La fée du DAB

Le code composé deux fois est erroné. Plus le droit qu’à un seul essai. Jamais elle ne s’est retrouvée soumise à un distributeur de billets. Comme devant un videur de boîte de nuits ou un flic la toisant des pieds à la tête. La vraie propriétaire de la carte ? Une voleuse de CB ? Suspectée par un regard numérique. Une coupable potentielle. Combien lui reste-t-il en liquide dans sa poche ?

 

SDF dans un monde sans cash © Nouvo
 

                 Le code composé deux fois est erronée. Elle n’a plus le droit qu’ à un seul essai. Jamais elle ne s’est retrouvée soumise à un distributeur de billets. Comme devant un videur de boîte de nuit ou un flic la toisant des pieds à la tête. Son premier contrôle d’identité. La vraie propriétaire de la carte ? Une voleuse de CB ? Suspectée par un regard numérique. Une coupable potentielle. Elle essaye plusieurs combinaisons dans sa tête. En vain. Incapable de se souvenir de son code. Elle est pourtant douée d’une mémoire d’éléphant. Un outil indispensable dans son travail. Combien lui reste-t-il en liquide dans sa poche ? De quoi prendre un café et un sandwich. Peut-être un paquet de clopes. Elle ne fume que pendant les périodes hors de chez elle. Comme depuis trois semaines sur les routes. Elle repart demain matin pour une autre destination. Pianoter la combinaison qui lui semble exacte ? Elle hésite. Prendre le risque de se faire avaler sa carte ?

     En réalité un risque minimum. Une gêne momentanée qui sera réglée par quelques coups de fil à la banque. Elle pourra en attendant emprunter de l’argent à quelqu’un sur le tournage. Pourquoi alors un tel trouble ? Presque au bord de la panique. Comme si, d’un seul coup, toute son existence dépendait de quatre chiffres. Elle se ressaisit et relativise la situation. Rien de très grave. Une trouille de nantie, se dit-elle. Sans pour autant réussir à se calmer. Les mains tremblantes, le front perlé de sueur. « Veuillez taper votre code ou annuler.». Même message d’attente sur l’écran. Elle doit prendre une décision très vite. Annuler l’opération ou continuer ? Ses doigts en suspens au-dessus du clavier.

     Composer le code ou annuler ? «Tu le composes ton code ! » Un homme la colle. Une soudaine odeur de tabac et de peinture. Elle sent un objet contre ses reins. « Prends 300 et je te laisse partir.». L’homme parle très vite, la voix chevrotante. Elle ne bouge pas. Incapable du moindre geste. Personne d’autre autour d’eux. Ils sont seuls sur le parking d’une supérette fermée entre midi et deux. Au bord d’une nationale traversant des bois à perte de vue. « Je… J’ai oublié mon numéro de code.». Il enfonce plus l’objet. « C’est un flingue que tuas dans le dos. 300 ! Vite !». Sa gorge se serre. Elle veut se retourner. Il la pousse. « Tu bouges pas ! Je veux juste ce fric. Donne-le moi sans faire d’histoires. Il te manquera pas à toi.». Elle calme sa respiration. « Regardez l’écran par-dessus mon épaule. Vous verrez bien que je ne mens pas.». Il se penche. « Merde ! Ça arrive qu’à moi ça. Je suis vraiment poissé de chez poissé. ». Il pousse un soupir. « Annule ton opération !». Elle appuie sur la touche. Sa carte est restituée. Il s’en saisit. « On va retrouver ta mémoire ensemble.». Il lui tord le bras.

