Chaire éphémère

«Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n'est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien.». BC s'interrompt et promène le regard sur son auditoire. « Qui a écrit cette phrase ? Une complotiste ? Une populiste ? ». Pas un mot ni un geste. Juste des échanges de regards d'élèves intimidés face à la prof. Et au savoir.

    

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                « Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n'est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire est privé de sa capacité d'agir, de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez.». BC s’arrête de parler et promène le regard sur son auditoire. La phrase semble faire son effet. « Qui a écrit cette phrase ? Une complotiste ? Une populiste ? ». Elle passe d’un visage à l’autre. Pas un mot. Juste des échanges de regards d'élèves intimidés face à la prof. Et au savoir. « C’est Hannah Arendt. ». Elle s’assoit sur le bord du bureau. « Voilà pourquoi il faut se méfier des raccourcis, des étiquettes, et des phrases extraites de leur contexte. L’esprit critique doit prévaloir sur le reste. Je vais commencer tout d’abord par vous donner quelques éléments sur cette immense philosophe et journaliste.». Elle s’assoit sur le bord de son bureau et attaque sa conférence. Sans la moindre note.

     Une mémoire qui ne l’a pas quitté depuis le collège. Elle lui a permis une scolarité brillante et sans encombres. Aujourd’hui, elle est prof de Sciences politiques à la fac et dans de grandes écoles. Une universitaire et essayiste de renommée internationale. Un mari architecte, deux enfants, et un quotidien dans un des beaux quartiers de la capitale. Avec une résidence secondaire à la montagne et l’autre à la mer. Une réussite à tous niveaux. Jusqu’à ce matin de printemps dans un bus. Un taxi attendait au feu rouge sur la droite. Elle a levé le nez de son I-Phone et jeté un coup d’œil machinal par la vitre. Ambiance embouteillage de rues et course habituelle sur les trottoirs. Elle ne l’avait reconnu que quand quand il avait souri. Pas un sourire adressé à elle mais aux clients à l’arrière. Un visage qui ne s’était pas économisé. C’était JD. Le bus a démarré. Elle s’est tordue le coup. En vain. Le taxi avait disparu.

      Elle avait connu JD au lycée à l’âge de seize ans. Il avait deux années de plus qu’elle. La première vraie histoire d’amour et de sexe de BC. Tous les deux venaient du même milieu aisé de province. Deux gosses de notables dans le lycée privée fréquentés par les filles et fils des huiles régionale. L’un et l’autre étaient très politisés. Surtout elle meneuse de toutes les grèves, blocages et autres manifs. Une bouffeuse de philo et d’actualités politiques. Son pseudo c’était Louise michel. Tout a basculé quand JD a opté pour une crête rouge et commencé à se défoncer. Plus juste un petit pétard de temps en temps et des bières comme nombre d’autres lycéens. Un changement très rapide. En quelques mois, le lycéen très doux était devenu punk et junkie. Un week-end, il était parti à un concert en Belgique et n’est jamais revenu au lycée. Disparu du radar familial et scolaire. Elle eu des nouvelles de lui par l’une de ses sœurs. Il s’était engagé dans la marine. Vingt trois ans après, elle le revoit au volant d’un taxi. Le passé remonté d’un seul coup. Une rencontre qui la déstabilisa. Pourtant elle essaya de ne pas y penser et revenir à sa famille et ses activités professionnelles. Ses priorités ailleurs que dans un amour de jeunesse. Sûrement rien à se dire, se répétait-elle. Chaque fois son image revenait tout balayer et l’obsédait. Comment le revoir ?

      Plus aucune trace de la famille de JD dans leur ville de province. Elle avait alors tenté «Copains d’avant». Il n’y était pas inscrit. Pas non plus de page FB ou de compte tweeter. En désespoir de cause, elle avait pianoté son nom et prénom sur un moteur de recherche. Chauffeur de taxi et peintre. Mais pas la moindre photo de lui. Peut-être un homonyme. Il avait participé à plusieurs expos collectives de peinture. Dont une qui débutait quelques jours plus tard. Elle s’était rendue au vernissage. « Les mondanités c’est pas du tout son truc à lui.». Elle est ressortie déçue. « Attendez ! ». La galeriste l’avait rattrapée sur le trottoir. «Si vous voulez vraiment le voir. Il attaque son boulot en général par la même station de taxis.». Le lendemain, BC était assise à l’arrière de son taxi. « Bonjour. Quelle est votre destination ? ». Il avait blêmi. Son regard restait rivé sur le rétro. Il avait froncé les sourcils. Elle n’arrivait pas à prononcer le le moindre mot. Il avait souri. Un large sourire. « On remet le compteur à zéro ?». Il avait posé la question sans se retourner. Elle avait souri à son tour. «... Oui.». Il avait démarré. Sept ans qu’ils vivent ensemble.

