Loin des yeux

Serial killer. J’ai du sang sur les mains depuis des années. Mais personne ne peut le voir. J’opère toujours discrètement. Sans la moindre trace pouvant remonter jusqu’à moi. Un tueur impossible à identifier. Donc in-condamnable. Je peux marcher dans rue en toute tranquillité. Personne ne me traînera menottes aux poignets devant un tribunal. La justice c’est pas pour nous.

         

Leny Escudero - Fils d'assassin (1984) © Lenyoyo

            Serial killer. J’ai du sang sur les mains depuis des années. Mais personne ne peut le voir. Ni ma famille, ni mes amis. J’opère toujours discrètement. En plus avec efficacité et rapidité. Sans jamais laisser la moindre trace pouvant remonter jusqu’à mes doigts. Un tueur impossible à identifier. Donc in-condamnable. Je peux marcher dans rue en toute tranquillité. Personne ne viendra  soudain m’interpeller et me traîner menottes aux poignets devant un tribunal. La justice c’est pour les autres. Moi je suis au-dessus. Ou plutôt à côté. Du côté des gagnants. Ceux qui ne seront jamais jugés. Encore moins condamnés.

    Ma fille de deux ans sort de l’école en courant. Je la prends dans les bras. Pas souvent que je peux venir la chercher à la sortie de la maternelle. Direction la boulangerie pour un gâteau de son choix. « Si, Papa. On y va.». J’ai craqué et nous sommes allés ensemble au square. Elle a posé son manteau sur le banc avant de rejoindre d’autres gosses dans le bac à sable. Quelques hommes parmi une majorité de mères d’élèves. Je salue d’un hochement de tête ceux que je connais de vue. Pas assez pour entamer une conversation. Et nulle envie de bavasser. Je surveille ma fille.

     Avec le visage crispé du père mal à l’aise. Guère habitué à la bande son de rires et de cris des gosses. Je suis sur le qui-vive. Tendu comme si ma fille était en danger permanent sur le tourniquet, le toboggan, à courir dans tous les sens… Alors que les autres parents bavardaient tranquillement. Comment faire pour me détendre ? Ne pas la surveiller. La laisser jouer sans le poids de mon regard anxieux. Je lève les yeux vers le ciel. Pour me détendre.

    Erreur fatale. Mon stress a empiré d’un seul coup. La sueur tapisse mon cou. Faut qu’on parte de ce square. Un site beaucoup trop exposé. Vite. Il faut la mettre hors de danger. Je me précipite sur elle et la serre contre moi avant de me mettre à courir. Elle ouvrent des yeux inquiets. Les gosses et les parents me fixent avec un air surpris. « C’est votre fille ? ». Une femme se plante devant moi. Je la pousse. Elle se remet devant moi. D’autres parents viennent lui prêter main forte. « Oui, c’est son père. Je connais la maman. Et on est voisins. ». Je ramasse le manteau et sors en courant du square. « Mais Papa, j’ai pas assez joué. On reste plus longtemps avec Maman. Je ne réponds pas et accélère la marche. En apnée jusqu’à la maison.

    Ma femme me dévisage. La voisine lui a raconté l’épisode du square. Elle me demande ce qui s’est passé. « J’avais un mail urgent à envoyer.». Elle ne me croit pas. « Tu te rends compte que tu as fait peur à tout le monde. Et à la p’tite aussi.». Elle me fixe droit dans les yeux et lâche: « Qu’est-ce qui ne pas ? Tu me caches quelque chose.». Je ne peux pas lui dire. Elle sait que je bosse pour le ministère de la Défense. Mais pas à quel poste. Celui d’assassin à distance. Avec mes mains sur une souris. Les yeux fixés sur un écran. Sans jamais voir le regard de la cible. Juste un clic pour l’éliminer. Un serial killer de bureau climatisé et avec Wifi.

   Profession: pilote de drones tueurs.

NB : Une fiction inspirée de ce très bon billet de «Langue sauce piquante». Un site, qui sans se prendre au sérieux, rappelle que les mots ont un sens. Les « gagnants de l’Histoire» ont toujours les mains propres. Même si certains ont du sang dessus. Courent-ils plus vite que la justice ?

 

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