Boulevard des obscurantismes

À chacun sa route. La chanson de Tonton David mort hier tourne en boucle. Une replongée dans les années 90. Quand beaucoup ont cru à une possible redistribution des rayons du soleil. Chaque cour en serait pleine.Certains grappillèrent des miettes de soleil. Et d’autres héritèrent d'une frustration à l’ombre de grandes barres. Déchus de leurs espoirs d'égalité sociale.

 © Mariane A © Mariane A

 

 

           Chacun sa route. La chanson de Tonton David mort hier tourne en boucle. Elle nous replonge dans les années 90. Une période qui, en y repensant, me paraît ensoleillée. Comme le visage de ce chanteur nous offrant ses mots et son énergie souriante. Toujours agréable à l’entendre et le voir à l’écran. Sa chanson date de plus d’un quart de siècle. Mais elle reste à l’écoute toujours porteuse d’une belle joie mêlée d’espoir. Il fait souvent beau sur les cartes postales de sa jeunesse. Pourtant, tout n’était pas rose malgré les vagues de la même couleur. Toutefois indéniable que c’était une période où beaucoup ont cru à une possible redistribution des rayons du soleil. La cour de chaque citoyen et citoyenne en serait pleine. Certains obtinrent des miettes de soleil. Et d’autres, en retour de rêve, une attente déçue et déchue à l’ombre de grandes barres. Des années où le multiculturalisme était très en vogue. Avant qu’il ne se transforme en multi-communautarismes. Et que certains adeptes du mélange des cultures tiennent des discours musclés contre la mixité qu’ils encensaient dans les années 80. La liberté de tous de changer d’avis et se contredire. Sans elle, pas de possibilité d’évoluer- dans un sens ou dans l’autre. Parfois des retournements de veste à 180 degrés. Ce n’est pas une première sur le marché des idées et de ses produits dérivés. United Color of Bénéfices ? Un monde nouveau et multiculturel vendu comme une marque de lessive ou de bagnole. Avec retour sur investissements pour quelques-uns. Une minorité qui se partagea les rayons du soleil des années 80-90. Laissant les pertes et fracas aux doux rêveurs d'un autre monde. Reconfinés dans leur misère sociale etc. Rien de nouveau sous le soleil des promesses crues. Et non tenues.     

     Que se passe-t-il aujourd’hui en France ? Certains propos de personnalités publiques donnent l’impression que les égouts de l’histoire du pays ont été ré-ouverts. Et pas à n’importe quelle période historique. Des propos puant le pire du passé. En plus balancés à un moment compliqué où chaque journée est comme en suspens. Tout le présent et l'avenir d'un pays bouffé par un virus. « Faut appeler un facho un facho. Quel que soit sa couleur de peau ou son sexe. Pas besoin de tortillage sémantique. On est en période de pré-fascisme. La France et le monde sont en marche arrière. Pris en tenaille entre les fachos classiques bien blanc catho et les nouveaux avec d’autres couleurs de peau et de religions. Tous en tout cas des intégristes de la connerie humaine. Rien n’a changé à ce niveau. Toujours à taper sur l’autre pour se sentir vivant et membre d’une famille. Le communautarisme est un des plats les mieux distribués en ce moment. Blanc, noir, homme, femme, Lgbt, musulman, juif, chrétien, athée… Chacun peut passer sa commande. Riches et pauvres sont des plats moins vendus en ce moment. La misère sociale moins bien cotée que les nouveaux plats ? Avec au-dessus de cette marmite, des apprentis sorciers rajoutant moult sauces pour que personne ne sache plus vraiment ce qu’il ingurgite. Faut juste gaver les têtes pour qu’elles ne pensent que contre. Contre qui ? L’autre pas de la même crèmerie. Moi au fond, je m’en fous. Je suis très malade et en fin de parcours. Bref, je vais bientôt crever. Bon courage à ceux qui restent et risquent d’en chier. L’humanité à des cycles. Nous sommes en période obscure. Mais le cycle des lumières et de la beauté revient toujours. Le vrai espoir est que ça ne tarde pas trop. Pour ma part pas le temps d’attendre. Ni la force d’espérer. Juste de tenter d’être moins con que le jour d’avant. ». Ce que me disait un copain lors de son dernier coup de fil. Mon plus vieux pote. Ce jour-là, il avait conclu par une critique féroce de toutes les religions: les plus grosses tueuses de l’histoire de l’humanité. Et toujours prêtes à asservir les femmes. Un spécialiste du religieux resté fidèle à Ni dieu, ni maître. Son héritage verbal quinze jours avant sa mort.

