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Billet de blog 19 nov. 2022

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Petits départs

C’est sa barque. Même si elle ne lui appartient pas. À peine un pied dedans, il a su qu’elle était devenue la sienne. Pour un voyage que le propriétaire n’a jamais effectué. Tous les jours, il part seul. Sans la moindre crainte de chavirer. Sûr de revenir chaque soir. Des petits départs pour préparer le grand départ ?

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© Marianne A

             C’est sa barque. Même si elle ne lui appartient pas. L’embarcation  était abandonnée depuis plusieurs mois . Une barque immobile sous un soleil de plomb. Il est passé plusieurs jours devant. Chaque fois se contentant d’un regard à distance. Jusqu’à un matin où il grimpa à bord. Avec une pointe d’appréhension. Nul hurlement lui ordonnant de descendre. À peine un pied dedans, il a senti qu’elle était devenue la sienne. Personne ne pourrait l’en déloger. Pour un voyage que le propriétaire n’a jamais effectué. Tous les jours, il part seul. Sans la moindre crainte de chavirer. Sûr de revenir chaque soir. Des voyages sans but précis.

Qui s’inquiète de ses fréquentes absences ? Une question qui ne se pose plus ici. Personne ne semble s’inquiéter pour personne. Pourtant que des regards anxieux autour de lui. Sans doute, par la force de l’habitude, chacun et chacune gardent son inquiétude au fond de soi. À quoi bon rajouter au poids sur les épaules déjà bien chargées des jours et des nuits. La tension présente dans chaque particule. Malgré le poids écrasant tous les corps, des sourires percent parfois les visages aussi secs que l’air et les arbres. De temps en temps, un rire vient même narguer le ciel très avare en eau. Les préoccupations ne manquent pas au village. Ses voyages quotidiens passent donc inaperçues. De toute façon, il ne découche pas.

Sauf une nuit ; il était resté allongé dans la barque, jusqu’aux premières lueurs du jour. Les yeux rivés sur le tissu d’ étoiles. À se demander laquelle pouvait être celle de sa mère. Morte trois mois auparavant dans son sommeil. Elle avait trente sept ans. Première fois qu’il la voyait apaisée. Comme si ne plus avoir à se préoccuper du chantier de la journée avait libéré son corps. Elle semblait avoir rajeuni. Il lui avait caressé la joue. C’était quelques jours après son treizième anniversaire. Le ciel n’avait pas répondu à sa question sur l’étoile de sa mère. Il avait alors fouillé la nuit avec une autre interrogation. Où se trouverait son étoile à lui ?

Aux pieds des étoiles, la terre a la peau blessée. Partout, sur le moindre carré, les traces des coups de griffes du soleil. L’eau et la nourriture manquent de plus en plus. Chaque jour, les rations individuelles diminuent. « De l’autre côté de la frontière, c’est encore pire que chez nous. Le pays de la double peine. En plus de la sécheresse, les habitants une pluie de bombes permanente. Dans notre malheur, on a de la chance de ne pas avoir autant d’énergie fossile que nos voisins. Ici, y a que la caillasse et quelques marais. Rien qui peut rapporte beaucoup d'argent. Sinon, on aurait en plus les bombardements. ». Souvent, des familles traversent clandestinement la frontière. «  On a déjà rien et ils viennent nous le voler. Faut qu’ils dégagent de chez nous.». Beaucoup de gens les détestent. Les harcelant avec des injures et des coups jusqu’à les faire retraverser. « Certains des nôtres me font honte. Pas parce qu’on a rien rien qu’on doit laisser mourir un humain. Notre peuple a pas été élevé comme ça. L’hospitalité c’est le miroir de notre dignité. ». Son père ne pense pas du tout de la même manière. Ils sont de moins en moins dans son camp.

Et lui partir, fuir la terre blessée ? Parfois, il y pense. Mais les images ricochant sur les smartphones l’en dissuadent. Chaque exilé voulant traverser la mer joue sa peau : survivre ou se faire bouffer par les flots. Et pour les survivants, commence le début d’une longue route. Avec souvent des visages-murs et des poings fermés à leur arrivée. Là-bas aussi, en Europe, il y en a beaucoup qui n'ont rien. Certes pas le même rien qu’ici. La mort ne frappe pas tous les jours à la porte de leur histoire. Mais ils ont peur de devoir partager leurs miettes. Comme ici, avec les voisins « double-peine»vivant à une cinquantaine de km du village.