      Un changement plus facile pour lui qui vivait seul. Un célibataire doublé d'un solitaire avec une hygiène de vie très stricte. Pas d’alcool ni de cigarettes. Il pratiquait le yoga à chaque réveil et avant de se coucher. Le contraire d’elle, très fêtarde, toujours entre deux régimes pour reperdre du poids. Plus d’une dizaine d’années qu’il avait quitté l’armée. Elle sut juste que c’était à cause d’un refus d’obéissance et une bagarre avec un gradé. Il avait été marié deux fois, sans enfants. Elle et lui, comme par un accord tacite, ne posait pas trop de questions sur le passé de l'autre. Préférant repartir du compteur à zéro. « Tu ne vas quand même pas te coller avec un… avec un chauffeur de taxi. Je sais, je sais… Monsieur est un artiste maudit. Qu’est-ce que tu peux trouver à de telles croûtes ? Arrête donc de jouer à la gamine romantique qui veut retrouver sa jeunesse perdue. Les histoires de lycée c’est plus de ton âge. Redescends sur terre. ». Son mari lui avait pourri la vie. Réussissant même à liguer contre elle leurs deux enfants, un garçon de 13 ans et une fille qui venait de souffler neuf bougies. Ils refusèrent de la voir pendant deux années. Elle a perdu nombre d’amis restés du côté de son mari. Son nouveau choix de vie a secoué aussi ses propres parents qui continuent de revoir son ancien mari. Mais ils refusent de venir chez JD où elle a emménagé. Une ancienne usine en banlieue transformée en appartement et atelier. Il vida une pièce-entrepôt pour lui aménager un bureau. Les murs bouffés très vite par sa forêt de livres.

      C’est JD qui a eu l’idée. « Tu n’arrêtes pas de te plaindre que tu enseignes toujours aux mêmes gens. La plupart venant des mêmes quartiers huppées de Paname et des grandes villes. L'entre-soi qui va se partager le même gâteau. Et ceux qui viennent des quartiers populaires finissent par se couler dans le moule et ressembler à leurs petits camarades de classe. Tu voudrais toucher un autre public. Pas un public captif avec des devoirs à rendre et examens à passer. Transmettre ton savoir à d’autres oreilles que celles de la future élite du pays. J’ai quelque chose à te proposer. On va pouvoir en plus joindre l’utile à l’agréable.». Il lui avait demande de la suivre jusqu’à un parking. « Ça fait des années que je l’ai ce camping-car. Moi c’est fromage et dessert en été: vacances juillet août. J’ai souvent passé deux mois sur les routes d’Europe. Me posant où ça me chantait. Trêve de blabla, mes p’tites virées de l’été me manquent. Et si ça t’intéresse, tu peux faire des conférences à l’arrache. Je colle quelques chaises et un bureau et on se fait notre petite université d’été. Ta chaire éphémère de prof de rues.». Une plaisanterie ? Il avait l'air sérieux. Elle l’avait haussé les épaules. « Ce n’est pas une bonne idée. Personne viendra y assister.». Il l’a interrompu d’un geste. « Ça c’est moi qui m’en occupe. Tu sais que le lien express sans frontières ça me connaît. Je ne te garantis pas des foules tout le temps mais on aura toujours au minimum quelques oreilles. Ça te dit ou pas de changer d’élèves une fois par an ? ». Elle lui avait demandé un délai de réflexion. L’idée ne lui déplaisait pas sur le fond mais elle la trouvait démago. Tant de gens bienveillants s’étaient cassés les dents à vouloir cultiver et éduquer les éloignés de la culture dite bonne culture et le savoir. Une forme de colonialisme culturelle et didactique des bien pensants. Le « élitaire pour tout le monde» devenu aussi creux qu’un slogan de pub pour une bagnole ou le dernier smartphone. Elle se méfiait des bons sentiments en vitrine. Comme celui de ses parents militants de toutes les causes, roms, migrants, sans papiers, qui l'avait collée dans une école privée dès la primaire. Ce qu’elle et son mari - fils de prolos- se sont empressés de reproduire pour l'éducation de leurs enfants. Accepter ou refuser l'offre de JD ? C’est leur troisième université d’été mobile.

