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Billet de blog 17 août 2022

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Ne les regarde pas !

Sa mère veut qu’elle baisse les yeux. Pas longtemps. À peine une ou deux minutes. Le temps qu’ils traversent sa rue. Dans la salle de jeu d’une petite fille de neuf ans. Son père a grogné en signe d’acquiescement. Il ne dit jamais oui ou non. Mais c’est dit. Ses parents sont d’accord pour verrouiller son regard. Qu’elle ne les voit pas.

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Sa mère veut qu’elle baisse les yeux. Pas longtemps. À peine une ou deux minutes. Le temps qu’ils traversent sa rue.Sans se douter qu’ils passent dans la salle de jeu d’une petite fille. Son père a grogné dans sa direction. Il ne dit jamais oui ou non.Ni rien d’autre.Elle sait qu’il a acquiescé à l’ordre maternel. Ses parents sont d’accord pour verrouiller son regard. Lui interdire de voir. Pas de son âge de voir des monstres dangereux. Sa mère ne cesse de le lui répéter. Pourtant ses parents vont assister à leur passage. Pressés de les voir arriver. Comme la plupart des adultes et des enfants de la ville.Sauf elle. Interdite de spectacle.

Qui sont les acteurs ?Des hommes de tout âge. Quel est leur rôle dans le scénario ?Des hommes partant pour une lointaine destination. D’où viennent-ils ?D’ici et de là.De la ville et de la campagne.Du bas en haut de la vitrine sociale.La plupart ne se connaissent pas.Mais tous sont désormais liés par le même fil.Ils ont changé de rive.Du côté du mal.Petit ou grand mal.Quelques-uns acteurs dans le film par erreur ou juste né sur le territoire des perdants.Certains reviendront sur l’autre rive.Jamais entièrement.Des gestes vous enferment à jamais.Surtout celui d’ôter la vie.

Encagé dans chaque seconde par des regards barreaux. De proches ou d’éloignés. Quelqu’un ayant perdu un être cher ne pourra réagir autrement. La colère, parfois la haine, ne retombe pas pour certains.Même le plus « pardonneur» ne peut oublier.Pour les autres, témoins sans lien direct avec le drame ? Chaque regard sur un « ôteur de vie» fera comme il veut ou peut. Une réaction guidée par sa propre histoire et éducation, l’opinion de la majorité, ou quelquefois d’autres raisons indicibles. Nul règle sur ce sujet. La douleur toujours gagnante.

Se glisser dans la douleur d’inconnus est une empathie qui nous élève.Ne jamais rester indifférent aux douleurs qui ne sont pas les siennes où celles de ses proches. L’idéal, difficile, parfois impossible, serait de ne pas vouloir se transformer en juge ou en procureur. Ne pas confondre empathie et cour de justice. Éviter de rejuger un homme ou une femme coupable de l’ineffaçable :éteindre un être.La tentation est forte –facile ?- de vouloir le condamner en permanence, remettre l’index sur le geste sans fin ;le réduire à un seul moment de son existence :le pire. Une condamnation en plus de celle de la justice et, plus acéré, du couperet solitaire :son reflet dans la glace.On ne ment pas à ses yeux.Certains miroirs sont-ils les pires lyncheurs ?

Rive du bien.

Rive du mal.

La petite fille ne divise pas le monde en deux parties.Elle n'a pas encore appris. Nulle frontière entre les individus.Même si elle préfère certains à d’autres.Mais pas encore dans le tri du bon et du mauvais être.

Rive de l'enfance.

Les acteurs éphémères vont arriver. En file deux par deux. Ils sont encadrés par des hommes armés.La consigne :marcher rapidement tête baissée.Avec interdiction de s’arrêter et de parler.« Tu rentres ou tu fermes les yeux».Une irrépressible anxiété dans la voix de sa mère.Elle veut la protéger des méchants.Comme les loups et les ogres des contes que lui raconte sa grand-mère. Ils lui font très peur.

Sa mère la fixe, sourcils froncés.Prête à tirer sa fille par le bras et l’enfermer à double tours si elle refuse d’obéir.Elle pose un œil sur son père.Il attend.Immobile parmi les autres spectateurs.Une foule fébrile.

