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Billet de blog 18 sept. 2022

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Femme en ruines

Deux globes jumeaux en orbite autour du vide. Elle a ressenti un malaise en le voyant. L’homme est allongé à même le quai. Son dos adossé contre un mur. Le visage avalé par une forêt de poils hirsutes. Il ne la voit pas l’observer. Elle est assise dans son train en attente de départ. En empathie avec un homme à terre.

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© Marianne A

Deux globes jumeaux en orbite autour du vide. Elle a ressenti un malaise en le voyant.  L’homme est allongé à même le quai. Son dos adossé contre un mur. Le visage avalé par une forêt de poils hirsutes. Ses pieds nus sont noirs de crasse. Il ne la voit pas l’observer. Elle est assise dans son train en attente de départ. « La bouche sait mentir, pas les yeux. ». Elle avait trouvé sentencieuse la formule d’une de ses profs. Pourtant, elle la pratiquait au quotidien. L’autre est mon métier, je n’y peux rien ; la réponse aux agacements de son compagnon et de ses enfants lui reprochant d’être trop happée par son travail. Son cabinet de kiné ne désemplit pas. Et elle travaille avec plusieurs associations. « Il faut parfois aller directement là où se trouve la douleur. Ne pas attendre les bras croisés. Aller la chercher et tenter de la soigner dans la rue, dans les refuges...». Une kiné mobile.

          Bien que chaque patient soit différent, elle avait remarqué la récurrence des regards coupés en deux : un avant et un après l’horreur. Une frontière limitant deux territoires d’un même corps. Les femmes battues, violées, les victimes d’inceste, les migrants, et d’autres, ont des douleurs visibles et lourdes. Incontournables. Contrairement à d’autres qui sont plus légères. Hiérarchiser les souffrances ? Certaines sont prioritaires sur d’autres ? Une différenciation qu’elle a faite à ses débuts. Privilégiant toujours les douleurs poids lourds. Elle continue de le faire pour les urgences vitales : quand le fil risque de se couper à jamais. Quelques mois après avoir mis sa plaque, elle a changé d’avis. Cesser de hiérarchiser. 

Mettre sur même pied d'égalité chaque souffrant venu jusqu’à ses mains. Et ceux qu'elle va chercher.  Pas de souffrance légère pour le souffrant. Même s’il peut l’exagérer ; à ce moment, la vraie douleur se cache peut-être derrière l’exagération et susceptible, dans des cas lourds mais invisibles, de laisser une grenade à retardement sous la  peau. Chaque douleur est importante. Unique.Souvent avec des racines profondes. Chaque fois, elle essaye le plus possible de remonter le fil de l’histoire d’un patient à travers le regard. Comme lisant un livre à l’envers. Pourquoi ? Comment ? Où ? Bien sûr, elle n’aura pas les réponses. Ses patients ne viennent pas pour parler. Ils viennent pour ses mains. Mais elle ressent le besoin de les regarder droit dans les yeux. Tenter de sonder leur passé. L’enfance ne quitte jamais un regard. Toute l’histoire d’un individu se trouve à nu dans ses yeux. De l’ouverture à la fermeture des paupières.

Pas possible…. Non… Pas possible. Elle se le répète pour effacer la réalité. En vain. C’est bien lui. L’homme, étalé devant ses yeux, est l’ordure qui l’a détruite de très longues années. Jusqu’ à devenir une femme en ruines. Comme nombre de ses patientes, brisées de l’intérieur, dont elle tente de remonter le ressort, le ressort du corps et, plus difficile à remonter : le désir. Chaque fois qu’une de ces "femmes en ruines" rentrent dans son cabinet, elle n’a même pas besoin de consulter son dossier : tout est écrit dans l’air et dans le silence. L’alphabet des maux. Pourquoi ne pas l’avoir reconnu tout de suite ? Elle ne comprend pas et s’en veut. Quelques secondes avant, elle était en empathie avec l’homme qui a détruit son histoire. En partie. L’autre est désormais inatteignable. Elle baisse les yeux et fait semblant de consulter son Smartphone. Si inatteignable ?

