Service après vœu

Changer mon début. C’était sa réponse à l’étoile filante. La petite fille restait les yeux levés. En colère. Facile de balancer une proposition et se tirer. Sans assurer le service après vœu. Même les étoiles mentent, soufflait-t-elle. Sans illusions. À 36 ans, elle ne regarde plus les ciels d’été. Le débuts d'une histoire est à perpétuité.

            

 © Marianne A © Marianne A

 

                 Changer mon début. C’était sa réponse à l’étoile filante. La petite fille restait les yeux levés. En colère d’avance. Facile de jeter une proposition  et se tirer. Sans assurer le service après vœu. Même les étoiles sont des baratineuses, soufflait-t-elle avant de baisser la tête. Sans pourtant s’empêcher d’y croire. Avec l’espoir que le lendemain tout ne recommence pas. En vain. Tout était pareil à avant le passage de l’étoile filante. Pourtant, elle continua de faire le même vœu. Inlassable. Chaque fois attristée que rien ne change en ouvrant ses paupières à l’aube. Une journée photocopiée sur la précédente. Combien sont-ils comme elle à vouloir changer leur début ? Que ce soient des enfants ou des adultes. Une question qu’elle continue de se poser en croisant tel ou regard. Quand un nuage sombre traverse une paire d’yeux. Elle repense alors à cette petite fille en colère contre les « étoiles menteuses ». Jamais son vœu n’a été exaucé. Désormais sans illusions ni désillusions. « On peut greffer un foie ou un cœur. jamais une nouvelle enfance.». C'est la phrase d'ouverture de son premier cahier. À trente-six ans, elle ne regarde plus les ciels d’été. Même pendant les belles nuits d’été.. Le début d'une d'histoire est à perpétuité.

            L’écriture ne la nourrit pas. Elle n'y a même jamais pensé. Des textes lus par personne d'autre qu'elle. Une écriture uniquement sur papier. Pourquoi passer autant de temps sur ses cahiers ? L'écriture la sauve chaque jour. Contrairement aux étoiles qui n’ont rien fait pour elle. Le cahier, ouvert chaque nuit avant de se coucher, est sa bouée d’oxygène. Grâce à lui qu’elle ne s’asphyxie pas. Et ne craque pas. Surtout pas le moment de laisser les fantômes prendre le dessus. Après avoir hérité de la petite maison de ses grands-parents. C’est une vieille grange dans un bled paumé. Elle y a posé ses sacs et décidé de la retaper pour y vivre. « Je vous ai googlisée. Une sacrée bio.». Elle s’apprêtait à se lever. « Je vous prends quand même à l’essai. Une semaine. Si vous faites bien le taf, je vous garde. Et ce qui s’est passé avant, je m’en contrefous.». Elle avait réussi l’essai. Pour être serveuse dans un bar d' une ville à une quarantaine de kms de chez elle. « Je peux vous demander juste un truc. Ne dire mon nom à personne.». Il avait froncé les sourcils. « Ici, on a besoin que d’un prénom.». Le seul à connaître son identité.

           Plus d’une année qu’elle est arrivée. Tout le monde connaît Yeux gris du « Bar du Marché». Son  surnom donné par une vieille pilière du comptoir. « Il est pas né l’homme qui soufflera sur les braises de ce regard. T’as trinqué ma p’tite. Je vais te faire chier avec ça. T'as déjà ta dose de gras sur le cœur. File moi mon p'tit blanc et parlons d'autre chose.». Une vieille femme présente dès l’ouverture. Yeux gris est très bien intégrée. « Une belle fille comme toi sans mec. c’est pas normal.». Elle se fait souvent draguer. Un seul regard suffit a refroidir les velléités d’aller plus loin. Sauf une fois. « Ça a l’air bien rebondi tout ça.». Il a tendu la main… Et un aller-retour en réponse. « Tu l’as mérité, mec. La prochaine, c’est moi qui te mets une dérouillée. Dégage ! Va te mettre sous une douche froide ou te branler devant un porno.». Le patron l’avait jeté et mis tricard trois semaines. Le seul incident de ce type. La clientèle masculine très respectueuse de « Yeux gris.». Ne la touchant que du regard. Ou en solitaire à domicile. Son souci serait plutôt avec quelques femmes. Jalouse et inquiète de l’arrivée d’une «bombe» comme disent certains hommes. Dont leur compagnon. Pourtant, elles n’ont rien à craindre. Yeux gris n’aime pas les hommes. Ni les femmes. Solitaire depuis l’âge de seize ans. Quand tout a basculé.

