Apnée 2020

Des embrassades à la chaîne. « Bonne année ! » Chaque fêtard ballotté de bras en bras. Un réveillon avec une cinquantaine d’invités. E et N avaient échangé leurs meilleurs voeux. Sans se connaître. Leur relation débuta en même temps que 2020.

       

 © Marianne A © Marianne A

        

     

                            «Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s'habitueront. »

                                                            René Char

 

               Des souffles suspendus face aux écrans de mobiles. Jusqu’à la naissance de quatre zéros. « Bonne année ! Bonne année ! » Embrassades et accolades à la chaîne. Chaque fêtard ballotté de bras en bras dans la première houle d’une année nouvelle. Un réveillon avec une cinquantaine d’invités. E et N, au hasard de la piste de danse, s’étaient embrassés et souhaités plein de bonnes choses. Sans se connaître. « Y représente quoi ton truc sur la nuque ? ». E avait tiré sur un pétard voyageur avant de lui répondre. «Je n'ai pas compris.». Il répéta sa question. Elle afficha un large sourire. « C’est l’arbre de la vie. Le tatouage commence en haut de la nuque. Puis il descend. Et à chaque vertèbre, il y a des branches. Puis il y a le tronc le long de la colonne vertébrale qui est notre arbre de vie. ». Elle lui expliqua la signification de son tatouage. Visiblement passionnée par ce qu’elle racontait. Il l’écoutait d’une oreille et la dévorait des yeux dès qu’elle tournait le regard. Imaginant la partie non visible du tatouage. « Et les racines de l’arbre se trouvent où ? ». Il eut un petit sourire en coin. Elle l’avait dévisagé froidement. Son empathie bipa aussitôt. Se rendant compte que sa vanne n’était pas du tout raccord. Insiste pas mec, se dit-il. Conscient de leurs univers très différents. Sans doute pas élevé au lait du même humour. Et nulle envie de débuter l’année avec un conflit. « Bon… Je vais rejoindre mes potes. Bonne fin de soirée.». Elle fronça les sourcils. «Te barre pas avant que je te réponde.». Elle triturait sa coupe. « Où sont les racines de l’arbre ?Et ben… Là, au fond de mon verre vide.». Leur histoire débuta en même temps que 2020.

      Naissance d’un couple sur une erreur d’aiguillage ? Jamais l’un ou l’autre aurait pu imaginer se retrouver ensemble. Partager le même toit. Tout s’était accéléré. Comme s’ils avaient eu peur que la réalité les rattrape et leur tape sur l’épaule: «Assez joué. Fin du plan cul. Retour chacun chez soi maintenant.».Remonter sur ses rails. Lui avec ses copains chauffagistes. Et elle son groupe d’étudiants en musicologie. Une semaine après leur rencontre, ils emménageaient ensemble. D’abord dans une chambre meublée avant de louer un appartement. « A nous deux, on a 68 piges. Faut faire un p’tit.». Elle crut tout d’abord à une nouvelle plaisanterie de N. Pas du tout. Elle refusa. Devenir mère n’était pas du tout sa préoccupation. Même si elle aimait donner des cours d’éveil musical à des tout petits. Il insista. Jusqu’à ce qu’elle elle finisse par accepter. Mais tout bascula dix sept jours après avoir décidé de faire un enfant. Une cassure soudaine dans leur espèce de cavale hors réalité depuis le premier janvier. « Non. Je ne viens pas.». Elle avait décliné les invitations. Seule pour le réveillon du 31.

