Champignons de rue

« Je vais aux champignons. ». Personne ne sait où elle se rend deux fois par semaine, très tôt, agrippée à son sac à main. Quand quelqu’un lui pose la question, elle donne toujours la même réponse. Avec un sourire énigmatique. Quelle est sa cueillette urbaine ?

     

 © Marianne A © Marianne A


              Elle haussa les épaules. « Je vais aux champignons. ». Un matin, elle avait répondu ça à un de ses voisins. Depuis, la phrase a fait le tour de l’immeuble et du quartier. Personne ne sait où elle se rend deux fois  par semaine, très tôt, agrippée à son sac à main. Quand quelqu’un lui pose la question, elle donne invariablement la même réponse. Avec un sourire énigmatique. Depuis, elle est la « Mamie champignons » du quartier. Pourtant pas le moindre bois et espaces verts où elle pourrait en trouver.  Que sont ses champignons de rue  ?

       Quelques années déjà qu’elle a changé d’âge. Un changement dont elle situe les prémices au plaquage par son compagnon. Jour après jour, il a vidé son armoire de ses vêtements. Un soir, elle a trouvé un mot de rupture dans la boîte aux lettres en rentrant du boulot. Toute seule pour s’occuper de leur fille de six ans. Sans la moindre aide de son ex. Elle a tenu une dizaine d’années. Jusqu’à son licenciement. Pour cette fois complètement basculer. Comme si, en quelques semaines, tous les moments où, demain il fera jour, au bord mais chaque fois se retenant de plonger, s’étaient agrégés d’un seul coup. Une profonde descente en accéléré. Alcool, médocs, HP… La bascule classique d'un être qui a perdu confiance. La confiance aux autres et en elle. Ne retrouvant ni l’une ni l’autre. Deux ans avant de revoir le jour.      

       Remonter sur le manège social et faire comme tout le monde ; tendre de temps en temps la main en espérant obtenir un bonus à son quotidien. Sa fille, en garde chez son ex, ne veut plus  du tout la revoir. Tellement odieuse et violente pendant sa descente que tous ses amis se sont détournés d’elle. La rançon de ses colères et insultes à répétition. Solitude doublée d’échecs en cascade quand elle a voulu remonter la pente. Trop vieille et je suis désolé en boucle dans les regards d’éventuels employeurs. Des centaines de CV envoyés par la poste, plus tous les autres par mail, d’innombrables déplacements pour la même finalité : trop vieille et sans diplômes. Même dans la restauration, son domaine, il ne prenait plus que de jeunes serveuses. Les brasseries, cafés du coin de la rue, avaient été remplacés par des bars lounges pour les trentenaires du numérique. Sa gouaille d’un temps passé aurait fait tache. Les temps avaient changé. Pas elle. Une claque. Jamais elle aurait pu penser ne plus être « exploitable » à moins de cinquante ans. Que lui restait-il à faire ? Vendre son cul et ses seins ? Comme une de ses anciennes collègues qui, ne trouvant plus de boulots en restauration, est devenue escort-girl. Jamais elle ne coucherait avec un homme ou une femme contre du fric. Se recycler ? Trouver une formation ? Elle a essayé. En vain. Chaque fois, persuadée d’être minable, elle s’appliquait à se donner raison. Bonne pour la casse sociale. Elle n’avait même plus besoin de chercher à s’en persuader. La porte était fermée sous sa peau. C’est à ce moment-là qu’elle a commencé à se transformer. Changer d'âge.   

     La tête avalée par les épaules. Peu à peu, son cou a complètement disparu. Une légère bosse est apparue dans son dos qu'elle arrondissait en imitant certaines vieilles femmes croisées dans la rue. Jour après jour, son buste se penchait quand elle marchait et dans d’autres gestes du quotidien. « Un mec qui me regarde dans la rue ça me fait du bien. Je me sens comme un Picasso ou un Miro, un lever de soleil sur la mer.… Ça fait du bien de sentir belle dans son sillage. Pas que pour mes beaux que je mets certaines fringues. Sûr que ça choque aujourd'hui quand je dis ça. Mais je le pense. Tant que le mec se contente de mater sans toucher la belle toile ou le soleil levant en talons ni de balancer des saloperies. Les beaux regards existent aussi. Pas les gamines à qui il faudrait faire changer de fringues. Mais rhabiller les regards de certains mecs. Leur apprendre à être à la hauteur de la merveille du monde sur laquelle il se retourne. Un regard de haute couture. Le con qui a frétillé de la langue en me matant se souvient de sa bavette renversée sur son beau costard. Et d’avoir été jeté par le patron du bar où je bossais. Mais je dois avouer aimer être matée par des inconnus. Sûrement mon côté femme d'avant. Une femme ovnie à notre époque..». Désormais plus du tout son quotidien dans la rue.