Malgré ses certitudes, le temps et le travail de reconstruction, elle ne peut échapper à la mémoire du corps. Coups, viols, culpabilisation, excuses, à nouveaux les coups… Un manège infernal impossible d'oublier pour sa chair. Gravé dans chacun de ses souffles et les pores de sa peau. «  Se reconstruire c’est mental. La volonté de ne pas rester en morceaux et à terre. Mais n’oubliez jamais que ça, c’est mental. Le corps a des souterrains où il conserve toute sa mémoire : du pire au meilleur. Ça reviendra ou non. Tout dépend de chaque individu et des circonstances. Si ça revient, respirez lentement et restez concentré sur votre chantier. Toujours centré vers le jour. Et devant soi. Sans jamais négliger le corps. Un refuge ou une porte ouverte à accepter le retour du pire. Blindez votre corps, mais restez ouverte au monde. Vous n'avez qu'une direction à prendre. Le sens de la vie. Votre vie d'abord.» Les propos de l’homme qui s’est occupé d’elle à son arrivée dans un centre d’hébergement d’urgence. Elle aurait préféré une femme. Tout homme était devenu un bourreau potentiel. « Vous haïssez l’homme en moi. Si vous préférez parler à ma consœur, il faudra atteindre son retour demain matin. Je vais vous montrer votre chambre. ». Elle a secoué la tête. Ils ont beaucoup parlé cette lui-là. Et de nombreuses fois après. Elle le préférait à sa consœur. Très souvent, il évoquait la «  mécanique des corps brisés ». Il l’a encouragé à pratiquer une activité physique, s’occuper aussi de son enveloppe. Le corps, revenir toujours au corps. Sans doute un homme qui a contribué en partie à ce qu’elle devienne kiné.

Il regarde vers elle. Sourcils froncés. Baisser les yeux ? Chausser sa paire de lunettes noires, comme quand elle cachait les traces des coups ? Elle fouille dans son sac. Où sont ces putains de lunettes ? Elle finit par les retrouver. Le regarder ou non ? Elle repose ses yeux sur lui. Il est resté concentré sur elle. Quelques mètres les séparent. Son train part dans sept minutes. Descendre et le rouer de coups ? Son bourreau, devenu une épave, ne pourra même pas réagir. Cette fois, c’est lui la merde. Plus elle. Jamais plus, elle ne se sentira une merde : toute juste bonne à écarter les jambes, prendre des coups, et, le pire, se sentir heureuse pendant les accalmies, voire même à lui chercher des circonstances atténuantes. Fini tout ça. Il va payer. Sept minutes pour une souffrance à perpétuité. Ce n’est pas cher payé. Elle ôte ses lunettes. Prête au combat.


La colère aide à se relever.
Tenir debout.
La haine coupe les ailes.
Rivé dans la boue.
Du persécuteur.
Avec son odeur.
Souffrance ou liberté ?
Enfermement ou souffrance?
Choisis ta survie.


C’est le poème que lui a laissé une réfugiée venues du Yémen. Une errance solitaire depuis des années. Elle ne parlait que par des  hochements de tête ou des gestes. Mais elle se faisait comprendre. Surtout quand c'était non. La beauté de son visage, des yeux vert lumineux, les traits fins, faisait penser à un paysage dévasté, avec quelques traces témoin d’avant la furie des hommes. Ses doigts sur son corps lisaient ses douleurs, sa souffrance sans mots. Chaque centimètre carré synthétisait l’horreur de l’humanité, de ses débuts à sa fin. Jamais elle n’a réussi à libérer le corps de cette femme entièrement verrouillée de l’intérieur. Rien, venant des autres, ne passait. Sa peau devenue la frontière avec le monde. Une femme  très dure. Même son souffle semblait noué.

