Mobile de rêve

Un large sourire aux lèvres. Elle a réussi à les vendre. Rapidement et à un bon prix. Elle est très heureuse.Grâce à cette transaction, elle va pouvoir rembourser toutes ses dettes. Sortir enfin du rouge et voir venir. Pouvoir respirer quelque temps. Et il lui restera assez pour s'acheter un smartphone. Si longtemps qu'elle fantasme sur ce téléphone. Son rêve dernier cri à portée de main.

Soprano - Mon précieux (Clip officiel) © Soprano Officiel
 

      Un large sourire aux lèvres. Elle a réussi à les vendre. Rapidement et à un très bon prix. Grâce à cette transaction, elle va pouvoir rembourser toutes ses dettes. Sortir enfin complètement du rouge. Pouvoir respirer quelque temps et voir venir sans un nœud au ventre. Et en plus il lui restera assez pour s'acheter un smartphone. Si longtemps qu'elle fantasme sur ce téléphone. Son rêve dernier cri à portée de main. Toute l'opération s'est bien déroulée. Elle a rendez-vous avec lui dans moins d'une heure. De l'autre côté de la ville.

   Combien d'années à passer encore dans cette chambre sordide ? Rares les jours où elle ne se pose pas la question. Sans réussir à trouver de réponses. Elle ne pense jamais à la fin du mois. C'est beaucoup trop loin pour elle. Déjà concentrée chaque matin à chercher une solution pour la journée. Plusieurs semaines qu'elle cabote de jour en jour. Penser à son repas quotidien occupe tout son esprit. Avec une préférence pour les jours où elle sait qu'elle pourra toujours glaner des fruits et légumes en fin de marché. Sa vie était nettement moins sombre il y a deux ans. Tout a basculé à l'arrivée d'un homme dans son histoire.

      Sa bouche était pleine de promesses d'avenir. " Tu peux pas rester ici. On va trouver un autre logement. Faut pas se résigner. ". Elle buvait ses paroles. Il savait la faire rêver. Ses mots comme des billets d'avion pour une autre existence. Tout irait mieux. Il suffisait d'être patiente. Elle y avait cru. Pourtant pas du genre à se laisser baratiner par le premier venu. Une fille très méfiante. Une méfiance né dans sa propre famille. Mais cet homme toujours optimiste était arrivé à un moment où elle était dans un sale état. Son père venait de mourir et sa mère ne voulait plus la revoir. Rejetée de sa famille car elle n'avait pas voulu se marier avec le fils d'un de leurs voisins. Obligée de fuir le domicile. Se débrouiller toute seule. Quand il est arrivé, elle passait l'essentiel de son temps sous sa couette à chialer. Des larmes qu'il avait transformé en sourire. Avant de la plaquer sans un mot. Mais avec ses économies.

       Le miroir lui renvoie un reflet très fatigué. Le temps s'est accéléré sur un visage usé de vingt et un ans. Le regard d'une jeune femme plongée dans une profonde solitude. Solitaire au cœur de la ville. Demander du secours ? Une amie lui avait donné plusieurs adresses d'associations d'aide. A plusieurs reprises, elle s'y est rendue. Pour chaque fois, devant la porte, faire demi-tour. Vaincue par son orgueil. Ne jamais tendre la main. Tellement honteuse qu'elle glanait sur des marchés à des kms de celui de son quartier. Et toujours camouflée derrière des lunettes noires.

      Comme sur ce parking où elle attend les acheteurs. Elle est assise sur un banc légèrement à l'écart, à l'abri des regards. Suivant des yeux chaque voiture qui se gare. Quand elle avait parlé de payement en liquide, l'homme n'avait pas tiqué. Au contraire. Elle ne connaît pas son nom. Lui ne sait pas non plus comment elle se nomme. Tous deux ayant échangé avec des pseudos. Elle lève les yeux. Un véhicule s'est arrêté. Avec à l'intérieur un couple. L'homme, derrière le volant, en sort rapidement. Sans couper le moteur. Il jette un coup d’œil à droite et à gauche avant de se précipiter vers elle. Visiblement pressé.

     Il lui tend une enveloppe. Elle compte rapidement les billets. " C'est bon.". Il semble hésitant. Comme se rendant compte d'un seul coup de la situation. Leurs visages à quelques centimètres. Sans la protection d'un écran et d'un nom de scène numérique. Elle le dévisage avec un air inquiet. A-t-il changé d'avis ? Il se tourne vers sa voiture. La femme est sortie. Elle regarde dans leur direction. L'une des portières arrière est ouverte sur deux sièges bébé. L'homme pose une main sur la poussette. Elle glisse l'enveloppe dans son sac et gagne la station de métro. Il court jusqu'à sa voiture. La femme prend les jumeaux et les installe. L'un des deux se met à sangloter. La voiture démarre et passe devant la jeune fille. Elle marche souriante. Libérée d'un poids trop lourd pour ses épaules solitude. Deux bouches de moins à nourrir. Quel mobile choisir ?

     La poussette vide sur le parking.

NB: Une fiction inspirée de cet article. Quand la réalité est encore plus sombre que la fiction. Beaucoup d'individus plus vulnérables que les escrocs de la République  à " l'étage des vulnérables" ( l'appellation officielle pour le carré VIP des prisons)..

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