       La femme d'avant est désormais morte dans son miroir. Plus qu'un souvenir sur les photos. Sa transformation volontaire en vieille femme a modifié sa place dans l’espace public. Elle a réussi sa mue. Son accélération de vieillesse a donné d’excellents résultats. Rares celles et ceux lui donnant l’âge de sa pièce d’identité. « Incroyable. Tu sais quel âge a cette femme ? ». Elle avait entendu la conversation entre les deux guichetières de la poste. L’une et l’autre avaient posé le même regard compatissant sur elle. « Quelle tristesse. Tu imagines que cette femme est plus jeune que moi. Putain de monde qui nous bouffe la vie ! ». Elle a failli le dire qu’elle avait choisi. Même si les circonstances l’avaient aussi poussé dans ce sens. Mais d’autres réagissent d’une façon différente. C’est la fuite qu’elle a trouvée pour ne pas se foutre en l'air ou s'enfoncer encore plus dans la folie. Pourquoi un tel choix ? Pour plusieurs raisons. Dont celle de devenir la « Mamie » à qui on ne demande pas ce qu’elle devient et si elle a retrouvé - enfin - du boulot. Juste se lever pour lui laisser une place assise dans un bus, l’aider à porter ses sacs, ou l’interroger sur sa santé. Se camoufler derrière un statut de vieille femme. Elle s’est contenté de prendre la lettre recommandée et sortir de la poste. Une dette du passé en poche.   

        Même les silences ne parlent que de ça. Le sujet principal en ville. Elle aime picorer des bribes de conversation dans les rues. Sa température du monde, après celle de la radio qui tourne en boucle sous son toit. Le sujet du jour est le couvre-feu. Plus que ça dans les bouches et les regards. Ça l’a fait sourire. Mais, jeune ou même à son âge réel, elle aurait détesté être considérée comme une gosse. Déjà ado, elle respectait jamais la permission de minuit. « C’est pour ton bien.». Elle aurait étranglé sa mère qui ne cessait de lui répéter cette phrase, pour ton et son contraire. Pas assez grande pour savoir ce qui lui fait du bien et, en même temps, de ne pas faire du mal aux autres. Une société de plus en plus infantilisante, soupire-t-elle. Agacée de tous ceux, hommes et femmes, qui savent mieux qu’elle. Il faut les croire sur parole. Une parole qui compte parce qu'elle est bien dite, qu'ils ont fait de longues études, et sont invités à la télé. Bref, pas des n’importe qui ; mais les mêmes racontant n’importe quoi sur le masque et tout le reste. Un agacement passager. Tout ça lui paraît si loin de son histoire, plus le centre de ses soucis. Si longtemps qu’elle vit sous une sorte de couvre-feu de la nécessité faisant loi. L’extinction quotidienne des lumières de la ville. Le restaurant, le cinéma, le théâtre, le musée… Une vingtaine d’années sans y avoir mis les pieds. Se contentant de regarder les terrasses des bistrots de la place au pied de son immeuble, lire les programmes des films sur les affiches, saliver devant des gâteaux de la « bonne pâtisserie » de la rue piétonne… Comme traversant la joie des autres sans s’arrêter. Une des ombres de ville.   