Rentrer dans la maison et ressortir après leur passage ? La petite fille ne veut pas quitter sa salle de jeux. Sa curiosité a été décuplée par l'interdiction. Fermer les yeux ?Elle ne veut pas non plus. Son père lui ordonne d’un geste de rentrer. Elle ferme les yeux et baisse la tête. Des pas résonnent au loin.Elle ouvre les paupières. Son regard sur le pavé. Une rue dont elle connaît le moindre centimètre carré.Les hommes se rapprochent dans le silence. Le spectacle bientôt dans ses oreilles.

« À mort !»

« Ordures !»

Elle reconnaît des voix. Dont celles de son père et de sa mère. Très étonnée par cette avalanche de violence jaillissant de bouches proches. Pluie de crachats sur le pavé. Comme si toute la rancœur et les frustrations de la population de la ville sortaient d’un seul coup. Un abcès collectif percé à ciel ouvert. « Faut tous les tuer !».Tous les conflits et mesquineries de proximité sont en suspens.Unis contre les rebuts de l’humanité passant au bord de leurs regards. D’un seul coup ensemble. Jusqu’à la fin du spectacle où chacune et chacun reprendra le fil de sa bile ordinaire. Avec ses petites et grandes saloperies au fil du temps. Combien de destructeurs d’enfance, de violeurs, de voleurs, parmi ces honnêtes gens du bon côté ? Persuadés que le salaud vient toujours d’ailleurs. Jamais de sa communauté. Ni de soi..

La petite fille ne verra pas leurs visages.Des têtes de loups ? Des dents d’ogre ? Les images de méchants sans la voix rassurante de sa grand-mère.« C’est que des histoires inventées par la nuit.Elle a peur de s’ennuyer et raconte plein de trucs pour faire peur.Mais la nuit est pas méchante.Faut y croire à ces histoires d'ogres et les oublier.Comme d’autres histoires vraies…Faut savoir en oublier ou ne pas tout croire, pour continuer de…Mais tout ça c’est pas de ton âge.Allez, dors ma chérie.Demain, le jour va encore gagner.».Une fois, elle avait eu un cauchemar dont elle se souvient.Le pire de tous.Seule sa grand-mère l’avait entendue.Deux mains serrées jusqu’à l’aube.

Une casquette vient de tomber sur le sol. La petite fille lève la tête.Le prisonnier fait mine de se baisser.Une main le tire d’un coup sec. Le groupe s’éloigne. Entre deux haies d’injures. Un seul crâne nu sous le ciel.Elle se jette sur la casquette.« Reste-là !».Son père lui met la main sur l’épaule pour la retenir. En vain. Elle court à toutes jambes. La poitrine au bord de l’explosion. « Casse-toi la gosse ! ».La petite fille accélère. Un garde lui court après. Le crâne nu s’est retourné. Leurs regards se croisent. Un dixième de seconde ? Une éternité ? Deux solitudes dans la même faille du temps. Elle lui tend la casquette.

Le prisonnier s’empresse de la prendre. Un maigre sourire aux lèvres.« Dégage d'ici, toi !». Le garde l'a rattrapée. Il lui prend le bras et la balance sur le côté. Elle reste plantée au milieu de la rue.Toutes les têtes des prisonniers sont coiffées de la même casquette. Ils portent un uniforme. Chacun peut-être l’autre. Mais l'un d’entre eux sera différent pour la petite fille. Unique. Pourtant il est noyé dans la masse s’éloignant vers le quai de départ. Une poignée de secondes vient de les unir. Un homme sur sa route de prisonnier. Une petite fille sur le chemin d’une femme à venir. Elle ne le reverra plus jamais. Tous deux seront liés par quelques centimètres de tissu. Et à l'acte d'une petite fille échappant à la balance du bien et du mal. Hors de tout jugement.

Des histoires s’éloignent de dos. Rien ne les distingue les unes des autres.Une masse compacte avançant au pas entre des bouches braillantes et des poings levés. Pourtant, de l’autre côté de chaque corps, des yeux :les orbites de la même taille qu’à la naissance.Le regard d’un semblable.Même en ayant commis le pire, il nous ressemble ;issu de la même glaise humaine. Excuser ? Non. Juger ? C’est fait.

Une main se lève sur la houle d'épaules. Elle tournoie dans l’air d’été. Un vol de tissu au-dessus d’un crâne dénudé. Le geste d'un homme à une petite fille.

Merci, dit la casquette.

NB : Cette fiction est inspirée d’une conversation à une terrasse de café. Une vieille femme raconte une anecdote de son enfance .Une voix émue. La petite fille habite encore les yeux embués de la vieille femme.

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