       Un coup d’œil à son portable. Plus que 3 h 59 avant le passage à 2021. Elle s’épaula à la fenêtre de la cuisine. Rien à voir avec l’année précédente. Bien sûr, il y avait les décorations, des queues pour les achats d’huîtres, quelques « joyeuses fêtes » murmurées à la va-vite… Mais tout semblait être un décor. Le décor d’un film condamné à l’échec. Les comédiens, dans leurs costumes de réveillon, ne croyaient pas du tout à leurs rôles. Difficile de jouer la joie et la bonne humeur avec masque et hydrogel comme accessoires principaux. Sur le scénario une jolie comédie avec rires et danses. Et au tournage, un film noir ou chacun est un tueur potentiel de proches ou de rencontres. Elle promena le regard dans son quartier. Les rues étaient désertes. Que les véhicules de police et les rares détenteurs d’une autorisation de circuler pendant le couvre-feu. La consigne des « pas plus de six » respectés dans les appartements. Plusieurs couples assis en tête-à-tête autour d’une table avec des fantômes d’invités. À sa place ou pas ? Elle se tordit le cou pour le voir. Il était présent. Fidèle a son banc avant d’aller rejoindre sa tente dépliée chaque nuit dans le square plus loin. Première fois qu’elle ressentait la solitude de cet homme. Un type mutique planqué jour et nuit derrière des lunettes noires. Sa main droite souvent gantée depuis le virus. Peur de choper le virus ou pour rassurer les éventuels donneurs d’une pièce ou ticket-resto ? Il se roula une cigarette. Elle poussa un soupir. Allumer ou pas une clope ? Elle avait arrêté en même temps que la pilule. Un paquet de tabac entamé dans un tiroir du salon. Elle le prit et se roula une clope. Puis s’installa en tailleur devant la télé. Sans l’allumer. Jamais elle n’en avait eue. Élevée sans télé. C’était N qui l’avait acheté. Un très grand écran au milieu du salon. Le premier conflit..  

    À peine assis, son père avait grimacé. Mécontent. Elle avait tout de suite compris le sujet de son mécontentement. Tout ce qu’il combattait et dégueulait se trouvait en face de lui. La boîte à images décérébrantes et polluantes comme il disait le narguait chez sa propre fille. En plus pas discrète. Elle posa le regard sur N. Avait-il remarqué la grimace paternelle ? Non. Il était concentré dans la préparation du repas. Préoccupé par une seule chose : que la première rencontre avec les parents de sa compagne se déroule parfaitement. Il était très content de faire leur connaissance. Tandis qu’elle n’avait qu’une trouille : que son père mette les pieds dans le plat. Elle lui demanda d’un signe discret de mettre ses critiques en veilleuse. Il ne prononça pas un mot. Se rattrapant quand elle passa trois jours après chez eux. « Je vais être franc avec toi ma fille. Peu importe que ton compagnon ait 20 ans de plus que toi. Ça, je m’en contrefous, mais… Pour moi, tu commets une erreur. Tu n’as absolument rien à faire avec ce mec. Il aime le foot, les bagnoles, les fringues, va au Macdo, regarde les films qu’en VF… Au début, je croyais que c’était une blague. Qu’il faisait de la provo. Un humour décalé. Mais pas du tout. Tu t’es mise avec un vrai beauf. Oui, j’assume. Je déteste ce genre de type. On sait pour qui il vote et ce qui pense. Mais, en fait, c’est toi qui est moins claire avec lui. Tu t’es mise avec lui que par exotisme. Te la jouer près du peuple. C’est de la démagogie. Moi, je… ». Elle s’était levée d’un bond. « Tu m'emmerdes avec tes leçons ! Arrête de parler de quelqu’un que tu n’as vu qu’une fois. Sûr qu’il ne pense pas et vis pas comme nous. Et alors ? Tu voudrais qu’on soit tous sur le même modèle. Tu n’arrêtes pas de parler de tolérance, de débat, de différence, de démocratie… Alors que t’es au fond un p’tit facho qui doute jamais. Persuadé d’avoir la bonne parole. ». Sa mère était venue en casque bleue. « Vous allez arrêter tous les deux ! ». Il avait claqué la porte. « Tu connais ton père. Il explose et puis il regrette. ». Ce qui était vrai. Souvent à s’excuser par texto. « Je ne suis pas d’accord avec le mépris de ton père vis-à-vis de ton ami… Mais faut comprendre sa déception. Il ne te voyait pas avec un type de ce genre. Moi non plus.». Comment faire ? Plus facile si elle n’avait pas aimé ses parents. Elle irait les voir sans N. Et ne les inviterai jamais dans leur maison. Créer une frontière entre ses parents et l’homme avec qui elle avait décidé de vivre. Attristée et impuissante.