      Responsable de son couvre-feu social ? Lucide d’y avoir sa part de responsabilité. Même si elle a essayé de s’en sortir comme disent tous les conseilleurs officiels ou pas. D’autres qui savent aussi pour toi. S’en sortir lui sortait par les trous de nez. Comme si tout ne venait que de l’intérieur d’elle. Ses parents, le monde, etc, n’y étaient pour rien. Ce qui lui arrivait n’était dû qu’a son manque de volonté. Suffisait de se sortir les doigts du cul et couper le poli dans sa main. Le problème toujours sous ou sur sa peau. La faute dans son cul et sur sa paume de feignasse. Faut se secouer pour sortir de son impuissance. Se battre plus qu’elle ne la fait ? Baisser les bras moins vite ? Sans doute qu’elle aurait pu donner plus de coups de crocs pour arracher sa part de miettes de fin de mois. Mais sa mâchoire, usée à force de se battre depuis l’âge de seize ans, a perdu de sa vitalité pour bouffer la vie. Juste conservé celle, une sorte de réflexe comme le souffle, de manger pour survivre. Bien planquée derrière son déguisement de vieillarde. Certaines femmes, des hommes aussi, camouflent les ravages du temps avec des crèmes anti-ride. Elle a fait le contraire. Comme rajouter un fond de temps sur son visage. Que fera-t-elle à minuit ? Sûrement au lit depuis plusieurs heures à écouter la radio. La planète entière la visitant à domicile dans le noir. Des vies jamais vécues et des lieux inconnus rien que pour elle. Au creux de son oreille heureuse du voyage nocturne. Avec la même question au réveil : comment traverser la journée ?  

     Trop orgueilleuse pour tendre la main. Jamais elle n’a été au resto du cœur ou à la soupe populaire à deux rues de chez elle. Ni voler dans les supermarchés. Elle fait des km à pied pour sortir de son quartier. Pour, lunettes noires sur le nez et bonnet vissé jusqu’aux oreilles, plonger la tête dans des containers à ordures. Le plus souvent dans des secteurs huppés ou pas loin de restaurant ou magasin d’alimentation. Elle glane aussi dans les marchés. Des activités avec un agenda précis. Un circuit particulier rythmé par le grincement de son caddie. Mais, depuis quelque temps, elle a rajouté un rendez-vous à son agenda. Une petite heure tous les deux jours. Sa cueillette de champignons...   

      Son voisin lui adresse un large sourire. « Elle était bonne la cueillette.». C’est devenu un petit jeu entre eux deux. Lui et son épouse, deux quadras, ont une agence de graphisme au rez-de-chaussée. Leur appartement est au sixième. Elle s’entend bien avec eux deux. Comme avec le reste des habitants de l’immeuble. Sauf le connard du troisième qui n’adresse pas la parole à la « barge ». C’est le terme qu’il emploie pour la nommer. Pas le seul à penser qu'elle est folle. Mais elle sent qu'elle ne retournera plus en HP. Fragile mais plus au point de complètement dévissée. Même si certaines de ses réactions lui rappellent une forme d'inadaptation. Ne choisissant pas la solution la plus simple. Comme par exemple sa cueillette. Suffirait de se rendre dans une association pour en demander. Mais toujours la pression de son orgueil. Hors de question de faire la manche. Son front buté l'a empêché souvent de voir plus loin que sa colère et rater de belles perspectives. Une armure qu'elle porte depuis l'enfance. Tour à tour enfermée et tenue debout par son orgueil.    

    Elle enlève ses chaussures. Les pieds nus en toutes saisons dans son appartement. Son premier geste est de remplir l’évier et y ajouter de la lessive. Puis après s’être essuyé les mains, elle s’installe à la table de la cuisine. Un coup d’œil à la radio avant de l’allumer. Elle dépose un à un les éléments de sa cueillette. Tous bien alignés. Une très bonne virée, sourit-elle. « Au boulot maintenant, ma vieille.». Elle ramasse le tout et plonge sa cueillette dans l’eau.     

     Des masques usagés à nettoyer.



NB : Une fiction inspirée de la lecture d’un tweet. Une internaute racontait avoir vu une femme ramasser un masque dans la rue, le nettoyer, et le mettre dans sa poche. Fake-News ou fiction numérique ? Je n’ai pas eu l’impression en le lisant. Des mots simples pour décrire une scène terrible. Pas  à l'autre bout de la planète. Au coin de sa rue en France 2020.

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