Un jour, sa patiente n’est pas venue au rendez-vous. Première fois qu’elle lui faisait faux-bond. Inquiète, elle s'est renseignée auprès de l'association l'ayant prise en charge. Pas non plus dans sa chambre du refuge. Elle a laissé tombé. Mais la  subite absence de cette femme l’obsédait. Un soir, elle est allée poser des questions au veilleur de nuit. « Je peux pas vous répondre. Les gens ici sont libres de leurs mouvements. Ils partent quand ils le souhaitent. Elle est partie. C’est son droit. Mon chef est encore au bureau. Vous pouvez aller le voir. Il en sait peut-être plus. ». Le directeur n’a pas eu de réponse non plus. « Attendez ! Vous êtes bien la kiné ? ».  Elle a acquiescé. Le vigile lui a tendu une feuille pliée en deux. « Elle vous a laissé ça à vous.  ». Un texte dans sa langue. Elle l’a fait traduire.

Depuis, il est punaisé dans son bureau. Elle avait d’abord détesté le poème. Le trouvant naïf et surtout complaisant avec le bourreau. Une complaisance de soumission du genre de celle du syndrome de Stockholm. Comment une femme détruite pouvait elle réagir d'une telle manière ? La haine est parfois nécessaire pour survivre, se disait-elle. Haïr peut être la seule réponse pour se protéger. Au fil du temps, elle a repensé à sa patiente muette. Trouvant son texte de moins naïf.  Même fort. Les mots d'une femme très forte. Atteinte mais pas détruite. Pourquoi lui avoir laissé ces mots ? Son message avant de s’effacer, reprendre son errance. Une main tendue à celle qui était censée la relever. Avait-elle ressenti l’errance dans les doigts  de sa kiné mobile ? Un poème apaisant.

Plus que trois minutes avant le départ. Elle le fouille du regard, des pieds à la tête. Un homme à son tour en ruines, se dit-elle. Jamais, elle n'aurait pu imaginer que le corps de son tortionnaire puisse se trouver dans un tel état de délabrement. Incapable même de se défendre. Étrangement, elle ne ressent pas la moindre jouissance à le voir vulnérable- comme elle l'était. Ni aucune compassion. Quasiment détachée. Même si elle sait que c'est impossible d'oublier. Le passage entre ses  mains de bourreau au quotidien restera à jamais. Toutefois, quelque chose a changé en le croisant.  La peur de retomber entre ses filets vient de disparaître. Définitivement. Désormais, elle a une  certitude  ancrée solidement en elle : l’homme au sol ne la fera plus tomber. Il n’a plus aucune prise sur elle. Sa présence à quelques mètres d’elle n’y fera rien. Terminé.

Il a tout perdu.

Elle a tout gagné.

Tout.

Il se redresse. L’a-t-il reconnue ? Elle a la réponse dans son regard soudain fébrile. Ses lèvres se mettent à trembler. De plus en plus vite. Il se met à parler. Elle n’entend pas ses mots. Il se relève et s’approche du train. Leurs yeux face à face. Comme un accompagnateur cherchant le regard d’un proche en partance. En l’occurrence, une sorte de parloir ? Le bourreau et sa victime de part et d’autre d’une vitre. Elle le regarde. Droit dans les yeux. Jamais, elle ne l’a regardé de cette manière. Toujours de biais ou de bas. Il ferme le poing. Elle ne baisse pas la tête. Il agite le poing. Elle continue de le fixer. Les portières ferment. Le train démarre. Sur le quai, un homme poing tendu. Enfermé à perpétuité. Son poing pathétique brasse de l’air.

Une femme hors d’atteinte.

NB) Cette fiction est inspirée d’une conversation saisie au vol. Une femme parlait au téléphone en marchant sur le trottoir. «Chaque fois que je sors de chez moi, j’ai peur de tomber sur lui. ». Sa voix très inquiète. Je l'ai dépassée. Elle portait des lunettes noires. Femme battue ou non ? Je ne l'ai jamais su. Mais combien de femmes appréhendent de recroiser leur bourreau ?

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