Balance ton silence

Balancer son porc ? C’est fait. Et tant mieux. Si longtemps que les victimes de harcèlements et autres violences ( pas que dans le haut du panier avec paillettes) avaient leur parole muselée. Désormais à la justice de faire-vraiment- son boulot. Pour éviter les poteaux d’exécution virtuels. Torture morale et condamnation sans procès acceptées sur la toile ?

     

Beethoven Silence © Tat Parina

                    Ça balance pas mal à Paris. La chanson composée par Michel Berger est d’actualité. Mais les paroles actuelles ne sont guère festives en 2020. Balancer son porc ? C’est fait. Et tant mieux. Si longtemps que les victimes de harcèlement et autres violences ( pas que dans le haut du panier à étoiles et paillettes ) avaient leur parole muselée. Des victimes condamnées au silence et  à être bouffées de l'intérieur. Désormais à la justice de faire - pour de vrai -son boulot et condamner les coupables. Pour reprendre la main sur  ces nouveaux tribunaux d’exception avec certains twitts et post de pages FB comme véritables poteaux d’exécution virtuel. Ça tire dans tous le sens sur le Net. La torture morale et la condamnation sans procès semblent de plus en plus acceptées sur la toile ? Dans une démocratie, même les pires coupables ont le droit à la présomption d’innocence et un procès équitable. La justice n’a rien à voir avec jeter un nom, une vie, une famille, des amis, des zones d’ombre, etc, à la vindicte populaire derrière ses écrans plasma. Avec des peines souvent à perpétuité.

   Balancer son raciste, son antisémite, son violeur, son sexiste, son homophobe, son pollueur, son validiste, son trop gros bouffeur de viande, son amateur de musique répétitive de l’étage du dessus… Des années que ça balance dans tous les sens. Chacune et chacun balance son et sa selon sa blessure ou colère. Parmi ces balancé(e)s il y indéniablement des vrais coupables, des salauds ordinaires ou de dangereux criminels. Mais pas à moi de baisser un pouce pour condamner tel ou tel personnage public ou anonyme médiatisé pour un acte horrible. Ces tribunaux de clavier sont très rapides et peu coûteux, les dossiers sont lus et expédiés en quelques minutes. En plus, les procureurs et juges autoproclamés sont contre la réinsertion des condamnées; surtout des personnalités publiques. Le boulanger assassin de sa femme peut retrouver une place au fournil, pas le chanteur sur scène. Sans oublier tous ceux qui confondent une œuvre avec son «salaud de créateur». Bientôt une fusion du ministère de la justice et de la culture. L’artiste tueur, violeur, doit être jugé et condamné devant un tribunal. Quant à son œuvre, laissons-là être jugée par des lecteurs, des spectateurs, des auditeurs, ou des critiques artistiques. Sans oublier que parmi tous ces accusés - connus ou pas, un certain nombre l’a été à tort. Fort heureusement qu’il n’y a pas de bagne virtuel. Balancer, il en restera toujours quelque chose. Le XXI ième sera-t-il le siècle de la balance ? La question peu se poser en ce moment. Que restera-t-il à balancer quand on aura tout balancé ?

    Le silence. Dans une société de délation 2.0, lui aussi risque d’être suspecté des pires maux. Tous les silences ne se valent pas. Certains se taisent bien ou pas mal, contrairement à d’autres cachant sans doute des perversions ou même une atteinte à la sûreté de l’État. Un silence peut en cacher un autre. En plus qui ne dit mot consent. Stupide de croire que le silence peut-être balancé ? Je fais confiance à notre capacité individuelle et collective à montrer du doigt tout ce qui nous dérange. On a bien balancé le sommeil d’un employé fatigué se faisant une petite sieste. Pourquoi pas alors accuser le silence. Pas le sien bien sûr qui n’a absolument rien à se reprocher. Mon silence, celui de ma famille et autres proches, est parfait et garanti sans aucun excès. Contrairement au silence du voisin, d’un collègue de boulot, du chauffeur de bus, de la femme voilée du troisième, de la prof lesbienne, du concierge, du type vous savez celui qui baisse toujours les yeux, de la postière… J’aime pas balancer m’sieur l’agent, mais c’est un silence pas très normal. Pas le seul à le penser dans le quartier. Je vous donne l’adresse de ce silence. Venez nombreux, on sait jamais avec ces gens pas comme nous. Des gens trop silencieux pour être honnêtes.

