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Billet de blog 1 oct. 2022

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Rubis sur l'ongle

« Chaque ongle est une saison de mon histoire.» Sa première phrase en posant les mains sur la table. J'ai été surprise. Le premier ongle c'est la naissance, a-t-elle ajouté. Avec un sourire sombre et lumineux. A peine entrée dans la pièce, j'ai saisi l'impatience dans son regard. En attente de la séance. Elle s'était redressée sur son siège en me voyant. Urgence dans ses yeux bleus.

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© Marianne A

« Cette expression date du XVIIe siècle. Le rubis, ici, est en fait le nom donné à la dernière goutte de vin lors de beuveries. Celle-ci était alors versée sur l'ongle. Pour boire jusqu'à la dernière goutte. Ne rien perdre.»

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               Chaque ongle est une saison de mon histoire. Sa première phrase en posant les mains sur la table. J'ai été surprise. Le premier ongle c'est la naissance, a-t-elle ajouté. Avec un sourire sombre et lumineux. A peine entrée dans la pièce, j'ai saisi l'impatience dans son regard. En attente de la séance. Elle s'était redressée sur son siège en me voyant. Ma petite personne aussitôt scannée par ses yeux bleus.

Je me suis assise en face d'elle. " Bonjour ". Pas le mot le plus approprié. Bonjour, en écho. Elle continuait de me fixer. J'ai ouvert ma boîte à outils. " Vous avez choisi une couleur et d'éventuels motifs? " Elle a haussé les épaules. " Rouge." Je lui ai proposé plusieurs gammes de vernis. " Le rouge le plus pétant possible." Elle a ri. Le petit rire d'une ado. " J'aime bien cette couleur. C’est ... "J'ai ouvert le flacon. Elle a toussoté comme pour se débarrasser d'un aliment coincé. Ses yeux rougis par l’effort. Un souffle aurait pu embouteiller son cou si fin. La gorge a fini par être désembouteillée. Et elle a commencé à raconter.

        Sa naissance tandis que j'attaquais son auriculaire gauche. L'ongle a donc 47 ans. Fille unique, elle est née dans une grande ville. Ses parents y vivaient depuis leur enfance. Le père était prof d'allemand. Et la mère documentaliste en collège. Ses parents ont déménagé à la campagne quand elle a eu deux ans. A cause de toi, disait sa mère. Grace à ma fille, répliquait le père. Un déménagement précipité dû a son asthme très fort. Ses détresses respiratoires laissées sur le périphérique. L'air n'était plus du tout son ennemi. Elle racontait ses premiers pas dans un village inconnu. Comme les revivant à travers chaque mot. De rares nuages sombres dans son regard. " Gâté quand même de commencer son histoire par un p'tit paradis." Je levais la tête. Son visage avait repris les couleurs d'enfance. Revenue au village des jours heureux.

        Le doigt d'après, le ton de sa voix a changé. La tension palpable sur sa main. "J'ai eu une adolescence très perturbée. Mes parents se déchiraient avec une grande violence. Pas un jour sans une engueulade. jusqu'au jour où ils se sont séparés. J'avais treize ans. Et débuta alors ma vie de bagage. Passant d'une maison à l'autre. Entre deux gares. Ma colère a sans doute commencé à ce moment.  " Un silence. Elle tapota sur la bague. " J'ai eu trois alliances officielles. Un premier mariage très heureux. Avec le père de mes deux enfants. Le deuxième mariage a été une horreur. Un vrai con prétentieux. Le troisième c'était un... Un être délicieux et élégant. " Elle bâilla. " Cet anneau c'est du pipeau. Je ne suis pas mariée. Mais... Comment dire ? C'est un peu con... J'aime donner l'impression que c'est un adultère. Voir la gêne dans le regard d'un homme. Ou au contraire son excitation. D'avoir des... Comment dire ?Des orgasmes en cavale.". Elle pouffa."  " Dans ma jeunesse, je n'ai jamais pu être la femme d'un seul homme. Ni d'un seul amour. Mais tout ça c'est dans le rétro. Mon cœur et mon cul ont d'autres priorités. Pourquoi je raconte tout ça ?  Les mots vont plus vite que ma pensée. En tout cas;  quand j'aime un homme, c'est mon seul amour." Elle haussa les épaules. J'ai souri. Habituée aux confidences pendant les séances. Paroles sans fard.

