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Billet de blog 16 nov. 2022

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Sans temps

« Les hommes ont pas le même temps que les femmes. Quels que soient les milieux. C’est une grande différence. La vraie égalité entre hommes et femmes sera quand on aura la même dose de temps pour rêver, penser, boire des apéros… Rien faire sans se soucier de ce qui est pas encore fait ou à faire. Ma fille, moi, j’ai jamais perdu de temps. J’en avais juste moins à dépenser.»

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© Marianne A

             Sortir. D’abord d’un ventre. Sortir est notre premier voyage. Même si certains et certaines, des années plus tard, regretteront cette sortie. Sans billet de retour ni remboursement des dégâts plus ou moins importants survenant par la suite. Sauf choix de s’arrêter avant la fin naturelle, maladie ou accident, le voyage continue. Avec des hauts et des bas de toute histoire. Jusqu’à ce moment, crucial pour tel ou telle individu, qui rêve de sortir de soi. Être un autre sous sa peau. Devenir un étranger vêtu de son corps. Avec les mêmes sensations que quand on se retrouve en terre inconnue. Trouille, curiosité, plaisir, doute… Un nouveau pays à l’intérieur. Avec l’une des plus belles destinations : l’empathie. Plus tout le reste. Nombre de paysages différents à découvrir.

Quand on y a pris goût, on a très souvent envie de ressortir. Ne jamais rester trop longtemps le même que soi. Même quand c’est très douillet et protecteur. Toujours prendre la sortie. Se tirer de son costume de soi porté parfois ou trop souvent pour faire plaisir aux autres. Échapper à ces voix, fluettes ou énormes, Papa, Maman, les amis, les collègues, les psys, t’assignant à rester sur ta ligne programmée – parfois avant même ta première sortie. Difficile d’échapper à ces voix intérieures bien installées. Comment tenter de les semer ?

Partir. Sortir de soi. C’est la seule solution pour mettre de la distance avec toutes les voix qui vous assignent à un rôle.  Impossible de faire autrement que de les entendre; elles sont une part de sa parole. Mais il est  possible de ne plus les écouter. Fuir les voix de sa maison et de la raison. Bouger pour ne pas s’ankyloser dans ses certitudes. Avec des eschares au cœur et cerveau refusant de se lever. Tout est trop lourd d'avance. A quoi bon tenter puisque la fin aura le dernier mot. Autant s’arrêter. Et attendre. Dans sa dernière salle d'attente.

Nombre d’individus, contraints, par le temps, les événements, l’usure du corps, se mettent en position de «  pré mort ». En attente. Comme dans un ventre linceul tissé par la résignation. Sans même penser à organiser leur dernière sortie. Ultime fugue. Même en roulant au ralenti. Profiter du paysage. Avant la prochaine sortie. Inévitable. La sortie avant la nuit. Sa nuit et celle du monde. Quand les lumières s’éteignent dans ses paupières. Mais pas sur les huit milliards de fenêtres encore ouvertes. Surtout ne pas rater cette dernière sortie. La rendre belle. Même si la douleur est là. Sortir par le haut de soi.

          Elle arrête la vidéo. Très agacée. Que des mots, soupire-t-elle. Rien que du blabla. Des mots loin du monde. En tout, pas ceux de son histoire. Et de la majorité des hommes et des femmes. Elle parle d’elle, pour elle, et celles et ceux qui lui ressemblent. Un discours pour une minorité de miroirs avec les mêmes codes qu’elle. Quels sont ces mots qui la mettent en rogne. Les propos d’une actrice-réalisatrice lisant un de ses textes. Une colère l’ayant stupéfaite.

Jamais elle aurait pu imaginer penser ça d’une femme qui la passionne. Autant intéressée par son histoire personnelle que par son travail de cinéaste et d'actrice. Ses films l’accompagnent depuis son adolescence. Une partie d’elle s’est construite avec l’œuvre de cette réalisatrice jamais croisée en chair et en os. Comme une sorte d' enseignement à distance. L’obligeant à sortir de son environnement. Et aussi d’elle. Faisant exploser au plus profond d'elle certains murs invisibles. Des cours de libération de sa parole et de son être.Une rencontre essentielle pour son histoire de femme.

Pour une fois, elle a envie de secouer son modèle. Sans prendre de gants. Lui couper la parole et parler. Raconter le monde réel. Jusqu’à ce qu’elle finisse par redescendre sur terre. La sortir de sa posture de créatrice regardant la réalité de haut. Lui rappeler qu’elle ne parle que de derrière la fenêtre de son histoire. Une grande bourgeoise ? Ce n’est pas du tout ce qu’elle reproche à la réalisatrice. Ne la jugeant que sur la qualité de ses films. Que lui reproche-t-elle alors ? Avec une irrépressible pointe de jalousie.

Son manque. C’est le temps qui lui a manqué. Un constat brutal. Jamais, avant ce jour, elle n’en avait pris une telle conscience. Alors qu’elle pensait maîtriser le temps, tout sous-contrôle; une grande organisatrice chez elle, au boulot, et ailleurs. « Les hommes ont pas le même temps que les femmes. Quels que soient les milieux. C’est une grande différence. La vraie égalité entre hommes et femmes sera quand on aura la même dose de temps pour rêver, penser, boire des apéros… Rien faire sans se soucier de ce qui est pas encore fait ou à faire. Ma fille, moi, j’ai jamais perdu de temps. J’en avais juste moins à dépenser.». Les propos de sa mère reviennent en mémoire. Une ouvrière à l’histoire aux antipodes de sa fille. Pourtant, elle a la même sensation que sa mère : être une « sans temps ».

Contrairement à d'autres femmes et hommes. Comme entre autres la réalisatrice - âgée d’une dizaine d’années de plus qu’elle- évoquant sa capacité à sortir d’elle, de son quotidien, de voyager hors de ses certitudes,continuer de douter. . Une sincère invitation à rester ouvert et émerveillé en permanence.  Facile quand on a le temps de penser et rêver, s’est-elle surprise à balancer à l’écran. Avant de l’éteindre. Elle est restée un instant immobile dans la pénombre de sa chambre. Avec un vide innommable au centre de la poitrine. Elle avait les poings serrés. Sa colère est peu à peu retombée. Son envie de chialer s’est éloignée. Elle s’est levée avant le radio-réveil. La journée sera longue dans la salle de classe.

Elle s'est attablée devant une tasse fumante. Le silence ponctué de ses doigts sur un clavier. Pour écrire un courrier rageur à son enseignante à distance ? Non. Elle ne lui en veut plus. Demander sa retraite ? Pas du tout sa préoccupation du moment. À qui écrit-elle fébrilement de sa cuisine ?

Une lettre au temps.


      NB : Cette fiction est inspirée d’une conversation avec une femme. Pressée d’être à la retraite. Laisser sa montre s'endormir dans un tiroir. Rêveuse de «  temps à elle ».

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