    La délation bientôt le sport le plus pratiqué de la planète ? Du commentaire - intéressant au plus ignoble - à comment faire taire celui qui nous gêne et gâche notre vision de l’existence. L’autre pensant pas comme moi, mangeant pas comme moi, baisant pas comme moi, lisant pas comme moi… Bref, faut faire taire tous les pas comme moi. Les intégristes religieux, les ligues de vertu, et tous ceux qui veulent couper les ailes de la liberté ne volant pas dans le même sens qu’eux, se frottent les mains. Du pain bénit pour les nouveaux flics qui fouillent sous les couettes des amants, mesure la taille d’une jupe, arrache ce voile qu’ils ne sauraient voir, vérifie la moralité des fictions… Que les autres - salauds d’intolérants ! - capables de tels flicages ? Non. Chacun d’entre nous peut tomber dans ce traverse. Un p’tit tyran ou tyranne sommeille sous nombre de crânes. Persuadé que ses mots et son silence sont le centre du monde. Et que tous les autres doivent tourner autour de ses convictions et sa pensée. La bonne pensée validée par tel curé, imam, rabbin, gourou du bien être… Balance ton miroir ? Surtout pas. Il est peut-être un des derniers qui nous ratera pas. Celui qui rappelle que l’autre est pas pire que soi. Juste un autre sac de nœuds à ciel ouvert. Pas meilleur, ni pire. Mais autant imparfait.

    Indéniable que certaines paroles libèrent les opprimés. Une des premières armes de combat de tous les résistants. La résistance commence toujours par des mots. Depuis un an ou deux, la libération de la parole a donc permis de faire entendre la voix du plus ancien opprimé de l’humanité : la femme. C’est pas trop tôt. Même si la bataille pour l’égalité des droits avec les hommes n’est pas gagnée. Le travail de libération continue sur la planche patriarcal. Mais pas à n’importe quel prix. Parler, dénoncer avec ou sans grande gueule ne veut pas dire que votre propos est intéressant ou qu’il apporte de l’eau à la cause. Certains parlent à tort et travers, juste pour être dans la «lutte» la plus médiatisée du moment. Trop de paroles peut tuer même la plus noble des causes. Comment réapprendre à savoir se taire ?

    Fort difficile dans une époque de bavardages non stop sur écran mobile. Chacun addict au commentaire, sur tout et n’importe quoi. Comme beaucoup, je suis atteint de ce mal numérique. Avec souvent une p’tite voix qui me dit à l’intérieur: « Pourquoi user ton clavier pour balancer une telle banalité ou connerie ? Tu ferais mieux de la fermer, regarder le ciel, aimer la femme que tu aimes, échanger avec tes enfants, rire avec tes potes, écrire un poème, au lieu de croire obligé de donner en permanence ta température du monde. Tu n’es pas indispensable. Le monde est assez grand pour tourner sans toi. »Pas que les internautes et blogueur lambda qui sont atteints de la commentarite aiguë. Les politiques et les journalistes aussi ont ce désir d’être toujours là, même quand il n’y a rien à voir. Comme pour justifier leur rôle. Rares les individus capables de dire " je ne sais pas" et passer la parole aux voisins. Pourquoi toujours vouloir donner son avis, même s’il ne vaut pas grand-chose ? Sans doute juste pour se sentir présent. Je m’exprime donc je suis vivant. Pas toujours besoin de ses mots pour être au monde. Il est jamais trop tard pour se taire. Le silence n’est pas une honte. Ni un manque à gagner. Au contraire. On a tous à y gagner à se taire quand on ne sait pas.

    Et le silence ne joue pas au justicier.

 

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