Réouverture de mon ciné

Mon ciné est rouvert. Je fais la queue pour voir un film. Dans une salle. Et avec du public. Ma passion pour le cinéma est née dans mon village d'enfance. Grâce à des projections en plein air. C'est ma première sortie ciné sous Covid. Et avec ma carte d'étudiante en cinéma.

 © Marainne A © Marainne A

 

 

             Mon cinéma est ouvert. Je fais la queue pour une séance ciné. Dans une vraie salle. Et avec du public. Si longtemps que ça ne m’est pas arrivé. Pourtant, je suis une bouffeuse d’images sur grand écran. Beaucoup moins sur la télé ou un PC. Rien de telle qu’une vraie salle avec du son tout autour de soi. Ma très grande passion pour le cinéma est né dans mon village. Une Association organisait des projections de films en plein air. Quelle magie pour les yeux d’une gosse de huit ans. Je dévorais  les images sous une nuit chargée de silence. Au début, je rêvais de devenir actrice. Ressembler à l’une de celles que je voyais à l’écran. Capable de m’asseoir et regarder très longtemps sans bouger même une affiche de film. En hiver, nous avions droit à une nuit des courts-métrages. Pas du tout la même ambiance dans la salle municipale. Mais toujours la même fascination. Comme coupée du monde. Et aspiré par l’écran. Deux fois par an, Maman et moi, nous prenions le bus. Pour nous rendre à une ville à une trentaine de km. Notre rendez-vous annuel avec des films projeté par un festival d’été. C’était dans un vieux cinéma aux murs décrépits. Près d’une future salle ultramoderne en construction. Parfois, le silence d’un film était parasité par le ressac et ça m’agaçait. Quasiment à me retourner pour lui demander de se taire. La mer n’était pas à la bande-son. Deux jeunes oreilles très concentrées.

       Raconter des histoires moi aussi. C’était le métier que je voulais faire. Une orientation inscrite noir sur blanc sur mon dossier scolaire dès la fin du collège. Sans pouvoir trouver un stage de troisième dans le milieu audio-visuel. Me contenant de de le faire dans la papeterie d'un village à une vingtaine de km de la ferme. Un stage où j’ai beaucoup appris sur les mains baladeuses et le combat pour ne pas être qu’un sac à belles formes avec écrit dessus : «Servez-vous». Une gifle a suffi pour le patron et une autre pour un client. Excellente formation surtout pour apprendre à ne pas se laisser marcher dessus. Mes parents, le reste de la famille, les copains ; les profs ; tout le monde pensait que ça allait me passer. Pas un métier pour femme de paysans. La plupart, à l’aune de mes notes, me projetaient dans la peau d’une prof ou d’une ingénieur. Papa rêvait que je sois médecin. Comme celui qui a essayé de tripoter en stage, me suis-je retenu de lui répliquer. Tous étaient persuadés que j’allais monter dans l’ascenseur social. Mais aucun ne voulait que je m’arrête à l’étage de mon rêve. Passer de l’autre côté de l’écran était devenu une obsession. J’ai d’abord intégré un lycée spécialisé dans l’audiovisuel. Puis une école de cinéma dans la grande ville proche de mon village. Avant le grand saut dans le vide : Paris. Je ne l'avais traversée auparavant qu'une seule fois: d'une gare à l'autre. Montée à la capitale pour, en plus de mon bagage technique dans le son, me plonger dans des études théoriques. Je ressentais le besoin d’en connaître plus sur l’histoire du cinéma et les différents courants. Parti donc sur les routes d’un Master en cinéma.

      Avec un frein au départ de mon voyage. Née sans carnet d’adresses. Et pas équipée de parents pouvant m’aider à me payer un loyer parisien. Priorité à la recherche d’un job et un toit sur la tête. L’appartement finalement plus facile à dégoter. Je vis en coloc avec trois autres étudiants. Deux sont en école d’ingénieur et un en école de cinéma. Pour le boulot, ce fut plus difficile. Des dizaines de CV, des km à frapper aux portes, des coups de fil… J’ai fini par trouver et cumuler deux boulots. Serveuse trois soirs par semaine dans un bar de mon quartier et ouvreuse dans un cinéma. Les deux bien sûr balayés par le Covid. Pour me retrouver depuis sans-emploi. Fort heureusement avec un peu de réserve en banque. De quoi tenir au moins trois mois. Payer en priorité le loyer. Avec l’obligation de rogner sur tout le reste. J’ai l’impression de ne plus être qu’une calculette sur deux pattes. Pourquoi penser à ça aujourd’hui ? Ne ressassons pas le sombre de ces mois de masques et distances. Revenons à cette superbe soirée en cours qui va débuter. Mon retour dans une salle de cinéma. Après une longue diète d’images sur grand écran pour cause de Covid.

