Couvre-fête

La cloche derrière le comptoir. Les habitués des bars connaissent ce son butoir. Le der des der. Cette fois, la cloche a résonné derrière les écrans. Dernier verre à 21 h 00. Avant de rentrer chez sois pour ceux ayant un toit. Les autres devront se planquer dans les plis du tissu nocturne. « Patron, un dernier verre pour la déroute.». Chut. Moins fort. Silence.

 

Mano Negra - Paris la Nuit © rockstarmageddon

 

           La cloche derrière le comptoir. Les habitués des bars connaissent ce son butoir. Le der des der. Dernier mot, dernier rire, dernière colère, dernier baiser… La préface du lendemain matin dans ce son nocturne. Cette fois, la cloche a résonné derrière les écrans. Le nouveau gérant du Bar De France a décidé. Il a froncé les sourcils avant de parler. Son regard fixé sur nos ardoises. Le seul à savoir si on a trop claqué nos économies en joie et dérives. Le mieux placé pour prendre la température de nos excès d’être. C’est lui qui tient le compteur de notre histoire individuelle et collective. Il va nous annoncer la note. Sûrement que ça va être salée. Le français, tout le monde le sait, est un grand gosse. Donnez-lui de la brioche et il voudra la parole. Et peut-être même réclamer de la poésie. Tout le monde puni à cause de ceux qui ne sont pas dans l’excès de modération.Toujours la faute du coude à côté levé beaucoup trop souvent. Le gérant s’humidifie les lèvres et triture sa cravate. Avec l’air des jours sombres. On ne rigole plus… Tous les regards de France et Ricard sont pendus à ses lèvres. Que va-nous annoncer le gérant du BDF ?

        La sanction est tombée. Pas un bruit. Même pas Momo toujours en conversation avec un amour mort depuis des siècles. Silence et échange de regards. La France, gagnera-t-elle la coupe du Monde ? Non. Remettez la vidéo à l’automne 2020. Dernier verre à 21 h 00. Couvre feu. Deux étoiles au maillot bleu. Et rideau baissé dans les yeux. Covid vient de remporter la coupe du Monde. « On a joué comme des cons. Normal qu’on perde. ». « Fallait mettre un autre entraîneur !». « C’est de la faute du capitaine. Pourquoi il a pas obligé l’équipe en attaque à respecter les gestes barrières. Voilà où ça nous mène.». « On a fait comme on a pu. L’équipe du Covid a été plus fort. Soyons sport. C’est la loi du sport. ». Le silence a vite implosé. Les coudes, ne servant plus à se moucher dedans, redoublaient d’une brusque énergie. La pompe à bières seule pressée du couvre-feu pour prendre un peu de repos. Certains vont râler. D’autres vont philosopher jusqu’au dernier verre avant d’aller en prendre un chez eux ou ailleurs. Et il y aura les fatalistes se contentant d’un haussement d’épaules désabusé. Étrange période ou des gens sensés être intelligents sont soudain devenus cons. Et inversement. La trouille a fait exploser les frontières habituelles de la possession du savoir. Plus de monopole du « je sais pour vous» et « fermez-là ! ». Avec le pire et meilleur. Comme sur le comptoir des universités populaires du coin de rue. « Patron, un dernier verre pour la déroute.». Le retour chez soi avec l’impression d’une conversation coupée à distance. Même pas l’autorisation de Minuit. Tous au lit ou devant son écran. Parfois les deux en même temps. Silence ville.

     Un silence jusqu'à six heures du matin. Juste au moment où les bandes de « Urban Covid » rentrent dans leurs cités-dortoirs. Désormais plus aucune crainte. Ils ne viendront pas inoculer leur virus. Des hordes capables de pratiquer le bouche à bouche mortel en plein bar ou salle de spectacle. Capables de vous vider de l’intérieur en quelques instants. Des voleurs de souffles. Leur mode opératoire est toujours le même. Des attaques uniquement dans certaines Métropoles. Ils les sillonnent de 21h00 à 06 h 00 du matin. Ciblant surtout les lieux avec des bruits, des rires, des créations artistiques… Puis, leur forfait accompli, ils rentrent tous se coucher avec le premier métro. Mais nulle crainte pour les travailleurs matutinaux. Les « Urban Covid », tous très fatigués de leurs attaques nocturnes, sont pressés de rentrer se coucher. Ne rêvant que d’un bon lit. Dormir jusqu’au coucher du jour. Pour se lever dans l'après-midi et se préparer à aller traquer leur noctambule. Avec beaucoup de frustration annoncée dès samedi. Très grosse inquiétude pour les UC. Quel avenir pour eux si la ville s’éteint à 21H00 ?

