Fille de boucher

Fille de boucher et végétalienne. Un grand écart passé par chez un psy. Depuis je le vis sans culpabilité. Ma colère contre Papa s'est résorbée. Même si nos manières de vivre si différentes ont fini par m'éloigner de mes parents. Juste des coups de fil pour les anniversaires et la bonne année. Des banalités d’usage s’achevant toujours par un silence gêné. Avant le prétexte pour pouvoir raccrocher.

           

Quartier de viande © Claude Monet Quartier de viande © Claude Monet

          Fille de boucher et végétalienne. Un grand écart passé par chez un psy. Depuis je le vis sans culpabilité. Ma colère contre Papa s’est résorbée. Même si nos manières de vivre et penser  si différentes ont fini par m’éloigner de mes parents. Des coups de fil pour les anniversaires et le premier de l’an. Nos banalités d’usage s’achevant toujours par un silence gêné. Avant de trouver un prétexte- de part ou d’autre- pour raccrocher. On se voyait un Noël sur deux. Chez moi pour choisir les aliments sur la table. Eux se foutaient du contenu de leur assiette. Juste des grands-parents heureux de voir leurs deux petits-enfants. Comment éviter la poupée Barbie pour la fille et les voitures au garçon ? Je choisissais les cadeaux et ils les payaient. Papa n’y voyait aucun inconvénient. Tandis que Maman aurait voulu faire les magasins et débarquer avec des surprises pour ses petits-enfants. Déjà frustrée de ne pouvoir apporter du Coca et des brouettes de bonbons. Mon compagnon appréhendait la rencontre avec ses beaux-parents. « Désolé de te le dire mais ce sont de vrais beaufs. Je sais quasiment pour qui ils votent.». Il n’avait pas tort. Lui si jovial se refermait et semblait en apnée jusqu’à leur départ. Et moi en colère. Pour d’autres raisons.

         Veut-elle rajouter son gendre aux cornes sur le crâne de Papa ? Je me posais chaque fois la question. Surtout quand elle le coinçait dans le couloir, sa main sur son poignet, à lui parler très près. Trop près à mon goût. Je me débrouillais pour passer à ce moment-là entre eux deux. Pourtant pas du genre jalouse. Mais très méfiante avec Maman grande dévoreuse d’hommes. Un secret pour personne. Sauf apparemment pour Papa concentré sur sa boucherie. Une boucherie qui marchait très bien avec la clientèle aisée de la ville. Plus de nombreux grands restaurants dont un étoilé à une centaine de km de son commerce. Il avait plusieurs employés et envisageait d’en ouvrir une autre. Six ans que je n’y avais mis les pieds. Avant le courrier dans ma boîte aux lettres découvert la semaine dernière au retour d’une soirée. J’avais aussitôt pris la bagnole. Une centaine de kms en pleine nuit. Les doigts souvent croisés. La porte de derrière était ouverte. Je suis entrée et j’ai fait le tour de la boucherie en criant «Papa!». Pour finir par le trouver dans sa tenue de travail.

       Pendu dans dans la chambre froide. Entre les carcasses de viande accrochées au plafond. Je suis resté un instant figé. Incapable du moindre geste. Le cerveau comme verrouillé. Nuit noire sous mon crâne. J’ai fini par envoyer un texto à mon copain. Il m’a rappelée. « Sors de là et appelle ta mère et les pompiers. Faut pas que tu restes toute seul. Tu m’entends? ». Sa voix dans un brouillard. Mon copain a heureusement pris les choses en mains et me guida à distance. Il avait insisté pour m’accompagner. En vain. Je voulais me retrouver seule face au corps de Papa. Sans un autre regard. Partager un dernier silence avec lui. Il était avare de mots.

      Sauf  dans sa dernière lettre.