           Ma première séance de cinéma en temps de couvre-feu. J'ai hâte de me retrouver assise dans le noir. Pourquoi avoir choisi une comédie ? Je n’ai pas longtemps hésité. Le genre noir ou anticipation est notre lot quotidien. Nul besoin d’aller voir des films noirs au ciné. Nous avons le droit à des projections gratuites jours et nuits. Avec la bande-son des pompiers et des flics. Sans oublier les cris dans des bagarres ou les pétages de plombs comme dégât collatéraux de ce putain de virus. Suffit de regarder dans les rues et transports en commun pour voir un film noir. Les images de la noirceur à tous les niveaux de la ville. Surtout les plus bas. Mais jamais de «coupez, on la refait». Tout se joue en une seule prise. Et sans intermittence du spectacle à la clef. Ni gloire ni fric. Les comédiens jouent leur peau chaque jour. Surtout ceux dans une rue ou un square à moins de zéro degré. Sans oublier tous les ennemis autres que la morsure mortelle du froid. Rire. Je voulais rire. Mais pas un rire bête. Une comédie avec du sens. De l’humour qui prend le pouls de notre époque. Une accélération des événements et en même temps un immobilisme anxieux. Aujourd’hui est pourri. Demain sera comment ? Le virus a bouffé aussi tous les sujets de conversation. Fébrilité et confusion depuis trois saisons à cheval sur deux années. Pour sortir un peu de cette boue quotidienne, mon choix s’est porté sur une tragi-comédie. Guère éloignée de notre existence actuelle. Tous comme en salle d’attente. Chacun assis sur son siège. Entouré d’un ennemi invisible. Même devant son miroir.

        Écrire des scénarios. J’ai décidé de laisser tomber la fac pour me lancer dans l’écriture. Mener les deux de front ? J’y ai bien sûr pensé. Mais il faudra bien reprendre mes deux boulots pour vivre. Sans doute même essayer d’en trouver un autre pour essayer de me remettre à flots. Quelle chance tu as de vivre à Paris. Les gens de mon village, chaque fois que je rentre, me regardent avec des yeux envieux. Sans se douter qu’en réalité, je ne vis pas à Paris. Même en y habitant à temps complet. J’y survis. Comme tous ceux n’ayant pas les moyens de la ville-lumière. Mais je m’y sens bien. Notamment grâce à ma super coloc, les copains et copines de fac, et toutes les nourritures culturelles proposés à bas prix aux détenteurs d’une carte d’étudiant. J’en profite le plus possible. Un peu moins adepte des virées dans les restos et autres lieux festifs trop chers pour moi. Mais je ne suis pas la plus à plaindre. En quelque sorte nantie. Même s’il faut le penser très vite ; sinon je n’aurais pas dû choisir d’écrire ou continuer la fac. « T’exagères quand même. C’est tout à fait jouable de faire les deux. ». La réaction de Sam, un de mes colocs, à mon annonce de quitter la fac. Je me suis contenté d’un haussement d’épaules. Très jouable en effet, quand Papa paye son loyer et sa bouffe. Plus de l’argent de poche mensuel. L’allumer ou pas ? J’ai hésité. Sam est quelqu’un de sympa. Et sincère. Persuadé de l’égalité des chances républicaines. Lui parler ou pas de ma situation ? Sam n’y est pour rien. Ce n’est pas lui qui m’a mis dans cette situation. Ni créé ce monde maquillé à l’égalité des chances de naissance. Simplement un maquillage, plus visible pour les élections. En parler à Sam ne changera rien. Si ce n’est le culpabiliser. En plus de susciter une éventuelle bienveillance ou même condescendance. Je déteste être plainte. Rien de pire que de porter la panoplie de la pauvre petite fille de paysan se brûlant les ailes sur les vitrines de la Ville-Lumière. Autant se taire. Et se démerder.