      Sa nouvelle relation gênait aussi certains de ses amis. « Tu me déçois. Tu craches sur tous nos combats contre ce monde de paternalistes qui nient les minorités. Je ne comprends vraiment pas ce qui t’es passé par la tête. C’est toi qui disais que c’était ringard d’être hétéro. Vachement mieux d’être bi ou en polyamour. Le couple à la papa-maman c’est fini. Qu’il fallait plus se faire chier avec de vieux schémas. Me dis pas que tu ne disais pas ça. ». Les propos d’un copain à elle peu après son installation avec N. Elle l’avait en effet pensé et affirmé. D’autres de la coloc pouvaient en témoigner. Son changement soudain avait surpris. Même elle se posait des questions. Pourquoi un tel revirement ? Elle n’arrivait toujours pas à se l’expliquer. Comme prise dans un mouvement la dépassant. « Le coup de foudre ça s’explique pas. Et tant mieux. En plus tu n’as pas à te justifier. Ton corps et tes idées nous appartiennent pas. On va pas tomber dans le pire de ce qu’on combat. Le principal est que tu sois heureuse. Comme tu le sens et avec qui tu veux. Et que ta vie ne pourrisse pas celle des autres. Ni la planète. Le reste c'est ton histoire. Bon, on arrête de parler de ça. On se voit quand ? ». C’était une autre de ses coloc. Elles avaient eu une petite aventure de quelques mois. C’est elle qui l’avait initié à nombre d’expériences dont le véganisme. Contrairement à d’autres se sentant trahis, elle ne lui en voulait pas d’avoir opté pour être en couple hétéro classique avec N. Ni de changer quelques habitudes de son quotidien. Sauf sur le plan alimentaire- toujours végan- et adepte de la décroissance. « Qu’est-ce que tu dois te faire chier dans ta nouvelle vie. Le p’tit couple à la maison devant BeaufFM. Moi je fais plein de trucs. Jamais la même chose. ». L’ancien coloc, mécontent de son départ, l’avait harcelée jour et nuit. « Ta course à être tout c’est parce que tu as la trouille d’être rien ?». Dernier texto avant de couper les ponts avec lui. Définitivement. Une rupture ayant entraîné dans son sillage d’autres cassures. Essorage de son carnet d’adresses.

      N sentait bien la gêne occasionnée par leur relation. Les tensions plombant leur histoire à peine née. Il avait hésité avant de finir par lui en parler. « Je sais ce que pense de moi  une partie de ta famille. Pour eux, je suis un abruti. Le beauf bas du front dans toute sa splendeur. Prêt à m'accepter mais que si je me convertis à leur manière de vivre. Que ton oncle et ta tante, ta grand-mère, et quelques-uns de tes cousins qui me prennent pas pour un demeuré. Et accepte ce que je suis, même si ça les gonfle parfois. Et pour une grande partie de ma famille et de mes potes, t’es qu’une bobo fille de bourges. En plus, Maman supporte pas que tu sois plus jeune que ses petits-enfants. Elle aime pas comment tu t’habilles et ta façon de parler. Je te parle même pas de ton véganisme. Pour elle, c’est un sport de gens qui ont eu jamais faim. Elle est persuadée que tu la regardes de haut et la méprises. Qu’est-ce tu veux faire avec tout ça ? Qu’on se sépare pour leur faire plaisir ? Moi, c’est non. J’ai décidé de m’en foutre. Autre chose à penser et à faire que de chercher à les changer. Si je dois couper avec eux, je le ferai. Personne n’est obligé de nous fréquenter. Et nous sommes pas obligés de fréquenter des gens qui détestent ce qu'on est. Plus l'intention de me me prendre la tête avec des conneries. Si on reste ensemble, ils finiront par s’habituer. Et s’ils changent pas, tant pis pour eux. Ils finiront entre clones. Et à mourir entre miroirs. Mais si tu trouves ça trop dur, je peux comprendre que... Moi, je sais ce que je veux. Vivre avec toi. Et tant pis pour les cons ! ». Elle ne l’aurait pas dit avec les mêmes mots. Mais le fond de leur pensée était semblable. Priorité à leur histoire.

           Une histoire rattrapée par la Covid. « Notre idylle a démarré dans le champ' pour finir avec un masque à oxygène. A peine on se connaît qu’on est déjà confinés. Que tout est en attente. On aurait pu se souhaiter une bonne apnée 2020.». Malgré l’hospitalisation, N conservait son humour. Un humour noir. Sa façon de ne pas encombrer les autres de ses blessures. Il ne s’étalait pas. Mais, à plusieurs reprises, à travers un regard ou un silence, elle sentit des ombres du passé. Sans jamais le questionner. Elle aussi avait ses blessures. Rien de grave, mais parfois lourdes à porter. Elle ne lui en parla pas non plus. « Votre compagnon va mieux.». Une infirmière l’avait rassuré. Son état s’améliorait. Il allait sortir de l’hôpital. Soudain, une violente poussée de fièvre. Puis de nouvelles complications respiratoires. Il tomba dans le coma. 24 jours qu’il est sous respirateur. « Je ne peux rien vous assurer pour l’instant. ». Le médecin l’avait prise à part. Elle était sortie de l’hôpital. Combien de temps allait-il le maintenir sous respirateur ? Avec la crainte qu’il finisse par le débrancher.