      Maman est arrivée très vite de leur appartement. Précédée de son tac tac tac. Sa musique que j’ai entendue si souvent, avant de partir à l'internat au lycée. Parfois en pleine nuit avant le ronflement du chauffe-eau pour sa douche. Avant de le rejoindre dans leur lit. « Je le savais. Je le savais.». Elle est arrivée, les yeux noyés de larmes, dans son bureau où je m’étais assise. Je me suis levée. Elle s’est laissée tomber à ma place. Comme toujours maquillée et sur talons hauts. Je ne l’ai jamais vue autrement. Même visage peint pour les clients. Fardée et sourire crispé comme en permanence face caméra. « Sûr qu’elle t’a mis au monde avec son rouge pétant et ses pompes de...». Mon copain ne pouvait pas la supporter. Plus indulgent avec Papa qui ne prenait pas de place dans l’espace. Contrairement à elle parlant fort et avec un avis sur tout. Sa détestation vis à vis d’eux sans doute calquée sur la mienne. Je lui avais tellement dit que mes parents étaient des caricatures de beaufs. Racistes, antisémites, homophobes, radins ne pensant qu’au fric… Un héritage lourd à porter. Mon seul souhait  depuis gamine: ne jamais leur ressembler. Toujours à contre-courant de leur couple. Une totale réussite. Je n’ai rien reproduit. Si ce n’est les ressemblances physiques. Surtout avec Maman.  Le déterminisme resté au porte-manteau de l’enfance.

     Muette. Je suis resté murée dans le silence quand Maman expliquait la situation aux pompiers. Elle ne changera pas, me suis-je dit. Voulant séduire tous les hommes de la terre. Même à quelques mètres du sien au bout d’une corde. « Tu as l’âge de comprendre maintenant. N’en veux pas à ta mère. Son père l’a abandonnée quand elle avait cinq ans. Il ne s’en est jamais occupé. Ceci expliquant peut-être cela. Moi j'ai été une femme fidèle. Mais chaque femme fait comme bon lui semble avec son cul. Ça se discute pas. Et puis pourquoi on pointe toujours le doigt sur les femmes accros à la séduction et au cul. Des salopes. Et les hommes baisant à droite et à gauche sont des séducteurs. ». La grand-mère maternelle n’y était pas allée par quatre chemins le jour où j’avais critiqué Maman. Pourtant sa fille passait son temps à la critiquer et l’accuser de tous ses maux. « C’est à cause de ces végans. Ils nous ont cassé plusieurs fois la vitrine. Plus la peinture rouge sur toute la devanture. Les appels en pleine nuit. Je voyais bien que ton père allait pas très bien depuis quelques semaines. Ça va pas se passer comme ça. Je vais aller devant le tribunal. Ces bouffeurs de graines l’emporteront pas au paradis. Je lâcherai pas l’affaire.». Elle ira jusqu’au bout. Première fois que je me rendis compte à quel point elle tenait à Papa. Elle l’infidèle mariée à un homme fidèle à sa boucherie. Ne la quittant que quelques week-end pour la pêche avec la patron du Bar-PMU du quartier. Maman et moi partions en vacances toutes les deux. Chaque été la même location au bord de la mer. Le lieu où j'ai rencontré mon premier amant. Un guitariste de baloche. Il est reparti  dix jours après dans son van. Sans me prévenir.

