La Femme-colère

Une femme d’une cinquantaine d’années silencieuse. Elle est attablée bras croisés dans son blouson de cuir. Un beau visage très méfiant. Des yeux bleus lumineux. Et un regard sans confiance à l'autre. Pesant chaque mot entendu. Tous les gestes scannés d’un regard froid. Au bord de l’implosion permanente. Prête à mordre. Toute main potentiellement dangereuse. Même celle tendue.

   

Les Mots - La Rue Ketanou © LesBeignesCestBon

               Une femme d’une cinquantaine d’années silencieuse. Elle est attablée bras croisés dans son blouson de cuir. Un beau visage, très méfiant. Des yeux bleus lumineux. Et un regard sans confiance à l'autre. Comme pesant chaque mot entendu. Tous les gestes scannés d’un regard froid. Nul besoin d’avoir Bac plus psychiatrie pour se rendre comme qu’elle avait beaucoup trinqué. D’autres aussi dans un sale état dans cet atelier d’écriture. Mais moins sous tension que cette femme. Une femme colère. Donnant l’impression d’être au bord de l’implosion permanente. Prête à mordre. Toute main potentiellement dangereuse. Même celle tendue.

      L’atelier d'écriture débute par les présentations. La tranche d’âge se situe entre trente et soixante ans. « J’étais hyper nul à l’école. Pas mon truc de lire et d’écrire. On a insisté pour que je vienne. Je suis venu pour faire plaisir aux gens qui s’occupent de nous. ». Ces gens évoqués sont une association travaillant avec eux. Après le tour de table, je me présente et leur parle de ce que nous allons essayer de faire ensemble. Cherchant le plus possible à démystifier l’acte d’écrire. Ne pas leur rappeler leurs échecs scolaires. Peu à peu, l’ambiance se détend. On commence à se marrer. Je jette de temps en temps des coups d’œil en coin à la femme colère. Toujours sur le qui vive.

     Le temps est compté. Que trois heures pour rédiger un texte. Je propose plusieurs scénario de boulot. L’un d’entre eux est choisi par une large majorité. Même la méfiante. « Vous êtes assis dans une gare ou un aéroport. Une voix dit: « Dominique D est prié de venir chercher son sac à l’accueil. ». La contrainte est de se faire passer pour le ou la Dominique. Ouvrir son sac et prendre l’agenda. Puis choisir un rendez-vous et y aller. Écrit si possible au je. » Échanges de regards. « Je comprends pas ce qu’on doit faire.» Nouvelles explications. « Bon, je vais me taper ce rencard ! ». L’homme commence a écrire. Effet boule de neige d’encre.

    Tous penchés sur leur carnet ou feuilles volantes. Concentrés. « Avant d’écrire, il me semble important de rappeler les origines de l’écriture. Écrire ce n’est pas juste aligner des mots. Les premiers textes…. ». C'était l’une des bénévoles, prof de français à la retraite, qui chapeautait le groupe. Au fur et à mesure qu’elle parlait, les yeux du groupe s'éloignaient de leurs feuilles pour se perdre dans le lino. Épaules et mâchoires à nouveau serrées. Tous revenus d’un seul coup en salle de classe. Avec une énième mauvaise note en perspective. Autant lâcher le stylo avant la honte. Très en verve, la bénévole continuait la casse. Une casse extrêmement bienveillante. Comment la faire taire ?

      Du genre à prôner la tolérance et la diversité mais qualifier de «beauf» tous ceux qui ne lisent pas le même hebdo qu’elle ou pense différemment ? J’ai déjà croisé une animatrice d’atelier, artiste par ailleurs, s’adressant à des participants adultes comme à des gosses de maternelle. Le mépris de la missionnaire de la culture avec des incultes nourris à la télé-réalité. Auraient-elle eu la même attitude avec un directeur de théâtre ou une députée ? En général les bénévoles, souvent des retraités de l'éducation nationale, restaient en retrait. Et toujours très respectueux. Conscients de la fragilité de ces moments d'écriture pour certains participants. Même les plus aguerris peuvent paniquer devant une page blanche. Combien d’écrivains en panne d’écriture ?

     Elle continue de professer. Des propos intéressants mais pas du tout le lieu d'un cours magistral. « Merci pour cette excellente introduction. Je vous propose juste de vous joindre à nous. Vous mettre vopus aussi dans la peau de Dominique et inventer un rendez-vous de son agenda. ». Elle a une moue surprise. « Vous savez, cet atelier n’est pas pour moi. Je suis juste une bénévole de l’association. L’atelier est destiné à nos…. ». J’ai jeté un coup d’œil sur les participants. Le groupe perdu pour l’écriture. « Allez-y. Je vous en prie.». Je lui ai tendu quasi d’autorité quelques feuilles. Elle les a prises avec un sourire gêné. Visiblement moins à l’aise que dans son cours improvisé.

    La voir ramer a détendu les autres. Plus la prof et eux les mauvais élèves. Tous des Dominique essayant de raconter leur rendez-vous d’un agenda de fiction. À la fin du temps imparti, j’ai proposé à ceux qui le souhaitaient de lire leur texte. Un instant toujours délicat: lire en direct ce qu’on vient de pondre. Seul un homme et la femme colère refusèrent. La lecture commença. Ce fut au tour de la prof. « Je suis vraiment désolée mais je n’ai pas réussi à écrire grand-chose. Que quelques lignes. Pas un exercice facile.». Elle a lu son texte comme tout le monde. Pas meilleur, ni moins bon que les autres. « Mon titre est: Pleurer sous terre.». Le lecteur n’avait pas respecté la consigne. Parti plutôt dans une espèce de conte un peu fantastique. Le tour de table se termina. Plus que quelques minutes avant la fin de l’atelier. Et courir à la gare. « Je vais lire finalement. ». Elle s’est raclée la gorge.

    Une voix nicotinée. Balançant chaque mot comme un coup dans une gueule invisible. Lisant vite, très vite. Puis elle a commencé à ralentir. Son visage s’est détendu. De plus en plus en confiance. J’avais l’impression que nous n’étions plus présents. Qu’elle était seule au monde. Elle lisait de moins en moins vite. Prenant même de courtes pauses, le regard absent. Deux ou trois maigres sourires percèrent le masque. Un très beau texte. Même la prof l’a reconnu avec une pointe de jalousie. « Ce rendez-vous était avec qui ?». Elle a  large sourire.

« Et ben… Avec moi.».

NB: Souvent des moments magiques dans les ateliers d'écriture. Quand les mots ne sont plus seulement ceux de l'école. Ni que du dictionnaire. Mais qu'ils deviennent les mots de chacune et chacun.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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