     Pessimiste. Je trouvais qu’il avait une vision très sombre du monde. Sans aucun doute liée au sac d’os et de douleurs qu’il était devenu depuis plus d'une trentaine d’années. Bien que profitant des petites joies autour d’une bonne bière et d’un bon repas. Mais toujours en fin de conversation pointait une sorte de constat sans espoir. Le pessimisme d’un homme confiné dans un corps-souffrance ? Pas uniquement. C’était aussi la déception d’un être face à la tournure des événements. Déçus de ses semblables, manipulateurs de haut du panier ou moutons du bas, qui reproduisaient encore et encore les mêmes erreurs. Des erreurs conduisant à la mort d’individus. Capables de se rebrûler au même feu de la haine. Chacun la sienne. Des haines parfois multiprises. Il avait plus d’indulgence pour les moutons transformés en bêtes féroces pour détruire un autre troupeau. Sa colère était dirigée surtout contre les manipulateurs. Des manipulateurs et manipulatrices de toutes sortes. Comment ne pas être misanthropes avec tous ces cons et connes ? Pas une question pour lui ; une certitude. Il ne faisait plus confiance aux humains dans leur ensemble. Sans aucun doute en lien avec sa propre histoire. La majeure partie de sa famille partie en fumée dans les camps de la mort. Une haie d’ombres de part et d’autre de son enfance. Des absents qui l'ont hanté jusqu’à la fin de sa vie. Mais il a eu d’autres familles. En plus de celle à domicile. Les familles de l’amitié et de l’amour. Celles qui ont tempéré son pessimisme et misanthropie alimentés par les actualités du jour. Plus aucune confiance aux hommes et femmes. Mais toujours un espoir en l’humanité.

    Pourquoi avoir écrit ce texte ? Rédigé d’un jet. On se dit toujours que ça vaut le coup de proposer ses interrogations, ses doutes, ses contradictions… Puis l’instant d’après, à ne voir qu’un énième billet d’humeur inutile. Et imparfait. Un angle de vue personnel n’intéressant que sa fenêtre. À quoi bon embouteiller le temps des autres avec des mots, toujours des mots… Comme les centaines ou milliers que nous lisons chaque jour sur nos écrans. Avec aussi une avalanche d’images. Nous sommes tous habitués à ce mouvement permanent devant nos regards. Et dans nos oreilles via la radio. Le flux banalement quotidien d’un monde de plus en plus usé. Et usant. De la calotte glaciaire à nos crânes qui fondent eux aussi. Assistons-nous à la fonte de nos esprits les plus brillants ? Désormais plus que des youtubeurs ou dealer de toutes sortes de boues ? Fort heureusement ils n’ont pas encore colonisé tout l’espace. Mais, porté par l’air du temps qui leur est favorable, ils gagnent de plus en plus de terrain. Sachant que nul n’est à l’abri de la fonte de son cerveau à force de pollution numérique et papier. La perte de recul et plongée dans des conneries obsessionnelles, se cristallisant sur tel ou tel ennemi, peut-être le lot de tout un chacun et chacune. Penser contre soi est un vaste chantier. Avec chaque fois l’impression de devoir tout recommencer à zéro. Alors que parfois, on a juste envie de s’asseoir, boire une bière, et laisser les clefs à notre esprit et nos habitudes. Penser facile. Ou ne pas penser du tout. Juste profiter de sa carcasse de mortel. Un instant en corps.

