Accident de personne

Solitude à très grande vitesse. Elle l’a vécue deux semaines auparavant. Une solitude impuissante dans sa cabine de pilotage. Comme soudain enfermée dans une arme de destruction. Depuis «l’accident de personne», elle reste enfermée chez elle. Sous antidépresseur. Reprendre les commandes d'un train ?

 

        Solitude à très grande vitesse. Elle l’a vécue trois semaines auparavant. Une solitude impuissante dans sa cabine de conduite. Comme soudain enfermée dans une arme de destruction impossible à arrêter. Depuis, elle reste enfermée dans son appartement. Sous antidépresseur. Éteinte sur le canapé avec les mêmes images tournant en boucle dans sa tête. Le ralenti d’un choc à plus de 250 km heure. Elle ne voit que sa jeune sœur. La seule qui sait qu’elle est enceinte. Même son compagnon, commercial à l’étranger, n’est pas au courant. Il doit revenir dans une dizaine de jours. Elle voulait lui annoncer la nouvelle de vive voix. Tout est désormais remis en cause. Incapable de projeter. Soumise au doute et à la culpabilité. Avec une interrogation qui la mine. Elle doit prendre rapidement sa décision. Garder ou pas le bébé ?

     Elle a blêmi en ouvrant sa boîte mail. « Vous me les avez tués ! ». Rien d’autre que ces cinq mots sur le message. Elle ne connaissait pas l’expéditeur. Mais elle a aussitôt compris de qui il s’agissait. Porter plainte ? Elle y a pensé. L’homme pouvait être dangereux. Avait-il aussi son adresse postale ? Il fallait se protéger. Elle a fini par renoncer. Préférant occulter. S’il la harcelait ? Elle verrait à ce moment là. Pas la force d’engager en plus des poursuites. Encore plongée dans le drame survenu deux semaines avant. La voiture était coincée sur la voie. Elle a freiné. En vain. Des témoins ayant assisté à la scène et tous les instruments de contrôle embarqués la disculpent totalement. Elle n’a pas commis la moindre erreur. Un problème de barrière de passage à niveau ? Une enquête est en cours. Pour comprendre la mort d’une femme et ses deux enfants.

  « Accident de personne. Je déteste ce mot. Pourquoi on dit pas mort ou suicide. Et il y a aussi les accidents, comme sur les routes. Accident de personne… N’importe quoi. Qui est personne ? C’est la mort de quelqu’un que je sache. Avec la putain de douleur de tous ses proches. Plus celle de l’homme ou la femme en cabine. C’est… Je…. Je vais pas te mentir en te disant que tu oublieras. C’était y a vingt ans et j’y pense encore. Surtout le regard de ses parents qui… Mais la vie continue, comme elle peut. Sans doute pire pour les parents de la gamine qui… ». Il n’a pas pu terminer sa phrase. Le cheminot, ayant vécu le suicide d’une lycéenne sur sa ligne TER, avait insisté pour la rencontrer. Parler avec cet homme lui avait fait beaucoup de bien. Partageant cette même solitude devant la vitre de la cabine. Mais, contrairement à lui, elle a quasiment rien vu ni entendu. « SI tu as besoin, hésite pas à appeler. Les mots ça sert pas à grand-chose, encore moins quand on les garde pour soi. Bon, j’ai des voyageurs qui m’attendent.». Il avait rajuste sa veste d’uniforme avant de lui tourner le dos sur le quai. Elle l’avait regardé partir. La psy et les autres collègues n’étaient pas parvenus à la déculpabiliser. Ce qu’avait réussi ce cheminot, un mélange de pessimisme et d’espoir au bord de la retraite. Elle aussi reprendrait le service. Avec pour destination la vie. La sienne et celle à venir dans son ventre.