     Tous les deux sont assis sur des rochers. Dans un sous-bois de l’autre côté de la nationale. De sa place, elle aperçoit la supérette. Il garde son pistolet à la main. Elle en avait souvent vu des factices sur les tournages. Incapable de faire la différence entre un faux ou vrai. « Y a un problème dans le scénar. On appuie jamais sur la gâchette. Mais sur la détente. ». Ce qu’avait expliqué un perchiste au réalisateur lors d’un tournage. Elle les avait observés tour à tour. Deux coqs sur leur égo. Qui avait la bonne définition ? Elle ne le savais pas mais tous deux en guerre de positions. Le réalisateur, sûr de lui, vexé qu’un simple technicien le reprenne en public, eu le dernier mot garda le dialogue tel quel. Elle vérifia: le perchiste avait raison. « Fais un effort quand même. Tu retrouves ton code et c’est fini. Je file à la billetterie, prends le fric et te rends ta carte.». Elle le dévisage froidement. «Vous savez pas qui je suis ? ». Il hausse les épaules avec un petit sourire en coin. « Oui. Une femme pour qui 300 euros c’est rien.». Elle fronce les sourcils. «Ce n’est pas possible. Je suis Justine Lireve. ». Il hausse à nouveau les épaules. « Désolé mais je ne vois pas du tout.». Elle ne le croit pas. « Vous avez dû me voir à la télé ou au cinéma. J’ai eu plein de prix et...». Il l’arrête d’un geste. « Pas le bon client chère madame. Je n’ai pas la télé depuis vingt trois ans et je ne vais pas non plus au cinéma. Ni de connexion internet. Pas un coureur de selfies ou d’autographes. Tellement d’autres choses à faire. Désolé.». Il fouille dans sa poche et sors un téléphone. Une espèce d’antiquité couverte de taches de peinture. «Mon seul lien avec le monde et ma fille. Mes quelques numéros sont là-dedans. Même le code de ma dernière carte bleue.». Il tapote sur son crâne. Un sourire aux lèvres.

      Je suis tombé sur un barge, pense-t-elle. Pourtant il ne lui fait pas peur. Nul signe de haine et violence sur son visage. Même avec son arme il donne l’impression d’un oiseau tombé de son nid. Un type visiblement paumé. Mais armé. « Pourquoi vous voulez cet argent ?». Il toussote. « Ça ne te… vous regarde pas. ». Vous l’avez retrouvé ce code ou pas ? ». Elle répond d’un hochement de tête négatif. Son portable sonne. Elle met la main dans sa poche. « Répondez- pas ! ». Puis il se lève et fait des aller-retours devant elle en grommelant. Le bruit de ses semelles sur les feuilles ponctue le silence. « Barrez-toi ! Je me débrouillerai autrement. Je vous raccompagne pas. ». Il s’éloigne vers la nationale puis bifurque sur un petit chemin. Visiblement peu emprunté. « J’arrive pour la prise. Un petit contretemps. ». Son texto envoyé, elle repart en direction de la supérette où est garée sa voiture. Porter plainte ? Elle le fera. Nullement l’intention de laisser passer un tel geste. Elle ira jusqu’au tribunal. Il doit répondre de ses actes. Sa parole contre la sienne ? Les caméras de surveillance trancheront en sa faveur. L’agression a été filmée.

      Un bruit dans les broussailles sur le côté. Un chevreuil ou un autre animal ? Elle ralentit le pas. « Tu peux me les prêter ou pas ? Ça me dépannerait. Non, je peux pas attendre la fin du mois. Je te les rends dès que j’ai une rentrée de fric.». Il marche en long et large. Elle se planque derrière un arbre. « C’est l’anniversaire de ma fille. Je veux l’inviter au moins à bouffer et puis lui acheter un p’tit truc. On se voit pas souvent et je voulais marquer le coup. Lui faire une surprise. ». Il ramasse un caillou et le balance comme pour des ricochets dans l’air. « En fait, c’est un Smartphone. Toutes ses copines de classe en ont un. Paraît que t’es nulle quand t’as pas ce truc au lycée. ». Il lève les yeux au ciel. « Tant pis c’est pas grave. On fera sans.». Elle le voit s’éloigner la tête basse. À pas lents. Il passe entre deux haies et descend sur un sentier caillouteux donnant sur une grande bâtisse derrière une rangée d’arbres. Avec sur le côté un immense jardin au cordeau. Plus loin une piscine creusée dans ce qui avait dû être une mare. Un corps de ferme très bien réhabilité.