       Un jeune couple a repris la ferme en face de chez Yeux Gris. Ils ont des jumeaux de huit ans. Le couple s’est lancé dans le maraîchage. Ils font appel à des bras issus du  Wwoofing. N’ayant pas assez d’espace pour les loger, ils lui ont demandé de louer sa caravane pour les saisonniers. « D’accord. Mais pour le loyer, on se le fait en légumes. ». Ils ont accepté. En général, ce sont des jeunes. Elle a passé quelques nuits en compagnie de certains locataires de sa caravane. « Pourquoi tu ne regardes pas le ciel ». Le seul qui, en plus d’être un très bon amant, ne s’était pas contenté que de prendre sa petite jouissance sur sa route. Il la dévisageait comme essayant de comprendre ce qui se cachait derrière son sourire. Le sourire porte fermée de Yeux Gris. Elle était sortie de la caravane pour revenir quelques minutes après. « Les pires parents du monde, c’étaient les miens. J’en étais sûr et certaine. Le gros lot c’était pour moi. Personne n’aurait pu me faire croire qu’il y avait pire. Tous les deux buvaient comme des trous. Et elle avait la main lourde. Très lourde et parfois avec des objets. Des années durant, j’ai fait le vœu à chaque étoile filante de ressortir d’un autre ventre. Jamais je n'ai rêve de mourir. Juste de changer de père et de mère. Et avoir une autre vie. Choisir mes parents. Et mon histoire. Que de vœux sous les nuits du mois d'août. En vain. Les étoiles passaient, les coups restaient. Un après-midi, j’ai séché le collège. Et j’ai arrosé d’essence tout le sol de notre petite maison et j’ai mis le feu. Pour faire ce que les étoiles filantes ne faisaient pas. Puis je suis allée au commissariat me dénoncer. Pour que tout s’arrête. Fallait que je quitte cette famille de fous. Sans me douter que, la nuit d’avant, ils étaient tellement soûls qu’aucun des deux n’étaient allés travailler. Ils sont morts. Et moi j’ai passé plusieurs années en prison.». Il lui a rendu le cahier. « C’est vrai ou de la fiction ton histoire ? ». Elle a haussé les épaules. Il n’a pas insisté. Reparti deux jours après.

       Lui laissant un bouquet de fleurs sur la fenêtre de sa cuisine. Elle a souri. Jamais elle n’avait ressenti ça avec un homme. Se contentant comme eux de jouir. « Tu fous vraiment la trouille au lit. ». Ce que lui avait dit un amant d'une nuit. Il n’avait pu bander. Elle aimait les rapports durs et rapides. Sans le moindre préliminaire. Comme dans une sorte de combat de rue. « Toi, t’es comme les chats, faut savoir ou te caresser pour ne pas prendre de coups de griffes.». Elle avait fermé les yeux. Baissant sa garde. Première fois qu’elle avait accepté des caresses. Six mois plus tard, elle a reçu une enveloppe avec plusieurs photos. « Un rendez-vous d’étoiles filantes rien que pour toi. Essaye un vœu avec elles. On ne sait jamais. Peut-être que… ». Il avait photographié un feu d’artifice au bord de la mer. Après des semaines d'hésitation, elle lui a écrit. « J’ai fait un vœu. Reviens.». C’était il y a deux ans.

    Ses deux chiens aboient. « Font chier ces putains de sangliers ! ». Elle ouvre la porte pour faire rentrer les chiens. Nulle envie d'en retrouver un éventré au réveil. Elle pousse un soupir et décroche sa lampe-torche. Ce n’est un animal qui rôde. Les squatters étaient encore revenus. Un couple de paumés qui rôdent dans le coin depuis quelques mois. Certains disent qu’ils sont frère et sœur. Elle les avait laissés dormir une nuit avant de se rendre compte qu’ils avait tout dégueulassé dans la caravane. Un couple fruste d’une soixantaine d’années, vivant chez une très vieille femme, qui fait des sortes de fugues avant de rentrer. Les vider ou les laisser dormir ? La nuit est glaciale. Elle opte pour la seconde solution. Mais elle veut les prévenir qu’ils ont a intérêt à partir à l’aube. La porte de la caravane s’ouvre. Elle braque la torche sur lui. « Vous dégagez super tôt demain matin ! Et vous bousillez rien. Pas de merde partout cette fois. Compris ?! Vous...». Elle fronce les sourcils. Comme un souffle sur ses yeux gris.

    « Ton vœu s’est exaucé.»



NB : Une fiction inspirée des propos d’une gamine dans une colo de vacances. Les autres traquaient les étoiles filantes. Pas elle qui n’y croyait pas du tout. Déjà désillusionnée 11 ans. Ses yeux complètement éteints. Que vivait-elle ? Personne ne l’a su. Une gamine mutique et sans bruit.

 

 

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