      Elle est revenue à ses années lycée. Une élève très brillante.  Elle décrit ces années-là comme une des plus belles périodes de son existence. Surtout la terminale. Quand elle a voulu changer le monde. Une lycéenne très engagée. Comme après à la fac. " Contrairement à d'autres, je n'ai pas arrêté. Bien sûr il y a eu des moments ou j'ai baissé les bras. Désabusée et parfois à la limite de l'aigreur. Les humains sont une bande de cons. Autant s’occuper de sa petite peau. Je l'ai fait à un moment. Me glissant dans le rôle de l'égoïste ne pensant qu'à ma gueule. Pas longtemps. Je n'arrive pas à oublier l'autre. Et cette putain de planète qui nous supporte depuis si longtemps. Toujours en colère. C'est comme ça. Sûre que c'est plus simple la vie quand tu n'as pas chopé le virus de l'empathie. Une peau perméable à celle du monde. Même maintenant où je... Ma souffrance n'a pas effacé celle du monde. On se refait pas." Elle sortait tout en vrac. Sans la moindre chronologie.

       Elle esquissa un sourire au moment où j'attaquais l'ongle du majeur. " Ma première fois ça a été une catastrophe. J'avais seize ans et lui vingt-deux. Ne comprenant pas pourquoi il s'agitait comme ça sur moi en soufflant. Je n'étais pas une piste d'athlétisme. Mauvais amant mon prof de natation ou moi qui n'était pas prête ?" J'ai une étrange impression. Comme si nous étions deux vieilles copines. Pouvant parler de tout. " Il a beaucoup servi en manif. Contre les flics et d'autres. Pendant aussi ma période punk. On dégainait le majeur pour n'importe quelle raison. Comme dans les films et les clips. " Elle s'arrêta de parler. Son regard dans le vague. Sans doute flottant sur des images du passé. " Aujourd'hui, il m'aide aussi à jouir toute seule. Plus que lui... Ça me détend. Je sais c'est con...Bizarre de parler de ça. Je suis peut-être un peu... Sans doute tous les médocs que je prends. " De la gêne dans sa voix. Pas moi qui vais la juger. Jamais entendu plus parler de cul que pendant mes séances d’esthéticienne dans les Ehpad. Des hommes et des femmes se lâchant en fin de vie.  La baroud d'honneur d' Éros ? Je l'ai regardée. Elle était toujours gênée. Je lui ai souri. Quelque chose venait de changer entre nous. Mon sourire de la vieille copine.

          Son père l’appelait le doigt du qu'en dira-ton. Il en avait beaucoup souffert. Une souffrance par procuration. Le fils de l'allemand. Un homme qu'il n'a jamais rencontré. Même pas en photo." Sa mère ne lui a donné qu'une information. C'était sa plus belle histoire d'amour. A sa mort, il a découvert leurs lettres. Ils s'étaient écrits jusqu'à la fin de leur vie. Sans jamais se revoir. Morts à quelques mois d'écart. Son père inconnu en premier. Elle n'a connu l'histoire de ses grands-parents qu'à l'âge de quinze ans. Au moment de son premier chagrin d'amour. " Tiens. " Son père lui a fait lire les lettres d'amour de ses grands-parents. Sa grand-mère évoquant souvent le doigt pointé sur elle. La contraignant à se sauver. Vivre avec son passé camouflé, ombre de son histoire de femme. Les lettres de ses grands parents l'ont d'abord secouée. Avant de la fortifier. Une petite-fille de l'amour. Hors des frontières. Un amour plus fort que la barbarie humaine.

      Première couche de rouge sur son pouce. « Des années à m'en servir pour bouger partout sur la planète. J'ai adoré faire du stop. Aujourd'hui, mon pouce se dirige vers le bas." Des larmes hésitaient dans son regard. Elles resteront dans les paupières. Mêlées à la lumière de son sourire entêté. « Paraît que les ongles continuent de pousser après la mort. Si Dieu existe, il verra de beaux ongles. Pas tous les jours ce genre de rencontre. Et… Moi, je suis partant pour 70 hommes. Mais surtout pas vierge. Ni trop relou..» Elle s'est  mise à rire. Un rire secouant sa carcasse. Si fragile. J'ai eu peur qu'elle se brise d'un coup. «  Qu'est-ce que j'aime rire. Pas meilleur antidépresseur, disait mon grand- père. Faut rire de tout et d'abord de soi. ».. Elle me dévisagea. «  Faites pas cette gueule d'enterrement, je ne suis pas encore morte. » Je m'en voulais de rajouter aux poids déjà très lourd sur ses épaules. « On ne meurt vraiment que quand les aimés et les aimants vous oublient. Suffit d'une de leurs pensées vers vous pour revenir à la surface de l'instant. Avec eux. » Ses paupières se fermèrent à moitié.

