Vaccin anti certitudes

Vacciné sans devenir adulte. Petit sourire après ma piqûre citoyenne. Les paroles de la chanson des «vieux amants» me sont revenues. Indéniable que nous sommes dans l’ère du responsable ensemble. Piqûres de rappel d'injonctions en boucle du métro au TER en passant par la radio dès le réveil. Des consignes désormais intériorisées. Notre bagage mental bien étiqueté ?

   

 © Christian Creseveur © Christian Creseveur

          

« Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux.» Samuel Beckett

                            

             Vacciné sans devenir adulte. Petit sourire après ma piqûre citoyenne. Les paroles de la chanson des «vieux amants» sont remontées d’un seul coup. Comme une deuxième piqûre. Celle du rappel à rester vigilant sur son taux d’irrévérence et de transgression. Continuer de rire de soi, des autres, et ne pas resté aimanté aux clous de la ligne officielle. Marcher donc encore de travers. Même vacciné. Mon dernier vaccin remontait à l’école primaire. Très douillet, j’avais réussi à échapper à la piqûre du collège. Désormais, pour une fois, dans le clan des responsables. Même en restant un irresponsable d’abstentionniste et salaud nourrissant le ventre d’où la ventre immonde… On connaît la chanson. Elle revient en saison d'isoloir depuis bientôt un demi-siècle. On va bientôt nous la re-chanter sur le mode de la culpabilisation et accusation d'irresponsabilité citoyenne. Depuis plusieurs années, avec une accentuation pour cause de Covid, nous sommes dans l’ère du responsable ensemble. Piqures de rappel en boucle du métro au TER en passant par la radio dès le réveil. Une injonction désormais intériorisée. L’irresponsable, ne respectant pas les consignes sanitaires, est un tueur potentiel. C’est un temps raisonnable – détournement d’un poète irresponsable- où l’on ne met pas plus de six morts à table. Beaucoup de tension depuis l’apparition de ce virus. Sans doute les conflits classiques de toute pandémie. Difficile de comparer puisque c’est une première à tous les habitants de la planète. Combien à avoir vécu l’épidémie de la grippe espagnole ( issue d’un autre pays) encore vivant ? C’est donc une réalité nouvelle planétaire. Deux siècles débutant donc par une pandémie. Dont un cumulant avec les horreurs des tranchées.

        Revenons aux adultes. Celles et ceux, le front plissé et conscients de la gravité, nous incitant à respecter la consigne. Le doigt sur la couture du masque et une parfaite chorégraphie de nos gestes barrières. Parfois, excédés par notre manque de civisme et responsabilisation, ils élèvent le ton. Comment faire autrement avec de grands enfants de la patrie ? Des gosses irresponsables qui, bravant le couvre-feu, vont s’amuser dans des bars clandos. Sans se rendre compte de ce que leur attitude puérile peut générer en malades et morts. Ce ne sont pas ces «fêtards égoïstes » qui travaillent en service de réanimation. Quelle honte de ne pas avoir d’empathie citoyenne en tant de pandémie. Ces mêmes fronts plissés, en guerre pour notre bien, déjeunent ou dînent dans des resto clandestins à plus de deux cent euros par tête de pipe. Sans doute un bon repas et des pinards à faire pâlir d’envie n’importe quel smicard. Je ne vais pas leur jeter la pierre. Peut-être que si la possibilité se présentait, je me rendrai dans un bar clando. Pour retrouver une ambiance perdue. On va pas balancer ( même si la délation revient au goût du jour sous le vocable masqué de signalement) ces clandestins de luxe. Pas vus, pas pris. Le jeu classique de certains dans tous les milieux. Sauf que quelques-uns seront vus et pas pris ni verbalisés. Et en plus ils affichent un air offusqué comme ayant subi une injustice. Que ce soit pour la restauration «hors la loi» et d’autres entorses au règlement. Qu’ils trichent mais sans donner de leçons de morale.

