Mon jour du Bac

Pourquoi un s pour «le temps » ? La vie et la mort n’en ont pas. Que quatre heures devant moi. Je regarde dehors. Un ciel bleu filtre à travers la vitre. Plus que quelques jours avant l'arrivée de l'été. «Est il possible d'échapper au temps ?». Le sujet de philo tourne en boucle dans ma tête. Comment le rédiger ? La tête prise par d'autres sujets que mon Bac.

 

           Pourquoi un s pour «le temps » ? La vie et la mort n’en ont pas. Le temps est-il toujours pluriel ? Déjà parti avec une digression. Ça commence mal.  Que quatre heures devant moi. « Commencer c’est renoncer à d’autres débuts. Renoncer est le plus difficile. Mais impératif pour commencer.». La phrase de mon prof de philo remonte à la surface. Je regarde dehors. Un ciel bleu filtre à travers la vitre. L’été va arriver. «Est il possible d'échapper au temps ?». Le sujet de philo tourne en boucle dans ma tête. Mon voisin est plongé dans ses ses pensées. Cote à cote mais dans un temps sûrement différent ? Renonce plus vite. Il faut que j’accélère le rythme. Le temps passe. Pourquoi pas t’écrire directement ?

     Citer des philosophes ayant traité du sujet du temps ? J’en connais un certain nombre. M'appuyer sur leurs textes pour étayer mon propos ? Développer mon argumentaire en thèse-synthèse-antithèse ? Je sais le faire. Le prof nous a tellement tanné sur la structure, toujours la structure. Je ne suis pas le meilleur élèves de la classe en philo. Ma copine Lola est la meilleure. Mais je fais partie du peloton de tête. Et un des plus gros poseurs de questions. Le traiter de manière classique ? C’est mon premier réflexe. Travailler comme on m’a appris. Écrire quasi mécaniquement. Mais je ne me sens pas aujourd’hui. Impossible de n’être que scolaire.

      Voilà pourquoi je m’adresse directement à toi. Cher temps, devrais-je dire en guise de formule de politesse. Peut-être même pas te tutoyer. Le pays des droits de l’Homme et du vouvoiement. C’est que dit un copain du lycée d’origine américaine. Il a du mal à intégrer le vous. Contrairement à moi venu d’un pays francophone. Et puis Maman veille au grain. « Ta langue doit être aussi présentable que tes vêtements.». Elle n’apprécierait guère ma manière de travailler. Surtout le jour des épreuves du Bac. Tant pis et trop tard. Je n’ai plus rien à perdre puisque j’ai attaqué mon devoir.

     Chair temps. Je préfère cette formule. Nous sommes tous ta chair favorite. Personne n’échappe à ta cuisine. Avec toutes sortes de plats. Du meilleur au pire. Mais, ici ou là, chacun finit dans ton estomac sans fin. Combien de milliards d’individus ayant transité par ton ventre ? L’humanité entière est avalée et recrachée par toi depuis le premier homme. Je rajoute femme pour ne pas me faire engueuler par Lola. Elle défend à fond l’écriture inclusive. Moi je m’en fous un peu. Peut-être parce que je porte une paire de couilles… Pas le temps de polémiquer sur ça. Et complètement hors-sujet. C’est pas si sûr. Aucun hors-sujet pour le temps.

    Nous sommes tous tes sujets. Ici ou ailleurs. De quelque origine que tu sois. Pauvre ou riche. Beau ou moche. Con ou intelligent. C’est toi le grand boss. Pas besoin de campagne électoral pour être élu. Ni de missiles et autres bombes pour avoir le pouvoir. La faune et la flore sont aussi tes sujets. Un règne sans fin. Personne n’échappe à ton coup de fourchette. La mort elle préférant la faux. Une de meilleurs collaboratrices. Avec aussi la cruauté humaine. Certains utilisent le pluriel pour annoncer ta fin. Une fin souvent annoncée. Jamais arrivée. Même si parfois on l’impression de vivre ta fin. En vivant la sienne. Comme celle que je vis en ce moment. Rien à voir avec une agonie. Une sorte de petite fin.

    Vas-tu nous séparer Lola et moi ? Loin des yeux, loin du cœur… On s’est rencontrés il y a un an. Avec l’impression de s’être toujours connus. Comme avec ses parents. Et un grand nombre de copines et copains du lycée. Pareil pour les voisins, la boulangère… Certes pas que des amis. Même pas mal d’ennemis à notre arrivée en France. Quelques-uns, au fil du temps ( tu rapproches aussi), ont désarmé leur haine d’accueil. Parfois, sans doute à cause d’une culpabilité rétrospective, ont voulu en faire trop. Nous mettant Maman et moi su un piédestal. Incritiquables par ce que nous étions des réfugiés. Venus d’un pays où Maman risquait la mort. Notre exil et nos souffrances ne faisant pas de nous des surhommes. Capable autant de conneries, vanités, lâchetés, que les nés ici. En tout cas, leur aide nous a très très utiles. Pas uniquement sur le plan matériel. Une main tendue réconcilie avec l’humanité. Surtout quand elle t’a offert son pire spectacle en direct. La confiance est perdue. Mais renaissant de temps en temps de ses cendres. Comme des étincelles dans la nuit.

    Lola et ses parents ont éclairé mes deux dernières années. Surtout avec elle. Nous avons eu plusieurs nombreuses premières fois ensemble. Notamment sous ses draps. Sans oublier la première cuite, premier pétard, première manif… Plus le groupe que nous étions en train de créer. Moi à la guitare et elle au chant. Lola, ses parents, et d’autres, n’ont aidés sans nous enfermer dans le remerciement à perpétuité. Sans une once de condescendance. Au contraire. « Un jour, je suis persuadé que ce sera toi et ta Maman qui nous fileront un coup de mains. Nul pays n’est à l’abri du pire. Surtout à notre époque de confusion. ». C’est ce que m’a dit le père de Lola.