         Elle se redressa avec un rictus de douleur. « Comment me retrouver au pays de l’absence ? Lire le sable d’une plage. Certaines empreintes sont les miennes. On peut faire une promenade avec moi. Et se jeter ensemble dans l’eau de la mer. Les vagues sont notre mémoire. Une mémoire salée. »Une putain d'envie de tout envoyer en l'air, mes pinceaux, mon rôle, le ce qui se fait ou non, mon manque d’humour, le ridicule.... Juste la prendre dans les bras. Nos silences mêlés. Me battre avec elle pour la retenir sur notre rive. Son départ trop tôt. Le monde a encore besoin d'elle. La beauté et la joie aussi. Une femme avec tant de choses à donner et recevoir. Tenter de l'arracher aux griffes de la nuit.

       J'ai posé le pinceau. « Voilà. La première main est terminée. Ça vous convient ? »  Elle a examiné ses ongles. Sourcils froncés. J'étais dans mes petits souliers. Le maquillage va lui plaire ou non ? Dès que j’ai le nom d’une patiente, je la googlise avant la séance. Rare quand il n’y a pas au moins une ou deux photos sur la toile. Surtout chez les plus jeunes laissant de nombreuses traces. Découvrir un visage, un corps, avant les morsures de la maladie. J'avais vu ses photos sur sa page FB: une femme fort bien maquillée. Visiblement attentive à l'entretien de son corps. Elle leva le pouce verni. « Super. Merci pour ce rubis sur mes ongles. Je vais boire jusqu'à ma dernière goutte de vie. Faut pas faire de gâchis. Et je préfère le pluriel de la goutte.» J'ai poussé un ouf de soulagement. Elle était satisfaite. Mais sa manière de réagir me troublait. « Comment faites-vous pour continuer de rire de votre souffrance ? » Elle avait haussé les épaules avec une pointe de sombre dans le bleu de son regard. « Vous savez... L'humour c'est une façon de chialer sans déranger les larmes. » J'ai retenu les miennes.

         Elle m'a tendu son autre main. «  Je vous ai raconté ma vie avec la première. Me dévoilant ongle après ongle. Vous savez tout de moi. Et si vous me racontiez votre vie à vous. (elle a souri) Ta vie à toi. Chacune, une main. Avec sincérité. Ici, on ne triche plus. » Je restais sans voix. Elle me dévisageait. Un regard insistant. Elle attendait. Que lui dire ? Mon histoire allait lui paraître vaine. Indécent de l'étaler face à elle dont les jours et les nuits étaient en suspens. Lui infliger ma santé, mes projets… À trois mois près, nous avions le même age. Hors de question de parler de moi au milieu de tous ces êtres en fin de vie.  « Vous devriez vous dépêcher. Je ne pense pas avoir une autre séance de manucure. Sauf si… ». J'ai pris son auriculaire. La peau était presque transparente. Sa main tremblait légèrement. J'ai attaqué l'ongle en silence. En évitant de croiser son regard.

          Comment être à la hauteur de cette femme ? Au bord de sa mort et encore curieuse de l'autre. Prête à écouter une inconnue. J’en ai rencontré des femmes et des hommes en soins palliatifs. Quel dernier visage à offrir à ses proches ?Autant de réactions que d’individus. Chacun fait ce qu’il peut avec ce qu’il est. Beaucoup sont admirables de volonté et de classe. Elle fait partie de ceux-là. Comment lui rendre la beauté de sa dernière pièce ? J'ai croisé son regard.  Les mêmes yeux qu'une petite fille impatiente de son histoire avant de dormir ?  Je me suis concentrée sur l'auriculaire droit. Redevenue la socio-esthéticienne professionnelle, pas une proche de la patiente. Présente mais avec distance. Le poids de son attente pesait dans l'air. Très lourd. J'ai bredouillé une phrase incompréhensible.  Ici, on ne triche plus... J'ai commencé à parler. Me raconter.

         Mon histoire sans vernis.

NB: Cette fiction est inspirée d'un fil tweeter.  Une grande claque en tombant sur un témoignage très fort. L'immense courage et la dignité d'une femme combattant la mort.  Avec humour, tristesse, rage, désespoir, colère, espoir, poésie.... Les mots sur sa maladie qu'elle a choisie de rendre publique ont remué et troublé nombre d'internautes. Générant beaucoup de tweets et autres réactions. A chaque internaute sa façon de réagir. Plus ou moins élégante, subtile, maladroite... Pour ma part, c'est la fiction. 

Et aussi une manière de saluer le boulot des socio-esthéticiennes. Et de toutes les petites mains œuvrant en unité de soins palliatifs, présentes au bord de fins de vie toujours uniques. Avec la question ( remise en avant par JL Godard) du droit au " choix de sa mort".

À travers ce texte, j'ai essayé de rendre hommage à cette femme très forte. Et, par-delà, évoquer les autres individus et leurs proches,  en unité de soins palliatifs. Mais une fiction peut-être pas à la hauteur de sa poésie et force. Si ses proches-au cas où ils lisent ce texte-sont perturbés par sa mise en ligne, il sera supprimé.

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