Chaque matin, il revient à son embarcation. Sans cesser de jeter des coups d’œil fébriles derrière lui. Pour ne pas être suivi par l’un de ses frères ou un voisin. Il ne veut surtout pas que ça s’ébruite. En plus, on le prendrait pour un fou... Il est prêt à tout pour protéger ces moments vécus sur la barque. Loin des regards. Jamais auparavant, il a bénéficié d’une telle solitude. Face à l’immensité se récréant sans cesse. Avec l’impression de sortir de la résignation, que tout est à nouveau possible. Suffit de ne jamais quitter l’horizon des yeux. Pour trouver une brèche et s’y engouffrer. Échapper à la nasse sombre entourant le village. Sur sa barque, le monde ne lui appartient pas. Il se redresse et regarde au loin. Le monde c’est lui.

Pourquoi est-il fidèle son rendez-vous quotidien ? Chaque nuit se couchant en pensant à sa barque. Rien d’autre n’occupe son esprit depuis le premier jour à bord. Toi aussi, tu te prépares à partir, lui a dit une petite voix. Celle qui le regarde de l’intérieur. Il a fait semblant de ne pas l’entendre. Elle a insisté. Il a secoué la tête. Persuadé qu’elle a tort. Même si, quand ses lèvres, les lèvres de ses proches, sont aussi craquelées que la terre, le ventre vide occupant toute sa tête ; il regarde au loin en se disant : ça ne peut pas être pire, et ça changera. La petite voix à peut-être raison, a-t-il fini par penser. Guère un hasard s’il revient si souvent sur cette barque. S’acharnant à un voyage chaque jour. Des petits départs pour préparer le grand départ ?

Qu’est-ce que c’est cette fumée ? Il s’est mis à courir. Des hommes, des femmes, et des enfants était assis autour d’un feu. Une odeur de viande brûlée flottait dans l’air. Des habitants du village ? Non. D’un des villages voisins ? Non plus. Qui étaient-ils ? Jamais, il ne les avait jamais vus. Ça ne pouvait être que des habitants de « double peine » ayant fui leur pays. Un corps à plusieurs têtes autour d’un animal à partager. Comme des milliers d’années avant dans la région. Mais sans la peur que le ciel leur tombe sur la tête. Entre temps, l’humanité a progressé. Plus personne n’a peur de la chute du ciel. Désormais inquiets des avions de chasse et des drones.

Il tourna les yeux. Son cœur se noua. Plus que quelques planches sur la terre du marais asséché. À l’endroit où il passait ses journées à voyager immobile. Là où plus rien ne pouvait l’atteindre ; ni les morsures du soleil, ni la folie humaine. Dans son abri à rêves. Il secoua la tête en se disant que ce n’était pas vrai. Il ferma les yeux. Pour effacer le cauchemar. Il rouvrit les paupières. Sa barque avait servi à alimenter le feu. Il tenta de réprimer le flot. En vain. Ses larmes glissaient le long de sa joue. Tombant une à une sur les cicatrices du sol. Il ferma les poings. Fou de rage. Il ramassa une pierre.

Un homme posa la main sur son épaule. Il était très grand et maigre. Des yeux clairs sur un visage sombre. « Pleure pas, p’tit gars. Un jour, la pluie reviendra. Et ces marais reprendront leur activité. Il y aura à nouveau de l’eau et des barques. Tout redeviendra comme avant. Tu trouveras une nouvelle barque. C’est sûr. ». Il a repoussé sa main et l’a fusillé du regard. « Aucune sera jamais comme celle-là. Ma barque à moi. Qu’à moi. La seule qui m’a emmené loin… Loin de la nuit. Loin de tout ça. J'étais bien tout seul. ». L’homme haussa les épaules. « D’accord… Je comprends. C’était comme ton jouet. ». Il l’aurait volontiers étranglé. « N'importe quoi ! C’est pas un jouet ! Je… ». Il leva les yeux au ciel et resta immobile. Absent.

L’homme s’est frotté le front. Il a poussé un soupir et s’est penché. Très lentement. Il a pris un morceau de bois et le lui a tendu. « L’esprit de ta barque est dedans. Garde le sur toi et tu continueras de voyager. Où tes rêves voudront t'emmener. ». Il a détaché les yeux du ciel. Son visage très tendu. Il a regardé la paume de l’homme. Puis il a pris un bout de de sa barque. Une lumière a percé son regard mouillé. La place de son étoile?

Ses prochains voyages dans sa main.

NB: Une fiction inspirée de cette photo. Vous pouvez aussi la retrouver en illustration de cet article. Pour celles et ceux qui ne sont pas abonnés à Mediapart, il s’agit d'une photo de Assad Niazi: un garçon dans une barque sur le lit d'un marais asséché dans le Sud de l'Irak. Plusieurs pays pris en tenaille entre les bombes et la sécheresse.

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