     À chaque installation de la salle de conférence improvisée, il y a toujours un temps de méfiance. Une secte ? Un parti politique ? Qu’est-ce qu’ils vont essayer de nous vendre ? Jusqu’à ce qu’elle commence à parler. « Je ne sais pas comment tu fais. Moi je peux converser avec n’importe qui mais pas captiver l’attention comme toi. Les gens se disent qu’ils vont gagner quelque chose en écoutant tes conférences. Repartir un peu moins con avec tes mots.». Elle avait froncé les sourcils. « Tu te trompes. D’abord ce n’est pas vraiment une conférence. Comme en Amphi où les élèves reçoivent en se taisant. En l’occurrence c’est plutôt un échange. Même si la plupart ont le réflexe de la fermer et s’aplatir devant la parole dite sérieuse et hiérarchique. Ce n’est pas à eux de s’adapter à mes us et coutumes d’universitaire mais à moi qui débarquent sur leur terrain. L'espace public avec toutes sortes de gens. Je crois que tu te plantes aussi sur un autre truc : ils ne repartent pas moins cons. Ni plus intelligents. J’espère simplement qu’ils repartent un peu plus eux-même. Même s’il ne faut pas essayer de se leurrer: ces moments et conversations changeront pas grand-chose à la noirceur et connerie de notre époque. Je sais que c'est très naïf et de la bonne conscience. Mais c’est toujours ça de pas gagné pour les obscurantistes, les communautaristes, et tous les manipulateurs de toutes sortes. Sans doute qu’une infime goutte de doute et de questionnements dans la marée noire de notre siècle. Bon, j’arrête de te faire chier avec mon pessynisme enfonceur de portes ouvertes. Je vais me rouler un p’tit pétard du soir. Et on va passer aux choses vraiment sérieuses : jouir. ». Le couple passe donc un mois sur les routes à la rencontre d’inconnus. Un exercice leur plaisant beaucoup mais toujours très heureux de quitter la foule estivale. Pour se retrouver dans leur «coupe monde» comme il a surnommé la maison héritée de ses parents. Un corps de ferme isolé. Lui il y passe sont temps à peindre, bricoler et entretenir les bois. Pendant qu’elle nage dans la piscine ou la mer en contrebas de la pineraie ou dévore livre sur livre. Tous deux boulimiques de silence. Une dizaine de kms de distance avec la consultation de leurs messages.

      Applaudissements. Plusieurs boulistes, un ingénieur à la retraite, trois jeunes passant devant le camping-car, un routier garé plus loin, un étudiant, un cantonnier, une assistante maternelle avec deux bébés dans une poussette…. Un auditoire d’une vingtaine de personnes. Comme à chaque fois, elle propose de clore la rencontre autour d’un verre pour ceux qui le souhaitent. L’instant où se délient les langues souvent raidies par le rapport prof-élèves, même si c’est sur un parking de supermarché. Elle répond aux questions et en posent ; très curieuse de l’existence d’individus qu’elle ne côtoie pas souvent. Les participants parlent aussi entre eux. Parfois des engueulades que JD surveille du coin de l’œil pour qu’elles ne dégénèrent pas. Mais la majorité du temps tout se passe très bien. La seule chose qu’elle refuse ce sont les photos, vidéos et enregistrements de la conférence éphémère. Elle l’explique avant le début de chaque rencontre. « Nous préférons que ce moment d'échanges échappe complètement aux réseaux sociaux. Que ça reste juste entre nous. Sans d’autres témoins que celles et ceux ici présents aujourd’hui. Une rencontre qui ne sera jamais capturée par un écran. La capture de tout et n’importe quoi à tout prix est un des fléaux de notre époque.». Certains ont du mal à comprendre et sont frustrés de ne pas immortaliser la scène. Mais la main se décolle du portable personne ne dégaine son œil numérique. Ou peut-être en cachette. Peu à peu, les auditeurs de la matinée regagnent leurs activités. Chacun avec son moment, sans images ni lendemain. Comme un paysage happé d’un train ou d’une voiture. Tous deux plient le bureau et les chaises qu’ils rangent dans leur véhicule avant de s’éloigner. Pour un autre lieu, de nouvelle rencontres. « Collège de France et Sorbonne livrés à domicile et sans rendez-vous.». C’est une de ses collègues et copines qui a trouvé l’expression. La seule à être au courant de sa tournée du mois de juillet. JD démarre. Elle pousse un soupir et ferme les yeux. Satisfaite et vidée. Les pieds nus contre le pare-brise.

   Quelle prochaine halte ?

NB) Une fiction inspirée des tournées d’artistes et autres intervenants ( agriculteurs, producteurs de miel, généticien, archéologue....) créant des spectacles ou racontant leur profession dans les colonies de vacances des villes populaires. Pour des gosses souvent loin de la culture. Quand le culturel avait plus le vent en poupe que le cultuel. Des auteurs, des comédiens, des chanteurs, des circassiens, continuent de partager leur art dans des colos municipales et centres de vacances de comités d’entreprises. Très souvent de belles rencontres pour les uns et les autres. Et ça fait vivre les intervenants fauchés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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