         Nos flemmes mentales à nous internautes moyens sont-elles moins dangereuses que celles de personnalités publiques ? Bien entendu qu’elles n’ont pas la même portée de tir. Nos dégâts collatéraux font moins de victimes. Bien souvent que sur ses proches ou des ennemis de proximité. Contrairement aux gros dégâts occasionnés à distance par les individus très visibles qui cherchent à diviser pour mieux régner. Plus actifs en 2021 qu’avant ? Les manipulateurs ne sont pas nés de la dernière pluie numérique. Ils sont très nombreux dans les manuels d’histoire. La différence de nos jours est qu’ils opèrent plus par petite niche. Comme des commerciaux se battant pour garder leur secteur et tenter de l’agrandir. Pour paraphraser le titre du très bon roman de Patrick Modiano, il y a une explosion de petites boutiques à haines et obscurantismes en tous genres sur le territoire. Des magasins ouverts à … et interdits à… Chacune et chacun peut choisir sa petite boutique préférée. Elles sont de plus en plus nombreuses sur le Boulevard. Fort heureusement, la majorité ne rentre pas dans ces lieux sans aération. Elle évite ce genre de petite boutique. Combien de temps encore à refuser de franchir le seuil d’un magasin d’impasses ? Tentant de pousser la porte de la boutique qui te rappelle tel ou tel souvenir d’enfance ou raccord avec ton éducation. Celle où tu peux trouver une pensée sur mesures. À la pointure de ton histoire personnelle. Et là, dès ton premier pas à l’intérieur de la boutique, tu es piégé. Dans des odeurs et une atmosphère familière. Souvent celle de tes premiers pas. Tombé dans le piège de miroirs qui ont eu les mêmes origines que toi. Bien au chaud ensemble dans notre communauté. Contre tous les autres. Notre douleur plus importante que celle de la boutique voisine. Rideau sur l’altérité.

           Le danger ne vient pas uniquement de la déroute de certains penseurs et politiques censés nous éclairer. Il vient aussi de chacun d’entre nous. Notamment, quand on évite de se repenser. Un penchant naturel que de se laisser aller à ses obsessions et tenir pour acquis tout ce que nous sommes. Inutile de me remettre en question puisque j’ai les réponses. Des réponses acquises avec tout ce que j’ai appris et expérimenté. Adeptes du doute, quand il ne touche pas ses fondamentaux. Rares celles et ceux qui échappent à cette tentation de rester sur son pré-carré confortable. Ne regarder le monde qu’à travers sa lucarne. Se cramponner à son ego et nombril comme des GPS. La trouille au ventre de se paumer en terre inconnue. Se remettre en question est très fatigant. Et en plus déstabilisant. Pourtant, l’idéal serait de s’auto-déboulonner de temps en temps. Comme un nettoyage mental de printemps. Pour repérer nos petites et grandes déroutes. Les étudier avant de les effacer. Ce qui n’empêchera pas d’autres déroutes. Mais elles ne se surajouteront pas aux précédentes. Et on peut reprendre son chemin. Moins paumé de l’intérieur.

      Son esprit à nouveau rechargé et capable de penser contre lui-même. Reconsolidé pour ne pas se laisser happer par un bonimenteur vantant sa came idéologique devant sa boutique du Boulevard des obscurantismes. Refuser l’offre des algorithmes sur deux pattes cherchant à augmenter leur surface marchande et leur petit personnel captif. Continuer d’avancer avec un regard ouvert sur la beauté du monde. Pourquoi être aussi radin ? Ouvert sur les beautés du monde. Beaucoup plus nombreuses que ce qu’on nous fait croire. Mais indisponibles dans ces petites boutiques fermées sur les autres et le reste de la planète. Elles ne vendent que les mêmes produits. Sans chercher à les proposer à d’autres ou accepter de tenter des goûts différents des leurs. «Ici que ça et que pour nous», pourrait-être leur enseigne à toutes. Rien d’autre que les produits de leur esprit plus ou moins étroit en rayon. Pas de place à la nouveauté. Et encore moins au doute. Ni au frottement avec la moindre différence.  .Tous à rêver et penser dans la même direction. Celle de ses clones. Jamais d'ordures dans sa famille. L'obscurantiste c'est bien sûr toujours l'autre.

        Pour conclure ce billet, un retour par la chanson de Tonton David qui nous a ramené vingt-cinq ans en arrière. Une voix qui a ensoleillé une époque. Celle d'une génération qui a un demi-siècle aujourd'hui. Cette chanson et d'autres du chanteur continueront leur chemin à travers d'anciennes et  nouvelles oreilles. Et pour revenir à nos jours; à chacun et chacune son choix.

          La petite boutique puant le renfermé ou l’horizon aéré ?

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