-être à quelques km de son lieu de villégiature estivale. Beauté et horreur sous un même papier-peint étoilé admiré chaque été. Certains baigneurs ont donc refusé de jouir d’une rivière à proximité d’un tueur désormais libre de ses mouvements. D’autres ont préféré rester. Un choix plus respectable que l’autre ? La question s'est posée. Avons-nous plus de légitimité que le tueur à profiter de la fraîcheur d’un cours d’eau ? Peut-il prendre du plaisir avec ses proches en ayant ôté la vie ? Pouvoir encore rire après avoir commis le pire ? Un ballon d'interrogations resté en suspens.

     La rivière continue de couler.
 
NB: Ce texte entremêlé de fiction est inspiré d’une brève rencontre avec un vacancier. Un  homme ayant tué sa compagne. Son passage a jeté le trouble. Polluant un instant le très beau moment de fraîcheur conviviale sous un ciel d’été. Une espèce de nuage sombre au cœur d’août. Et des questionnements au fil de l'eau rafraîchissante...

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