       Autres lieux, autres adultes. Cette fois dans les sphères des luttes contre les ségrégations et injustices de toutes sortes. La guerre des couleurs fait rage en ce moment sur les réseaux sociaux. Mais aussi ailleurs. Pareil pour la guerre des sexes et des genres. Indéniable que les combats contre toutes les discriminations sont d’une grande importance. Que ce soit contre tous les basanés et les femmes. Double peine quand on est du sexe féminin et pas née avec la couleur de peau qui domine le monde depuis des siècles. Cette domination d’une minorité de mâles blancs sur une majorité ( dont des blancs non nantis – souvent oubliés par des militants et journalistes avec de bonnes intentions). Et triple peine pour une femme noire, musulmane ou athée, dans un quartier pauvre de la planète. Encore pire si elle est lesbienne. Donc, pour elles et des millions d’écrasés; il y a une urgence du déboulonnage. Du même ordre que celle climatique. La nécessité et légitimité de toutes ces luttes n’est pas à remettre en cause. Cependant on peut se poser des questions sur quelques-uns des combattants. Surtout certaines figures de proues avec un large écho.Rajoutant de l’huile sur le volcan républicain.

        Se rendent-elles compte de ce que leur attitude engendre? Vouloir une bonne place et part de marché médiatique sur de nobles causes ne datent pas d’aujourd’hui. Ça a commencé avant le sac de riz superstar. Pourquoi les luttes émancipatrices échapperaient-elles à la vénalité et à la surenchère des ego en vigueur ? Les hommes et les femmes, dans ces combats, ne sont pas imperméables aux sirènes d’un monde rythmé par le nombre de pouces levés et de suiveurs. Rien de nouveau sous le ciel de nos nombrils et contradictions. Que du banal humain. Nul besoin de nommer ces figures très médiatiques, plus proches de leur poste que de la belle idée les ayant- sans doute sincèrement – poussés à militer. Suffit de regarder ces femmes, ces hommes, d’autres genres, grenouiller dans la nouvelle société du spectacle- colorée, féminisée, genrée- pour s’interroger: quelque chose changera-t-il dans le fond? Notamment pour les plus bas de l’échelle ; les écrasés de toutes couleurs et sexe confinés dans leur ghettos. Ne s’agit-il que d’ un changement de visages dans les médias, les conseils d’administrations des grands groupes, et dans les couloirs de la politique ? Un leurre drapé d’humanisme pour refaire un nouveau vieux monde ?

      Ces OPA sur de justes causes seraient moins problématiques en un autre temps. Comme pendant les trente glorieuses. Aujourd’hui, elle se déroulent sur fond de « misère pandémique ». ; Des tirages de couvertures, sur fond de division pour mieux régner, pouvant être très graves à l’heure actuelle. La guerre des couleurs et des sexes ne profitant qu’à une seule couleur: celle du fric. Et de New-York à Paris en passant par l’Arabie-Saoudite; la finance internationale , sachant s’adapter aux idées nouvelles et combats du moment, se fout du sexe et la couleur de ses employés si la boutique tourne bien. Un cynisme qui, en une autre époque, avait poussé notamment des industriels à lancer: Plutôt Hitler que le Front populaire !Toutefois, contrairement à ce que pensent d’aucuns; nous ne sommes pas – fort heureusement- dans l’Europe à feu et à sang des années trente. Même si certaines images et propos ne peuvent que rappeler ces années d’horreur. Bientôt certains dirigeants économiques lâcheront ils « vaut mieux Marine Le Pen que ? «. Au regard du cynisme, comme les restos clando quatre étoiles ou dans des palaces, on peut se poser la question. J’ai failli chialer les deux fois où les Le Pen sont arrivés au second tour. Comment notre pays a-t-il pu en arriver là.». La phrase récente d’un vieux copain désespéré entre autres par les fausses querelles et leurres très en vogue. Chialera-t-il pour de bon dans un an ?