    22 h 30. Elle est sous sa couette. Allongée sur le dos dans la pénombre. Sa tablette numérique et une pile de bouquins sur la table de chevet. Sur un tabouret le picot-projecteur prêt à servir. « Avec ça, on a le cinoche à domicile. Toi, je sais que t’es pas téloche comme moi. ». N peut avaler des km d’images. Ils ne regardent ensemble que les films en français. Plus d’une heure qu’elle est immobile dans le noir. Seul sa respiration ponctue le silence. De rares éclats de voix ou de rire dans l’immeuble ou dans la rue. Comme si toute la ville s’était couchée en même temps qu’elle. « L’avantage d’une année de merde, c’est que la précédente devient superbe. Même si elle était banale. Et la prochaine, t’as surtout pas envie de la rater. Prêt à tout faire pour la réussir. ». Un sourire masqué de son lit d’hôpital. Son corps relié en permanence à des machines. Ses yeux creusés et son visage très amaigri. Pourtant, il n’avait pas l’air complètement abattu. « Notre histoire a eu des ratés au démarrage, mais on va mettre le turbot en 2021. Dès que ce merdier est fini, on se tire à la mer. Juste les pieds dans le sable à rien foutre. Sauf sous les draps.». Il lui avait caressé la main avec un clin d’œil. C’était un jour avant le retour de la fièvre.

       Elle se lève. Plus que trois minutes. Elle écarte le rideau de sa chambre. L’avenue est déserte. Au fil de la soirée, les voix ont pris de l’ampleur. De plus en plus fortes. Comme si, réduites dans chaque appartement, elles ricochaient pour générer une fête géante dans tout le quartier. Sept stations de métro les séparaient. Lui dans son lit d’hôpital. Et elle dans le leur. Celui où ils avaient ouvert un chantier. Une fille ? Un garçon. « On prend ce qui sortira. Et dans tous les cas, ce sera un beau présent.». L’idée de faire un enfant le rendait fou de joie. Elle aussi. Mais pas de la même manière. Lui dans une sorte d’urgence. « Rester un homme sec aurait été mon plus grand échec. Rien de pire pour moi que de ne pas donner la vie. Je veux participer à tout ça. Pas une obligation de se reproduire. On peut apporter sa part au monde sans son sang. Mais moi, j’ai envie. Après, je peux tirer ma révérence. Rassure-toi; c’est pas demain la veille. Surtout après avoir dégoté à 47 ans ma première vraie histoire d’amour. Tu vas devoir me supporter pas mal d’années. ». Une fenêtre s’ouvre trois étages plus bas. « Bonne année ! ». Elle retourne sous sa couette. Les yeux rougis. Elle se bouche les oreilles. Surtout ne pas entendre la joie des autres.

        Sonnerie du téléphone a 07 h 12. Elle se réveille en sursaut. La tête encore chargée des verres de blanc avalé à la suite. Elle tend la main et allume sa lampe de chevet. Qu’est-ce que c’est ce numéro ? Encore un truc de pub ? Elle laisse sonner. Même appel quatre minutes après. Elle répond. La voix de l’infirmière-chef. Elle l’a tout de suite reconnue. « Bonjour, je vous appelle pour...». Une respiration au bout du fil. Elle grimace un sourire. Les images du jour de l’an 2020 reviennent d’un seul coup. La maison dans les bois, la piste de danse, les racines de l'arbre de vie.... Comme si elle voulait effacer ce premier jour de 2021. Revenir un an avant. Le jour de toutes les promesses. Devient-elle folle pour refuser la réalité ? Son généraliste lui avait prescrit des anxiolytiques. Elle a refusé de les prendre. Persuadée de tenir le coup sans chimie. Elle ferma les yeux. Paumée.

      « Votre compagnon est sorti du coma. ».

 

NB:  Cette fiction est inspirée d’une conversation entendue dans un train. Un jeune couple racontait qu’il s’était rencontré dans une fête du 31 décembre 2019. Combien d’histoires d’amours naissants en réveillon sous Covid ?

 

 

 

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