      Elle l'a coincé devant la porte de la boucherie. « Mon mari était pas un fainéant. Levé à six heures jusqu’au soir. Il a bossé pour en arriver là. ». Je l’ai écoutée faire l’éloge de Papa au jeune pompier qu’elle dévorait des yeux. Ça m’a fait sourire. La première fois que sa «course à l’homme» ne m’agaçait pas. « Ma p’tite fille, tourne cent fois ton jugement dans ta tête avant de le penser. Rien est aussi simple que tu crois. Surtout dans le crâne des humains et entre leurs cuisses. Sans parler du cœur. Un vrai bordel que toute cette machine. On maîtrise pas tout. Et heureusement. Les donneurs de leçons sont souvent handicapés de l’écoute. Si chacun s’occupait de son cul et de son cœur on se prendrait déjà moins la tête. ». Mémé avait raison. Cette femme, ouvrière illettrée, ne portait de jugement sur personne. Ni sur sa fille dont elle était la confidente, ni sur ses voisins. Prête à en venir aux mains quelques mois avant sa mort contre des pétitionnaires refusant une famille de réfugiés dans son village. Un poing fermé encore à 96 ans. « Ils l’ont poussé à bout. Moi je vais les bouffer ces putains de végan. En faire du steak haché.». Elle s’était mise à rire. Un rire nerveux qui la secouait des pieds à la tête. Le pompier dont elle avait accaparé l’oreille lui a pris le bras et l’obligea à s’asseoir. Tandis qu’un autre lui servait un verre d’eau. Je suis sortie dans la cour. Laissant Maman avec ses hommes.

  Lui montrer la lettre ou pas ?

 

              La faute aux végans qui me harcèlent depuis quasi deux ans ? Non, ma fille. Pas du tout eux qui m'ont poussé au suicide. Je les déteste juste parce qu’ils m’emmerdent dans mon boulot. Mais sans réellement les haïr. Loin d’êtreles seuls missionnaires de notre époque persuadés de détenir la vérité vraie. Chaque fois que j’ai réparé ma vitrine ou effacé les traces de peinture rouge j’ai pensé à toi. Et à ta fuite. Naturopathe, végétalienne, féministe, roulant à vélo, femme fidèle (en apparence?), jamais maquillée, toujours en basket ou mocassin…Tu ne pouvais pas mieux faire plus grand contraire de tes parents. Exactement comme moi avec mon père. Un grand-père que tu n’as pas connu. Tant mieux car c’était une belle ordure. La pire que j’ai croisée de ma vie. Une ordure qui a tué mon frère aîné. Il n’est pas mort dans un accident de voiture comme je te l’ai dit. Ta mère a aussi cette version. Tu vas être la seule à tout savoir. Avoir en mains toutes les pièces manquantes du puzzle familiale. Comprendre une part de mon histoire cachée. Et donc par ricochets de la tienne.

     Mon père ( impossible de penser ou écrire papa) était cadre dans une boîte de vente de roulements à billes. Il avait une bonne situation. Jamais de fin de mois difficiles, ni de frigo vide. Mais un tyran à domicile. Il voulait tout contrôler. Malgré son emploi du temps très chargé, j’ai eu l’impression toute mon enfance qu’il était par-dessus mon épaule. Parfois son regard flotte dans mon dos, trente deux ans après sa mort. Maman lâchant son travail à cause de lui. Qu’est-ce qu’elle aurait rêvé d’exercer son métier d’infirmière. Elle a travaillé trois mois en hôpital. Il lui a tellement pourri la vie qu’elle a fini par arrêter. Pour s’occuper de nous deux, de la maison, et se noyer sur le canapé devant la télé. La tête farcie d’antidépresseurs. « À ton âge j’avais déjà le bac. Avec mention. Et pas dans les mêmes conditions luxueuses que toi.». Il nous lâchait pas sur les études. Grandes écoles ou grandes écoles. Nul problème pour moi qui était doué scolairement. En plus j’aimais ça. Contrairement à mon frère qui était un cancre à l’école. Imperméable à ce que les profs lui demandaient. Des notes catastrophiques. Mais un lecteur insatiable.