    Le mail la replonge dans le doute. Comment donner la vie alors qu’elle l’a ôtée. « Un accident. Oublie pas que c’est un accident. Et même si c’était un suicide, tu y es pour rien. ». Elle tente de s’accrocher à la voix de l’ancien. En vain. Les mots vengeurs du mari et père sont plus forts. Il a réussi à la retrouver par Facebook et son compte Instagram. Uniquement son adresse mail car elle n’a pas la moindre photo d’elle sur la toile. Le googliser aussi ? Elle a hésité avant de le faire. Pour découvrir qu’il vit à deux cent kms de chez elle. Dans une ville moyenne traversée mains fois à grande vitesse. Elle a trouvé plusieurs photos et des articles – en plus de celui de la mort de sa femme et enfants- sur le site du journal municipal et du quotidien régional. C’est un ancien rugbyman devenu kiné. Une figure locale impliquée dans de nombreuses associations. Lui envoyer un mail ? L’appeler ? Sois pas conne, s’est-elle dit. Les phrases, même les plus belles et sincères, sont inutiles. Incapables de toucher un homme hors d’atteinte, échoué au fond de lui. Chaque matin, ses paupières s’ouvrent sur un chantier. Se lever est sa première bagarre. Le début de son chantier de survie. Depuis un jour d’été qu’il ne quittera plus. Avec comme unique saison sa nuit.

     Le temps. Peut-être que le temps pour apporter ce que rien ni personne ne peut offrir. Même si ça ne comblera pas l’absence. Encore moins remplacer la lumière de trois regards éteints à jamais. Ni remettre les pendules à l’heure. Celle avant l’arrêt net sous la poitrine de trois êtres. Comme débranché sous la peau par une main invisible. Tandis que l’horloge d’un époux et père continue de battre, prisonnier d’une seconde sans fin. La seconde qui les lie à jamais. Sauf que sa souffrance à elle est invisible. Moindre. Fous lui la paix, n’en rajoute pas, pense-elle en déconnectant tous les liens avec l’histoire de cet homme. « Laisse la justice faire son boulot. Occupe-toi de toi.». Le dernier twitt de sa copine. Elle supprime le mail d’insulte.

      Des dizaines d’autres suivirent. De plus en plus longs et violents. Plusieurs fois par jour et en pleine nuit. Elle lui demanda de cesser de l’insulter. Il continua. Elle le menaça de porter plainte. Sans le moindre effet. Que faire ? Ne réussissant pas à se résoudre à le traîner devant la justice. Elle décida d’aller le voir. Lui parler en face à face. « Je veux bien te passer mes papiers mais tu fais une très grosse connerie.Va pas voir ce mec. Tu vois bien qu'il a complètement pété les plombs.». Sa sœur, très inquiète, n’avait pas réussi à l’en dissuader. Pourquoi un tel besoin de le rencontrer ? Elle n’avait pas de réponse. Quelque chose d’irrationnel la poussait. « On peut y aller ensemble.». Elle avait décliné la proposition de sa sœur. Bien décidée à régler cette affaire toute seule. Persuadée qu’elle parviendra à ses fins.

       Elle grimpa dans sa voiture et se rendit dans son village. Après avoir pris rendez-vous à son cabinet, avec le nom de mariage de sa sœur. Elle se gara dans le parking du centre médical. Environ une heure d’avance. Elle alluma une cigarette et se cala dans le siège. Que lui dire ? Toutes les phrases, répétées mentalement durant le trajet, s’étaient effacées à peine arrivée. Qu’est-ce que tu fous là ? Donnant d’un seul coup raison à distance à sa sœur. Plus que l’envie de chialer. Coincée. Elle se sentait coincée. Avec l’impression de basculer dans la folie. Une folie elle aussi à grande vitesse. Elle posa la main sur son ventre. Sa décision est prise. Elle le gardera.

      Se rendre ou pas au rendez-vous ?

NB : Cette fiction est inspirée de drames quotidiens. Avec plusieurs centaines de morts par an sur les lignes ferroviaires. Plus les douleurs visibles des proches des victimes. Et les autres souffrances, souvent moins visibles, de celles et ceux vivant le drame de l’autre côté. Impuissants. La brutale solitude d'un homme ou une femme dans une cabine de conduite d'un train.

 

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