         Deux mois après, nous étions dans le salon de la coloc. Seuls tous les deux. « C’est l’histoire d’une femme écrivain atteinte d’Alzheimer. En plus des soins, l’un de ses fils décide de payer un comédien pour qu’il vienne lui lire des textes. Pas n’importe quels romans. Ceux qu’elle a écrits. La plupart de ses romans étant autobiographiques. Une façon de lui redonner une partie de son identité perdue à partir de ses propres textes. L’écrivaine accepte la proposition de son fils. Le lecteur débarque un jour chez elle. Débutent les séances du lecteur. Voilà le pitch. Mais tout reste à écrire.». Je l’ai écouté sans l’interrompre. La voix de Sam, contrairement à d’habitude, était hésitante. Et son regard embué de larmes. « Superbe fiction. À mon avis, tu tiens ton idée de long. Un truc très intimiste. Une histoire entre cette femme et le lecteur restaurateur de mémoire. Y a vraiment un truc à creuser. ». Il a secoué la tête. « Ce n'est pas tout à fait une fiction. ». Il s’est roulé une clope et s’est levé pour fumer. Je fixais son dos. Nous sommes restés un instant silencieux. « C’est l’histoire de ma mère. Elle n’est pas romancière mais historienne. Elle a écrit de nombreux livres. Et… Elle est atteinte d’Alzheimer. Elle ne me reconnaît plus depuis quelques semaines. Je… Voilà… Tu sais tout. ». Sam a poussé un soupir. « Je voudrais te demander quelque chose. ». J’ai froncé les sourcils. « Quoi ? ». Il a écrasé son mégot dans le cendrier sur le bord de la fenêtre. « Je… Je voudrais écrire ce scénar avec toi.». Je suis resté bouche bée. Incapable de répondre. « Ok. J’ai compris. Ça ne te branche pas. ». Sam est sorti très vite du salon. Je suis resté assise sur le canapé. Il avait raison : son idée ne m’intéressait pas. « Papa, on ne peut pas laisser tomber Maman comme ça. C’est inhumain de la mettre dans une institution. Moi, je veux bien revenir à la maison. Laisser tomber mon école pour m’occuper d’elle. ». Nos chambres sont contiguës. À la fin de sa conversation téléphonique, j’ai cogné à la cloison. « Qu’est-ce que tu veux ? ». Je me suis éclairci la voix. « C’est Ok pour le scénar. Mais pas sûr que j’y arrive. Moi, tu sais que je préfère l’action, ce qui va vite. L’intime et le familial sont pas trop mon truc. ». Je l’ai entendu s’asseoir sur son lit et allumer la lumière. « On va y arriver. J’ai… Je vais arrêter l’école pour me consacrer qu’à ce projet. Et m’occuper aussi de ma mère. ». Nous avons échangé un long moment à travers la cloison. Comme deux grands gosses. Nous en sommes à la moitié du scénario. Sam voulait me faire rencontrer sa mère. J’ai refusé. Préférant d’abord fréquenter le personnage. Au moins jusqu’au point final de notre chantier de fiction.

        Plus que deux personnes devant moi.  Qui a écrit le scénario dans lequel je me trouve ? Pas Sam ni moi. D’ailleurs, il n’est pas au courant que je viens ici. Ni personne d’autres de la coloc. J’ai élaboré toute une stratégie pour ne pas être repérée. Aidé en grande partie par le port du masque. Mais, pour être sûre de ne pas être reconnue, je porte un bonnet jusqu’aux oreilles. Ne remplissant mon casier de frigo qu’en l’absence des autres colocs. Ont-ils remarqué mon changement d’alimentation ? Sans doute. Surtout que je ne vais plus au marché avec eux. Ni à la supérette. « Tu nous fais la gueule ou quoi ? ». Max, le plus ancien de la coloc, semblait inquiet. J’ai esquissé un sourire. « J’ai trouvé un petit boulot dans une supérette. Et le mec me fait de bons prix. ». Mon téléphone a vibré cette nuit-là sur ma table de chevet. « Tu dors ? ». Un texto envoyé de l’autre côté de la cloison. J’ai répondu que non. « T’es sûr que ça va en ce moment ? On est tous dans la merde avec ce putain de virus. Si t’as besoin d’un coup de main ou de parler...». Je me suis frotté la joue. «T’inquiètes pas Sam. Tout va bien. Ça ira mieux quand Covid aura dégagé de nos vies à tous. Bonne nuit et à demain.». Sam n’a pas insisté. Son empathie m’a touché. Quelque chose d’indicible encore, par-delà notre travail ensemble, commençait à se tisser entre nous. Pas qu’un beau mec, ni un très bon scénariste… Je me suis allongé sur le dos. Plafond, mon beau plafond, dis-moi quand je pourrais retrouver du taf. Ma plus grande inquiétude était ça. Retrouver au plus vite un emploi. Pour ne plus venir chercher mon colis alimentaire. Fondre de honte sous ma carapace anti-regards. À chaque distribution, je m'invente une histoire. Comme pour m'extraire de la réalité le temps de la queue. Un aéroport ? Une agence de voyages ? De nouvelles files d'attente pour les prochaines distributions. « C’est à vous jeune fille.». Je fais un pas. Mon sac grand ouvert.

        Pressée de sortir de mon pire rôle.

NB : Cette fiction est inspirée des files d’étudiants à Paris et d'autres villes universitaires. Pour repartir avec un colis alimentaire. Leurs rêves et désirs d'étudiants flingués à chaque distribution. Certains, les plus fragiles, ne s'en remettront pas.  L’égalité des chances républicaines, existe-t-elle réellement ? Sans doute  une question que nombre de ces étudiants se posent. Comme des millions d’autres dans ce pays. Question vite posée car il faut courir  dans tous les pour rester encore debout. Et figé dans une attente destructrice.





 

 



  

 

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