       Leur retour de virée se fera le plus  souvent bredouille. Plus de bars, ni restaurants ouverts. Faudra se rabattre sur les transports en commun, les casernes de pompiers, les hôpitaux, les commissariats de police, les campements de Roms, les squats… Les banlieues populaires aussi. C’est là-bas que les appartements sont les plus exigus et les jeunes les plus turbulents. Leurs cités HLM sont trop loin du son de cloche présidentiel. Eux n’entendent que les sirènes de la BAC et la musique sérielle des promesses tenues le temps d’être prononcées. Contrairement à certains de leurs parents-ceux ayant encore un emploi – qui vont prendre le premier bus, métro ou TER. Mais, même avec ces jeunes sourds à la bonne parole d'en haut, les UC (leur sigle) n’auront pas beaucoup de poumons à se mettre sous la dent. Des sorties très peu productives. À quoi ça sert de se déplacer pour si peu ? Autant rester chez soi. Le nez à la nuit vitrée.

        Réunion de crise chez les UC. Un mouvement de grogne, parti de la base, qui remonté jusqu’au sommet. Même les lieutenants les plus fidèles à l'autorité en ont marre et s'expriment. « C’est sûr et certain qu’il n’ y aura personne dans les rues. Des SDF contraints de vivre dehors et quelques autres individus se foutant des amendes. Sûr qu’on aura la ville que pour nous. Pour paraphraser un auteur du siècle dernier, c’était beau une ville la nuit. Aujourd’hui ce n’est plus qu’un désert. Et il y a quasiment plus rien pour nous les UP. On peut passer des heures à tourner sans tomber sur la moindre paire de poumons d’homme ou de femme. Les seuls qu’on croise sont assez solides pour se défendre. Plus aucun vieux dans les rues de nuit. Nos meilleures cibles ont plus de soixante-cinq ans. Qu’est-ce qu’on va devenir avec ce couvre-feu ? Nous devons prendre une décision très rapidement. Continuer nos sorties ou rester aussi chez nous ? ». Le grand boss des UC a dû improviser cette réunion à la hâte. Il a écouté la colère du groupe sans l’interrompre. Attentif à leurs inquiétudes.       

        Un long silence avec des échanges de regards. Le boss a hoché la tête. « Je comprends tout à fait votre colère. Toutes ces heures perdues pour rien ou pas grand-chose. Des sorties sans grand intérêt pour tous. Je le sais. Indéniable que c’est très mauvais pour notre groupe. J’ai une proposition à vous faire. Mais elle va nécessiter des sacrifices de votre part. De gros sacrifices. Changer toutes vos habitudes. ». Nouveau hochement de tête. « Nous allons inverser nos horaires. Commencer à six heures du mat et rentrer à 21 h 00. Se caler sur les horaires de boulot et des apéros express en sortie de bureau. C’est là où on aura le plus de poumons disponibles. Nous devons cibler les cluster. Les plus importants sont dans les transports. On va se faire du poumon dans les RER. Mais faudra se taper les heures de pointes. Plus du tout la même ambiance que de nuit. ». Les fronts et sourcils se froncent à sa proposition. Apparemment pas mal de réticences dans le gang des UC. « Chef, tu déconnes. Nous, on aime que la nuit. Le jour ça nous déprime. Rien de plus triste que les villes de jour. Tous ces gens qui courent pour payer leur loyer, remplir leur frigo, s’acheter un nouveau Smartphone… Y font ce qu’ils veulent. Il ne s'agit pas de les juger. Chacun fait ce qu’il peu avec ce qu’il a ou a pas. Mais nous...». Il interrompt son lieutenant d’un geste agacé. Première fois depuis la création du groupe en décembre que son autorité est remise en question. Un moment important pour les UC. Implosion ou adaptation ?

     Que leur répondre ? Il allume une clope et boit une gorgée de bière. « Bon, écoutez… Moi, je suis exactement comme vous. Le jour c’est pas ma tasse de thé. J'aime pas le jour. Je trouve ça triste. Pour ne pas dire mortel. Je préfère la magie de la nuit. Quand tout est suspens. Demain en attente au bout du comptoir ou de la rue. La poésie est une fleur de nuit. Elle pousse rarement durant le jour. Ou peut-être aux premières lueurs de l’aube. Quand la nuit est encore un peu présente dans l’air. Mais… ». Il écrase sa clope. « Faut prendre une décision. Soit, on s’adapte, soit on va crever en quelques semaines. Faut choisir. Moi aussi ça me gonfler. Mais on peut pas faire autrement. On va voter. Ceux qui sont pour un changement d’horaires, vous levez la main. ». Il promène le regard sur le groupe. Personne. « Bon, on va donc tous finir par...». Une main se lève. Puis une autre. Jusqu’à une haie de mains en face de lui.

       Leurs réveils programmés pour six heures.

NB : Petite fiction inspirée du couvre-feu. Qui a raison ? Qui a tort ? Tellement d’informations contradictoires qui circulent sur ce sujet. Même le corps médical est divisé. Nous sommes nombreux à avouer ne rien comprendre. A quel Saint Covid se vouer ?

     Une autre version de Ronde de nuit.

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