Reconstructeur

La marche du monde n’en sera pas changée. Contrairement à la trajectoire de ceux dont il s’occupe. Leur vie changée en partie grâce à lui. «Quand je dis ton métier à l’école, y en a qui se moquent de moi. Paraît que c’est du fric foutu en l’air.». Le fils n’a pas honte du travail de son père. Même très fier. Un homme capable de reconstruire.

 

               La marche du monde n’en sera pas changée. Contrairement à la trajectoire de ceux dont il s’occupe. Tous ont eu leur vie changée en partie grâce en partie à ses mains. « Quand je dis ton métier à l’école, y en a qui se moquent de moi. Leurs parents disent que c’est du fric foutu en l’air. ». Le fils n’a pas honte du travail de son père. Il en est même très fier. Mais il voit bien que ce n’est pas une activité comme les autres. Certains membres de la famille et d’autres proches ricanent. « Tu as de l’or dans les doigts et tu fais ce truc là. Quel gâchis. ». D’autres ne comprennent pas son enthousiasme à accomplir sa tâche. Rien à voir avec un métier dit brillant. Ceux qui font rêver sur écran. Pourtant, son père est comme une magicien. C'est l'impression du fils quand il passe le voir dans son atelier. Il le regarde travailler. Des mains très fortes. Capables de rebâtir ce qui a été détruit. Un reconstructeur.

           Un rêve d’enfance ? Non. Son métier n’existait pas quand il avait l’âge de « plus tard je serai ». Guère un hasard s’ils ne sont que quelques-uns dans ce domaine précis. Il n'a pas été à l’origine de l’idée ni de la conception technique du prototype. Tout a été préparé dans un labo de recherche. Un projet, né de l’initiative d’un homme, qui s’est peu à peu matérialisé. Une trajectoire compliqué pour parvenir à ses fins. Il a dû mener une rude bagarre pour obtenir des fonds de recherche. Ses détracteurs ont bien sûr argué qu’il y avait d’autres priorités sur la balance. Une réalité indéniable au regard des douleurs de la planète. Mais le lanceur du projet a tenu bon. Jusqu’à la première.

       Le regard face à lui. Jamais il ne l’oubliera. Les autres aussi s’en souviendront. Le jour de vérité pour l’objet très difficile à mettre au point. Personne avant le labo n’avait créé ce genre d’instrument. Une première sur laquelle tout l’avenir reposait. En cas d’échec, nulle certitude que les donneurs de fonds acceptent de continuer le programme. Toute l’équipe était tendue. Pas un bruit ni un mot lorsqu’elle a été mise en place. La première étape n’était pas la plus délicate. Juste la preuve que c’était à la bonne taille. La tension est montrée d’un cran. Quelques secondes suffisaient à foutre en l’air des années de recherche les récompenser. Tous avaient le regard rivé sur lui. « Super ! ». Ils ont applaudi. Il s’est arrêté. Une lumière dans le regard meurtri et résigné. Son remerciement muet.

      Depuis la réussite de l’expérience, c’est lui qui est chargé de la confection de l'outil. Un outil sur mesure et très particulier. « Ils sont comme moi. La guerre et la connerie humaine nous a bousillés. Eux, c’est avec des mines. Et moi avec… Un dixième de secondes de plus avant de passer sur ce putain de pont et j’aurais encore… Laissons-tomber le passé. Quand on voit ce que tu fais, on a envie de reprendre espoir. Et pourtant je peux dire que je l’ai paumé en même temps que mes pattes. Mais quand je te vois dans ton atelier, je me dis que l’homme n’est pas qu’un pourri. Et qu’on peut encore espérer. L’espoir y a que ça de vrai. Le reste, c’est du passé ou des mots qui ne font pas avancer. ». Le vieillard avait éclaté de rire. De temps en temps, il vient le voir travailler. Assis sur sa chaise roulante sans parler. C’est un blessé de guerre. Une rafale de mitraillette l’a rendu paraplégique. Parfois il perd la tête et roule jusqu’à bout de souffle. Comme pour fuir les ombres du passé. Une fois, des flics l'ont retrouvé à l’entrée d'une autoroute. « Je vais à la mer.». Trop loin pour ses roues et son porte-monnaie.

  Au début, il avait eu peur de la réaction du vieil homme. Regrettant d’avoir accepté de lui ouvrir pour le regarder travailler. Comment allait-il réagir ? Colère et jalousie en voyant ce qu’il fabriquait ? Alors que lui ne mettrait plus jamais les pieds sur le sol. Il l’observait de temps en temps du coin de l’œil. Son appréhension disparut très vite. Suffisait de regarder le sourire accroché à la toile de rides. Un homme visiblement heureux de se retrouver dans l’atelier. « Fais-moi signe quand il y en a un autre qui commence à marcher. C’est mon plus beau spectacle. Avec le lever du soleil. Et aussi... Le spectacle du beau cul d’une femme. Même si je n’ai plus rien non plus entre les jambes. ». Éclat de rire édenté. Il rit souvent avec les sourcils froncés. Un rire cache larmes.

    À chaque fois, il l’appelle pour venir assister à la première séance. Le vieil homme n’habite pas très loin. Ce jour là, il n’est plus un individu de soixante-treize ans. D’un seul coup, deux énormes yeux de gosse sur un corps déglingué. Les mains de plus en plus crispées sur les accoudoirs de son fauteuil roulant. Il ne le quitte pas des yeux durant les préparatifs . « On va y aller maintenant». Le vieil homme se redresse légèrement et avance le buste comme si l’invitation lui était adressée. Encore plus concentrée. Un sourire aux lèvres. Sans la moindre larme à cacher. « Qu’est-ce que c’est beau ! ». Il le répète en boucle. Une lumière grossissant dans ses yeux à chaque pas. Comme s'il remarchait par procuration. Dans la peau de la victime de mine qui avance très lentement. Pas à pas. Fort étonnée de son nouvel outil.

     Un éléphant avec sa prothèse de patte.

NB : Une fiction inspirée de cet article et ce lien.

 

 

 

 

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