      Deux frangins très complices. Soudés contre le tyran et très tendre avec Maman s’anéantissant de l’intérieur. C’était moi qui, pour éviter les esclandres, avait fini par rédiger ses devoirs. Et, comme on se ressemblait beaucoup, j’ai passé plusieurs examens à sa place. Jusqu’au jour ou le tyran s’en est rendu compte. « Je veux être boucher. ». La tête de mon père encore gravée dans ma mémoire. Je savais que mon frère avait déjà travaillé dans une boucherie. Grace à sa petite amoureuse de l’époque dont l’oncle était boucher. Faisant croire au tyran qu’il effectuait un stage en entreprise dans une boîte d’informatique. Planquant ses fringues tachées de sang et s’aspergeant de parfum par trouille de sentir la viande en rentrant. Qu’est-ce qu’on s’est marrés tous les deux. Surtout à table quand le frère racontait sa journée de stage. Maman n’était pas dupe. La troisième complice. Jusqu’à ce que mon père, sorti plus tôt du boulot, passe devant la boucherie. Je n’ai pas assisté à la scène mais la copine de mon frère m’a donné les détails. Une humiliation publique. Il l’a traité pire qu’une merde devant le boucher et les clients. Mon frère s’est enfui dans la rue. Il a fugué une semaine.

       Son corps retrouvé dans le fleuve.


           Maman donnait des coups de fil. J’étais assise un peu à l’écart. Le corps de Papa transporté au service médico-légal comme pour tous les suicides. «Bon, faut pas se laisser abattre. On va déjà prévenir la famille.». Je m’en sentais incapable. Comment trouver les bons mots ? J’aurais craqué rien qu’en ouvrant la bouche. Une bouche close depuis mon arrivée dans la boucherie. Elle, la femme surface comme je l’ai traitée une fois, les avait trouvés. Des mots chargés de sens, empreints parfois d’une indicible poésie, que sa fille, si cultivée et humaniste, avec un vocabulaire à rallonges, n’avait pas encore appris. Ce jour là, entre la lettre et la réaction de Maman, j’ai reçu une grande gifle. Mes certitudes secouées sur leur socle.

      Par la leçon d’humanité d’une femme fardée comme une poupée. Une copie de Marilyn méprisée parce que ses rêves étaient différents des miens. J’avais tellement honte d’elle. Ne supportant pas quand elle venait me chercher à l’école. Je voyais bien les regards des parents posés sur elle. « Ses fesses contres les miennes vont me manquer. Elles ont été ma boussole. Cette nuit je vais dormir au bord du vide. Mais… Non, pas au bord du vide. Près de mon homme. Il sera toujours avec moi. Bon, trêve de blabla. J’ai plein de trucs à régler. Les hommes meurent, pas la paperasserie.». Sa voix grave de fumeuse, si détestée, me rassurait. J’ai eu envie de fermer les yeux et me glisser contre sa poitrine. Si belle et digne. Malgré sa profonde douleur.

           Une femme présente.

         

          Ta mère m'a très souvent trompé. Tromper n’est pas le bon mot. En tout cas moi je ne l'aime pas. Elle n’a jamais essayé de cacher quoi que ce soit. Ni chercher à me faire souffrir. C’était comme ça. Lui en vouloir? Jamais je ne lui en ai voulu. Elle baisait comme d’autres vont à la chorale ou à la salle de sports. Je sais bien que tu le sais aussi. Mais pas le problème. Je voudrais te parler des choses que tu ne sais pas. Après le suicide de mon frère, j’ai claqué la porte de mes parents. Et la première chose que j’ai faite c’est de vouloir devenir boucher. Une idée stupide, plus forte que moi. Ma manière de faire vivre son rêve massacré par le tyran. Je suis allé frapper à la porte du boucher où il avait fait son stage. Sa première réaction fut un refus. J’ai insisté. Juste à ce qu’il finisse par accepter de me prendre à l’essai. Persuadé que l’intello ne pourrait pas tenir. Je n’y croyais pas vraiment non plus. La vue du sang me révulsait. Grande surprise pour tous les deux. J’ai aimé ce métier. Et lui a su me le transmettre. « Mon gars, moi je suis un boucher très à cheval sur la traçabilité de ma viande.». Toujours à balancer des plaisanteries. Bien que réellement à cheval sur la qualité de ce qu’il vendait aux clients. On faisait ensemble la tournée des élevages. Dans sa vieille camionnette. Un boucher de père en fils. La  petite copine du frangin glandait dans des petits boulots. Elle tournait de plus en plus mal. Une boule de révolte. Son oncle décida de la mettre derrière la caisse. Voila comment ta mère et moi nous nous sommes rencontrés. Elle est ma plus belle rencontre. Avec toi ma fille adorée.

