Gestes racines

Chaque jour, les mêmes gestes. Sans y réfléchir. Mais des gestes avec un sens profond. Que pèse cet homme sur la balance de notre époque du tout image ? Son poids d’invisible. Fidèle à sa décision. La promesse d’un homme refusant de baisser les bras. Et de désespérer. Avec le luxe de réaliser ce qu'il a décidé. Un homme de gestes.

 © Marianne A © Marianne A

 

                                   «Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves.

                                    Seules les traces font rêver. »          

                                                                   René Char
                                                                                

 

             Chaque jour, les mêmes gestes. Qu’il vente, qu’il pleuve, qu’il neige (très rarement), que son corps donne des signes de faiblesse, un homme qui ne déroge jamais à sa tâche. Fidèle à sa décision. Il ne s’agit pas des gestes incontournables du quotidien comme manger, boire, se laver, et d’autres que nous faisons tous. Ni des mouvements imposés par telle ou telle activité professionnelle ou pas. Personne ne l’oblige à ce travail tous les jours de la semaine. Ni Homme, ni Dieu ne le contraignent à accomplir cette tâche. Et ça depuis une quarantaine d’années. Une œuvre qu’il accomplit en solitaire. Sans attendre quoi que ce soit en échange. Prêt à aller au bout de ce qu’il s’est promis. Une parole donnée sans bruit aux fantômes. En pensant aux vivants. La promesse d’un homme refusant de baisser les bras. Et de désespérer. Vivant avec le luxe et la joie de réaliser ce qu'il a décidé.  Un homme de gestes.

        Des gestes comme des racines. Comme ça qu’il se voit : homme racines. Ses gestes sont comme un deuxième souffle de son histoire. Il ne peut plus s’en passer. Comme l’air qu’il respire, ses repas, et tout le reste qui le fait vivre. Des racines qui lui offrent une assise dans son présent et le relient aux autres. Sans son activité, il se sentirait vide. En partie inutile. Qui est cet homme si solide ? Un passager de l’ombre comme des milliards d’autres. Tracassé de ne pas être en pleine lumière ? Visiblement trop préoccupé par son chantier pour se poser la question. Il fait et refait le lendemain. Sans réfléchir. Mais ses gestes ont un sens. Rien n’est fait au hasard. Que pèse-t-il sur la balance de notre époque du tout image ? Son poids d’invisible. Un être Rien pour certains.

        Comme cet animateur télé qualifiant un de ses confrères de « rien ». Pas le premier ni le dernier à employer ce terme avec une connotation méprisante. Quatre lettres tirées à bout portant sur un adversaire. Sans laisser de traces visibles. Sauf sous la peau. D’un côté, le bon bien sûr, se trouve l’homme ou la femme qui est une sorte d’être Tout: dépositaire de la bonne lumière et des mots qui comptent. Un individu respecté car pesant très lourd et suivis par des dizaines de milliers de regards. Et, de l’autre côté, les êtres Rien : la menue monnaie de l’humanité à peine visible dans leur néant. Des petites pièces jaunes dont la langue et les gestes ne comptent pas ou très peu. Mépris volontaire ou pas de ces regardeurs de haut ? Tellement suffisant et imbu de leur personne pour se croire tout et nier l’autre d’un coup de rien ? Sans doute, divers éléments constituent leur personnalité, depuis l’enfance jusqu’à leur place actuelle. Facile mais sans grand intérêt de réduire entièrement un individu à sa seule apparence visible. Ce qui n’empêche pas la critique, même très dure. Le mot de la fin reste à leur miroir.

       Chaque fois, ce genre d’attitude me rappelle étrangement des hommes et des femmes aux antipodes de la suffisance décrite dans ce billet. Comme le besoin de se raccrocher à du meilleur pour ne pas sombrer dans le «tous pourris». Revenir à de belles rencontres qui m'ont permis d'avancer. Personne, même les autodidactes, ne se construisent sans apport extérieur. Qui sont ces rencontres ? Des individus de milieux sociaux différent, des lettrés bardés de savoir, des illettrés, des analphabètes, des croyants, des athées, des violents, des doux, des compliqués, des simples… Mais avec tous un point en commun : sans mépris pour qui que ce soit de leurs semblables. Même avec un profond désaccord et une colère contre untel ou unetelle. Tous, à force de doutes, d’erreurs, de réflexion, de curiosité au monde et au « pas comme soi », d’autodérision, ont obtenu le diplôme de l’empathie. Le plus dur à décrocher, car il se délivre que de l’intérieur. Le fruit d’un boulot acharné. En plus avec un gros inconvénient : on ne l’obtient pas à vie. Comme un diplôme à points. Quelques fois impératif de le repasser pour vérifier ses connaissances, surtout en période de forte poussée de certitudes et connerie autosuffisante. Les diplômés de l’empathie sont-ils en voix d’extinction ? Fort heureusement que non. Il y a de vieux diplômés et toujours de nouveaux. Parmi eux, un très vieux copain qui m’a raconté il y a des années, une blague juive. Je la restitue de de mémoire.