     Il pâlit. « Qu’est-ce que vous faîtes là ? ». Il regarde derrière elle. « Ne vous inquiétez pas. Je n’ai pas prévenu la gendarmerie.». Il reste sur le seuil. «Qu’est-ce que vous me voulez alors ? ». Elle esquisse un sourire. «J’ai retrouvé mon code.». Il lui jette un regard noir. « Qu’est-ce que vous voulez que ça me foute ? ». Elle semble hésitante. « Vous aviez besoin de 300 euros. ». Il grimace. « Laissez-tomber c’est trop tard. Un conseil: faîtes gaffe à votre bagnole sur le parking. Y a de vrais voleurs ici. Bon, j’ai du boulot.». Il lui tourne le dos. « Ça ferait plaisir à votre fille.». Il se retourne. « En plus on écoute aux portes de la forêt. ». Il prend une cigarette allumée sur le bord de la fenêtre. « J’ai tout annulé. Pas de resto ni anniversaire. Après tout, elle n’a qu’à avoir d’autres rêves que de vouloir ressembler aux autres. On meurt tous de ce putain de clonage volontaire. ». Elle lui tend les billets. Il les regarde sans un geste. «Vous avez raison: ils ne me manqueront pas.». Il les prend. « Ok mais à une seule condition. Vous me donnez votre adresse.». Elle tique. « Ne flippez pas. Je ne viendrai pas vous redemander des thunes. Je je bouge jamais d’ici. Pourquoi aller ailleurs quand on a tout ce qui faut à domicile. Ici je suis le plus heureux des hommes. Si ma fille ne venait pas me culpabiliser avec son smartphone à la con. Je vais casser ma cagnotte pour passer l'hiver et elle l’aura son joujou pour faire comme ses voisins. Mais cette fois c'est mon dernier cadeau de ce genre. Pas engraisser des milliardaires et faire bosser des gosses dans des mines de cobalt. Elle se payera ses trucs en gardant des gosses ou comme serveuse n’importe où. Bon...». Il lui fait signe de la suivre.

      Elle penche la tête pour rentrer. Ils sont dans une espace d’atelier creusé dans la roche. Très bien éclairé et parfaitement rangé. Des sculptures, toutes petites ou montant à ras du plafond, confectionnées dans divers matériaux, occupent une grande partie de l’espace. Le fer et le bois dominent dans les compositions.« Paraît que c’est de l’art brut. Moi j’aime pas ce genre d’étiquette. ». Il esquisse un sourire. « Brut, c’est vrai que je l’ai été un peu tout à l’heure. Ouais...». Il a un rictus. « Première fois que je fais ça. Bien sûr que c’était vous qui aviez le plus de raison d’avoir la trouille. Mais je n’en menais pas large non plus. Je plutôt du genre trouillard. Pas sûr d'ailleurs que j'aurais eu les couilles de braquer un homme. ». Il rallume son mégot. « Mais je n'ai pas pensé à tout ça. Comme en mode absent. L'idée m’est venue d’un seul coup en vous voyant. Belle bagnole, belle fringue. Elle a du fric. On a tous nos stéréotypes. J’ai filé dans la chambre de la p’tite et le reste… Vous le connaissez aussi bien que moi». Elle fronce les sourcils. « Vous avez agi sans penser aux conséquences ? ». Il balaye d’un geste son atelier. « Choisissez-en une des yeux et je vous en ferai une dans le même genre. Mais unique. Elle évoquera notre rencontre… Avec comme titre provisoire: La fée du DAB. Je vous ai vue un peu comme ça. La fée avec sa carte magique au DAB: distributeur automatique de billets en vieux français. Après la fée de l'électricité. Comme dit ma fille: ta beu est vraiment très bonne mais toi t'as pas besoin d'en fumer pour être ailleurs. Vous en voulez. . ». Il lui propose sa cigarette. Elle refuse et promène le regard sur les sculptures. Le front plissé.  Avant de s’approcher d’une grosse araignée métallique accroché  sur  sa toile tissée de petits câbles de fer. L’œuvre est rivée à un socle de bois visiblement flotté. «Celle-là me plaît bien». Il siffle. « Bon goût. C’est une de mes préférées et parmi les premières créées en débarquant ici. Elle est témoin de mon changement d’existence. Quand j’ai lâché mon garage pour foutre mes mains dans un autre cambouis. Y rajouter d'autres couleurs. ». Il regarde ses doigts. Avec un air de vieux gosse heureux. Comme protégé par sa naïveté.