         Plus une troisième rencontre. Celle-ci est restée cachée depuis douze ans. Promets-moi de ne jamais la dévoiler. Je tiens à cette personne. Même si elle ne tient plus à moi. Je respecte son choix. Elle a trouvé quelqu’un d’autre. Tu sais qui est cette personne qui m’ a été très chère. Autant que ta mère et toi. Quelqu’un que tu détestais. Tu te rappelles de mes parties de pêche. Souvent des week-end prolongés. Seul moment où je lâchais un peu ma boucherie. Nous partions avec le patron du PMU. La pêche était un prétexte. Personne n’aurait pu s’en douter. Deux hommes mariés. L’un patron de bar et l’autre de boucherie s’envoyant en l’air dans une chambre d’hôtel. Aussi surpris l’un et l’autre de notre soudaine attirance et relation. Tout a débuté par une soirée arrosée chez lui. Dans une salle aménagée à côté de sa maison. Tout le monde était parti. Sauf moi resté pour un dernier verre. Tous les deux ivres morts. Sans cesse à se serrer forts dans les bras pour se dire qu’on était heureux d’être copains et voisins. Jusqu’à rouler ensemble sur le canapé. Ce fut le début de notre improbable aventure. Lui a continué de coucher avec sa femme. Moi c’était fini depuis très longtemps, d’un commun désa-corps. Je venais de découvrir une nouvelle sexualité sur le tard. Pareil pour lui. Notre histoire s’est arrêtée il y a quelques mois. Je me croyais plus fort. J’ai eu quelques aventures avec d’autres hommes. Sans suite. Impossible pour moi de le voir passer devant chez moi pour aller seul à la pêche. Il allait rejoindre l’autre. Peut-être dans le même hôtel. Une idée qui me rendait complètement dingue. C'était insupportable pour moi.Je n'en dormais plus.

     Fallait que ça s'arrête.

 

          Sa lettre est très longue. Avec beaucoup de digressions. Comme s'il avait voulu inscrire noir sur blanc toutes nos conversations restées en suspens. Un regret revenant souvent. Il m'a fait aussi un certain nombre de recommandations. Beaucoup concernant Maman. Il me demande de toujours être présente auprès d’elle. L’évoquant comme une petite chose fragile. Avec des mots très doux. Me rappelant que ni l’un ni l’autre ne s’était réellement choisi. Réunis par le suicide de son frère. Malgré leur impression d’être un non couple, ils avaient vécu ensemble très heureux. Entre tendresse et amour. Chacun trouvant son plaisir dans d’autres bras. Sans remettre en cause leur existence commune.

       Maman est derrière la caisse. Visiblement peu à l’aise avec sa clientèle éphémère. Il avait laissé des instructions spécifiques pour la boucherie chez le notaire. « Vous déciderez de continuer ou pas l’activité. Si ce n’est pas votre souhait, n’hésitez pas à vendre. Aucune culpabilité à avoir. Cette boucherie c’était surtout mon histoire. Normalement aucun souci pour une reprise de l’activité. En plus une vente à un très bon prix. Mon seul souhait est qu’elle soit vendue à un vrai boucher qui aille sur le terrain pour voir les bêtes. Et qui ne serve pas de la carne d’usine des abattoirs. De la bonne viande qui a couru sous le ciel. ». Maman avait tout de suite opté pour la vente. Elle était sûre de mon accord. J’ai demandé un temps de réflexion. « Me dis-pas ça. T’es dans la pire contradiction.». Mon copain a été surpris. Pensant même que j’allais trahir la cause pour devenir une carnassière. Aucun risque. Je ne mangerai plus jamais d’animal. J’en ai eu ma dose pendant mon enfance. Mes enfants n’iront pas dans une cantine scolaire tant qu’ils n’auront pas un repas végétarien. Je suis intraitable sur ce sujet. Pourquoi alors hésiter ? Je n’ai pas de réponse. Une hésitation certes très passagère. Les acheteurs se bousculent désormais au portillon. Mais avant Maman et moi avons une dernière chose à régler. Sa dernière volonté de boucher.