    Mon pays a basculé dans l’horreur. La haine et le sang au quotidien. Ici, c’était les attentats. La France à vécu en pointillés ce que nous vivons jour après jour. Mais la guerre, depuis celle des colonies, se vit loin de l’hexagone. Très loin dans le sable or noir et le plasma de l’écran. Les civils courant comme des gibiers pour échapper aux bombes. Parfois envoyées d’un bureau à des milliers de kms de leur cible. Les militaires mourant moins que les civils. La France n’est pas en guerre direct. Et tant mieux pour votre pays. Je en souhaite à aucune patrie ce que vit celle de Maman et moi. Si d’aucuns ( pas besoin de donner leurs noms ; ils passent très souvent à la télé) n’étaient pas venus nous pourrir l’existence, nous serions peut-être encore dans notre ville. Maman pédiatre dans son hôpital. Et moi au lycée avec mes copines et copains du quartier. Une existence banale qu’on nous a ôtée. Une banalité que je rêve de revivre.

    Pourtant grâce à ces salauds que j’ai rencontré Lola. Chair temps, nous sépareras-tu longtemps ? Lola pense que non. Persuadée que nous seront plus forts que toi. Et la connerie humaine. Comme celle de certains en ce moment dans votre pays. « La France n’a rien à voir avec notre patrie. Il est bien sûr préférable de vivre chez vous que chez moi que Maman et moi avons fui. Pas un hasard si nous sommes venus. Nos pays sont incomparables pour ce qui concerne la vie au quotidien. Même si c’est parfois difficile en France. Mais je crois que ça devient aussi difficile chez vous. Surtout dans les têtes et les cœurs qui se verrouillent de plus en plus. Vous allez avoir besoin d’un coup de mains.». C’est ce que j’ai répondu aux parents de Lola. Peut-être une connerie. Mais je ne savais pas quoi dire pour leur remonter le moral. Ils avait l’air tellement abattu après les résultats des élections européennes. Passant de la colère à la honte. Je les ai rarement vus dans cet état. Presque gênés devant moi.

    Pourtant ils ne sont pas du tout responsables. Je tiens à les remercier. Comme ceux qui n’ont pas voté contre nous et tous ceux venus d’ailleurs. La haine de l’étranger est très bancable. Merci aux aux autres, très nombreux, de s’être abstenus de mettre un bulletin contre ceux qui ne leur ressemblent pas. En comptabilisant les abstentionnistes et tout ceux qui n’ont pas apporté leur bulletin à l’extrême-droit, la France n’a pas sombré dans la nuit. Même s’il faut se méfier des éteigneurs de lumières. Mercenaires de Dieu ou de racines supérieures aux autres.

La voiture s’est arrêtée au feu rouge. Devant une école primaire. J’étais sur la banquette arrière. Une vingtaine de gamins étaient assis en cercle sur le sol de la cour de récré. Tous les yeux tournés vers leur maîtresse. Elle assise sur une chaise très basse. Que pouvait-elle bien leur raconter ? Le cours du jour ou un conte. J’aurais voulu que ce moment ne s’arrête jamais. Sortir de la voiture et m’approcher discrètement de la grille. Tendre l’oreille et fermer les yeux. Écouter la maîtresse. Comme celle qui me parlait dans un autre pays. Emporter avec moi un peu du silence des gosses happés par la magie des mots. « On y va. ». Fallait être à l’heure.

     Quelques minutes pour boucler mon devoir. Mon prof de Philo n’en serait pas du tout content. Je suis parti dans tous les sens. Pourquoi écrire une lettre au temps ? Sans aucun doute hors-sujet pour l’examinateur qui corrigera ma copain. Avec sûrement une mauvaise note. Peu m’importe en fait d’avoir 20 ou zéro. Plus du tout mon problème. Pourquoi avoir rédigé cet espèce de devoir de philo ? Pour laisser des traces de mon passage. De la boue collée à mes chaussures. Surtout de la beauté qui restera plus présente que tout le reste dans mes bagages. Comme une carte postale des deux ans passés en France. « «Est il possible d'échapper au temps ? C’est le sujet de philo. Faut que je bosse dessus. Appelle-moi dès que tu pourras. Je t’aime. Lola.». Un texto reçu une heure avant d’embarquer.

    L’avion ne devrait pas tarder à atterrir. Maman me prend le bras. Inquiète par avance. Elle sait que nous devrons repartir de zéro. C'est une battante. Moi aussi. Pas d'autre choix que de nous battre. Retisser des liens pour rester vivants. Je repense au jour de ma rencontre avec Lola. C'était sur le parking du lycée. Je l'avais aidé à relever son scooter qui était tombé. Mon premier texto sera pour Lola. Puis je mailerai ma copie aux copains de la classe. Et à tous ceux qui nous ont soutenus. Échappe-t-on à la distance ? Lola m’a promis de venir me voir cet été. Je voudrais tant que notre histoire ne soit pas pas finie. Qu'elle continue malgré la distance. Même si certains voudraient que ça s'arrête. On a encore tellement de choses à faire Lola et moi. De nouvelles premières fois ensemble. Est-il possible d’échapper à la connerie humaine ?

   Expulsé le jour du bac.

 

NB : Une fiction inspirée entre autre de cet article. Un lycéen expulsé de France quelques jours avant le bac.

 

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