           Trois rabbins montent dans un taxi. Le premier est très âgé, le deuxième a une soixantaine d’années, et le troisième à peine trente ans. Une conversation commence à l’arrière de la voiture. Du dialogue de très haute volée. Sous l’œil du chauffeur très intéressé par leur échange.
_ Face à toute votre connaissance et expérience de la vie, je suis vraiment moins que rien, finit par dire le plus jeune au sexagénaire. Pas sûr que j’arrive un jour à un tel degré d’intelligence.
    Il profite de la couronne de lauriers puis, après une réflexion, se tourne vers l’ancien :
_ Je voudrais vous dire que… Moi face à votre énorme connaissance et sagesse, je suis vraiment encore moins que rien que rien.».
L’aîné des trois se gratte la barbe. Il tourne les yeux vers la vitre.
_ En réalité mes très chers, vous ne le savez pas encore. Mais c’est moi qui suis encore moins que rien que rien que vous deux.
   Le chauffeur pile et se retourne.
_ Qu’est-ce que vous racontez ? Je vous entends parler depuis tout à l’heure. Si vous trois, vous êtes moins que rien, c’est que... Alors moi, je suis cent fois moins que rien que vous trois réunis. ».
Le trio échange un regard et réplique en chœur :
_ Quel prétentieux.».

       Une blague en écho à la réaction de cet animateur télé. Elle pourrait servir à dégonfler tous les melons. Même celui qui peut se profiler dans son miroir. Le melon de Rien ou Pas grand-chose comme nous n’est pas très dangereux. Sauf sur ses proches. Notre ego n'occasionnera pas de grands dégâts sur le plan national ou international. Contrairement au melon par exemple de certains animateurs télé qui semblent usinés sur le modèle de Trump: les mêmes vanités, un absolu manque de doute, des certitudes tonitruantes en bandoulière, et se nourrissant exclusivement à base de buzz et de points d’audience. Eux, avec leur force de frappe, peuvent s’avérer dangereux pour leurs contemporains et la planète. Bientôt un animateur ou une animatrice télé à l’Élysée ? Un influenceur ou une influenceuse de YouTube à la tête du pays ? Pour une élection remportée au nombre de pouces levés et like. Notre futur président ou présidente de la République issu de la télé plus ou moins poubelle ? Après un brillant startuper, un animateur ou une animatrice télé à l’Élysée ? Affaire à suivre en 2022…

       Revenons à notre invisible occupé à une tâche qui n’est rien- aux yeux de certains. Un homme prénommé Jadel et vivant sur une île. Il ne sera jamais un animateur télé ni président de la République. En a-t-il rêvé un jour ? Je n’ai pas la réponse. En tout cas, ses petits gestes de rien, sur le fil des jours, laisseront peut-être beaucoup plus de traces que d’aucuns toujours au centre de la lumière et fort bruyant. Ces derniers, comme écrit le poète, veulent absolument laisser des preuves de leur existence et premier rôle dans le spectacle « Sons et vanités ». Avec photo de face et de profil dans le dictionnaire des célébrités. Et déjà au Panthéon de l’éphémère du Web. Après tout, chacun ses prétentions et ambitions. Comme on dit, il faut de tout pour faire un monde. Une nécessaire diversité pour ne pas tous penser et rêver dans le même sens. Certains feront tout pour briller sur l’écran et tirer la couverture lumineuse à eux et pour leur famille. Cherchant un socle pour être un jour déboulonnés à leur tour. D’autres, aussi visibles et présents dans les médias, artistes, scientifiques, sportifs, politiques, poètes, contribueront à éclairer le plus possible ou dés-obscurcir notre jeune siècle plutôt confus. Des Rien, sans la visibilité de certains animateurs, planchent en ce moment pour trouver un vaccin contre le Covid. La majorité reste sagement dans l’ombre. Certains ne s'y trouvent pas bien et aimeraient en sortir et picorer au moins des miettes de lumière cathodique. Ne plus être un citoyen lambda. Contrairement aux plus nombreux qui sont très heureux de ne pas être des personnages publics reconnus dans la rue. Vivre leur histoire peinard. Parmi les gens de l’ombre, quelques-uns éclairent aussi avec leur petits moyens. Sans chercher à briller. Certes démunis, mais toujours debout face au soleil. Un soleil que les agissements catastrophiques de homme ont  rendu comme fou et de plus en plus envahissant. Prêt à tout dévorer sur son passage.

      Face à lui Jadav, un guerrier du quotidien. Pour le contrer, il a décidé de laisser des racines dans son sillage. Mais pas les siennes. Quelle sont ces racines ? Celles de chaque arbre planté, jour après jour. Inlassablement depuis 37 ans. Jusqu’à créer un nouveau peuple d’arbres. Grâce à lui, son île natale ne sera pas condamnée à rester un désert noyé de soleil. Celui qu’elle était devenue peu à peu au cours des décennies. Cet homme a donné des milliers de gestes de son existence pour les générations futures. Un don pour les habitants, mais aussi pour les gens de passage. Peut-être que l’animateur télé viendra passer quelques jours de vacances sur cette île. Sans doute très heureux de pouvoir y siroter son cocktail « Ego et nombril » entre gens comme lui. À moins, sait-on jamais, qu’il ait beaucoup changé et soit sorti de sa suffisance. Pour s'abriter simplement à l’ombre d’un arbre.

      L’héritage d’un être Rien.

 NB: Un texte inspiré de cette vidéo. Peut-être devrions-nous la transmettre à ceux et celles qualifiant leur semblables de «rien ». Nous la repasser aussi en cas de poussée de melon ou connerie. Nul n'est à l'abri de sa suffisance.Un grand bravo et merci à Jadav !

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