     Le paragraphe nous étonna toutes les deux. « La bonne viande ne doit pas être que pour le palais des riches. Personne au RSA ou au SMIC n’aurait pu se payer le moindre steak chez moi. Encore moins une côte de bœuf. Ça fait trois ans que je travaille avec des associations caritatives. Plusieurs fois dans l’année je leur livre de la viande à un prix normal. Mon principal éleveur s’est associé avec moi. Faut pas croire: même les radins de mon genre peuvent avoir du cœur. Je serai normalement sous terre quelques jours avant Noël. Mon souhait serait que vous alliez voir ces associations de ma part pour qu’elles envoient des familles ou des gens vivant seuls à la boucherie. Avec des tickets ou autre chose. Tout doit être donné gratuitement. Mon plus beau cadeau de départ. Et pour le frangin qui avait le cœur sur la main. Un cœur mort en colère. Il m’avait dit un soir: si un jour, je meurs avant toi, tu me mets Ringolevio dans la poche de son Perfecto. Je l’ai fait au nez et à la barbe du tyran. Mon frère est parti avec son livre préféré. Donnez-tout ce qui reste pour le réveillon de ces gens dans la dèche.»Maman ne voulait pas. Pas une question d’argent. Elle n’a jamais été radine comme Papa. Ni dépensière. En fait, elle ne voulait pas voir la clientèle que nous avons aujourd’hui. À l’opposé des clients habituels de la boucherie. Les employés ne semblent guère apprécier non plus. Inquiets aussi de leur devenir.

    Jamais je n’aurais pu imaginer que la viande puisse avoir une telle importance pour certaines personnes. Des lumières dans les yeux à chaque commande. Prenant le paquet telle la septième merveille du monde. La plupart repartait très vite comme par peur que quelqu’un leur tape sur l’épaule et reprenne leur trésor. Ça ne changera rien de ce que je pense. Une végétalienne pure et dure qui continuera de lutter pour que les hommes cessent de manger des animaux. Surtout qu’il y a un tas d’aliments pouvant remplacer la viande. Qui suis-je toutefois pour juger ce vieillard aux yeux de gosse emportant religieusement sa côte de bœuf ? Son plaisir et sa manière de vivre n’ont rien à voir avec mon quotidien. Moins respectable que mes habitudes et celles de mes amis ? Pourquoi ces interrogations ? Sûrement liées au suicide de Papa. Et à la rencontre avec tous ces derniers invités dans son antre. J’ai l’impression d’être sortie de moi, me regarder du dehors. Si sûre d’avoir raison et de bien penser que j’en oublie l’autre. Jusqu’à nier tous ceux qui ne me ressemblent pas. Comme les mangeurs de viande. Suis-je en train de basculer ? Mon copain a peut-être pas tort. Vivement que cette distribution se termine. «C’est donner de la viande quatre étoiles à des sans dents. ». Je fusille du regard le vendeur. Maman peste aussi. Elle est figée derrière sa caisse fermée.

     Et Papa régale.

 

NB : Une fiction sur un sujet qui va sûrement encore générer des conflits pendant la trêve des confiseurs. Pas celle du gavage. Ni de la guerre contre les boucheries. Bientôt un conflit des V ? Végan contre Viandars.

 

 

        

 

 

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