      Il se met à jouer avec les filins de la sculpture. Souriant à chaque son. «Vous savez comme je l’ai appelée ? Savoir disparaître. Pas écrit avec a-i ni  haï, aucune haine du monde en moi en m’installant dans cette vieille ferme. Au contraire. Si heureux de me retrouver avec les fantômes de mes grands-parents qui m’ont offert la plus belle enfance du monde. Pourquoi tout plaquer du jour au lendemain ? Je voulais juste dispar… être encore. Un peu trop long à expliquer. Bon, trêve de blabla. J’ai déjà trop raconté ma vie. Vous m’inscrivez votre adresse là.». Elle note ses coordonnées sur le calepin. « Mais… Je vais vous la payer. Tout travail mérite salaire. ». Il se frotte la joue d’un geste agacé. « Je vous trouve très présomptueuse. Comment savez-vous que vous avez les moyens de me l’acheter? Tout ne s’achète pas. En plus mes travaux ne sont pas à vendre. Ils sont hors de prix. ». Elle lui rend l’agenda. « Je vous l’expédie dès qu’elle est sortie de ma tête et mes mains. Et, dès que je peux, je vous rembourserai aussi les 300 euros. Mais ce remboursement dépend en fait de lui. ». Il pointe le doigt sur son jardin. «Mon principal employeur et remplisseur de frigo et essence de bagnole. Il nourrit son homme mais faut lui être fidèle sinon… Faut d’ailleurs que j’aille voir ma serre.». Il sort de l’atelier. Elle le rejoint dans la cour.

       Il pointe l’arme sur elle. « Un des jouets de ma fille quand elle voulait être Clyde. Et m’obligeant à être Bonnie. Je ne sais pas qui lui avait raconté cette histoire. En tout cas elle l’aimait bien. J’avais créé en matos de récupe une vieille bagnole criblée de balles. Sa mère et le reste de la famille n’ont jamais supporté nos jeux. Soi-disant pas des jeux de filles de bonne famille. Elle était super avec son flingue et son costume de Clyde. Quand même mieux que son putain de Smartphone. Bon, j’arrête de jouer au vieux con avant de le devenir pour de vrai. ». Il range le pistolet dans sa poche. « Pas doué le mec quand même. Seule fois où je veux braquer je tombe sur quelqu’un qui a oublié son code de carte. Encore une preuve que je suis mauvais pour trouver du fric. C’est comme ça. ». Elle jette un coup d’œil à sa montre. « Faut que j’y aille.». Il lui serre la main. « Vous savez où je suis maintenant. Bonne fin de tournage.». Elle esquisse un sourire et remonte le chemin. Très en retard.

«Eh!».

   Elle se retourne.

  «Oui.».

  «Notez votre code quelque part. Au cas où quelqu'un vous le redemande.».

   Il se marre.

   Son Smartphone vibre dans sa poche. Elle lit le texto en marchant. « Qu’est-ce que tu fous ? L’équipe est prête pour la prise. Tu sais bien qu’on est à la bourre.» Le réalisateur doit être dans tous ses états. Il est sous pression de la production. La calculette sur deux pattes du producteur passe son temps sur le tournage. Elle aurait envie de le baffer ce fouille-merde. Un technicien l’a déjà secoué. Le réalisateur commence aussi à la gonfler avec ses caprices et colères. Elle accélère le pas. Avec une étrange impression. Comme si ce court moment avait brouillé tous ses repères. Semé le trouble dans ses ses certitudes. Des conneries tout ça, s'engueule-elle. Sans pouvoir empêcher le flot de questions. Oublié aussi le code de son histoire ?

    Elle s’arrête à mi-chemin.

    Disparêtre ?

NB: Une fiction inspirée de ce moment de solitude quand la mémoire ne veut plus faire crédit devant le DAB. D'autres rêveraient de ce genre de petites frayeurs. Celles et ceux interdits de CB pour telle ou telle raison. La monétique règne désormais en maîtresse dans l'espace public et privé. Double peine quand on ne ne possède pas cet outil et dort dans la rue.

 

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