       D’un chanteur l’autre. « Est-ce que le monde est sérieux». La chanson de Francis Cabrel raccord aussi avec l’arène médiatique et politique. Des marionnettes, ici ou là, s’agitent pour rester dans le circuit. Une agitation au détriment des idéaux qu’ils représentent. La plupart de ces femmes et hommes sont sûrement encore imprégnés de ce qui les a poussés à militer et se battre contre les discriminations. Difficile à imaginer qu’il s’agissait d’une stratégie pour briller sur un plateau télé ou à la radio. Pétris de convictions jusqu’à ce que la machine les transforme pour les entraîner loin de leurs idéaux. Sans doute compliqué de faire marche arrière quand on a mis tout le corps sur la scène numérique. Reconnaître s’être planté ( pourtant le « échouer mieux » du grand auteur me semble une belle invitation à progresser)ou avoir céder aux sirènes du clinquant et simplisme devrait être considéré comme une victoire. Ce n’est pas le cas de nos jours où les fêlures et faiblesses sont très mal vues. Un seul but: une haie de pouces levés dans son sillage et pouce baissés pour son adversaire. Le buzz  primant le plus souvent avant la réflexion. La fin étant la seule justification. De l’idéal à l’idée de soi ? Ce n’est un billet d’humeur qui peut répondre sur le fond à cette question. Et à toutes les autres rongeant notre début de siècle. A peine vingt ans et déjà bouffé de partout par notre connerie humaine.

      Qui sont les «vrais» adultes responsables ? Sûrement pas celles et ceux qui sont dans ce rôle de composition. Tels tous nos leurres passant et repassant sans cesse sur l’écran pour noyer les urgences. Où est le monde sérieux que cherche un taureau 1au bord de la mort ? Même interrogation pour des gosses et des plus vieux au Yemen, en Irak, en Syrie, dans la bande de Gaza, au Mali, en Tchetchenie… Le marché de la mort violente et de la haine n’est pas que le monopole d’un état. Toutefois, le plus haut sur podium en nombre de morts et blessés, est sans contexte la pays de la liberté: les États-Unis. Que des soi-disant adultes élus ou pas se partageant sérieusement la planète. Sans se soucier des dégâts humains, de la flore, de la faune. Nous n’allons pas refaire un tour de la noirceur. La cour est déjà pleine. Laissons la parole à un individu qui a proposé une parole me paraissant essentielle. Et de plus en plus de nos jours et nuits. En notre période d’urgence au pluriel. Dont celle du réchauffement climatique. «Ôte toi de mon soleil.». Avant qu’il ne dévore entièrement notre planète.

    Mon rappel du vaccin doit se faire dans quelques semaines. Des centaines de millions d’épaules piquées sur la planète. Certains sont contre ce piquage. N’hésitant pas à l’apparenter à du flicage. Tout a fait leur droit d’avoir cette opinion et refuser le vaccin. Sans pour autant les cataloguer de « complotiste» ; la formule efficace pour entacher d’emblée une pensée nous déplaisant ? Les complotistes d’hier évoquant la terre ronde finissaient sur les bûchers de la terre plate. Se méfier de ses certitudes et formules à la mode. Les slogans ne sont pas que l’apanage de la pub. Tout est beaucoup plus complexe qu’une formule réflexe. Pour autant, je reste persuadé que les anti-vaccins se fourvoient sur plusieurs points. Dont celui de la guerre contre le flicage; il y a nombre d’autre vaccins à refuser. A commencer par celui de son Smarphone, sa page FB, son compte twitter… Jours et nuits, des millions de piqûres numériques dans chaque tête et cœur. Une vaccination avec sans doute plus de dégâts dans le corps social que celle générés par telle ou telle pilule ou traitement médical. La différence avec le vaccin anti-covid est que nous nous administrons la dose d’images tout seul. Chacun avec sa son kit d’auto-vaccination composé d’une souris et un clavier. Toutefois ce serait aussi contre-productif de se « déconnecter volontairement » sous prétexte que le Net génère des dégâts. Tout ce qui se fait, se pense, se crée, même les plus belles choses, produit des effets négatifs. Plus ou moins destructrices. Même les histoires d’amour finissent mal en général. Mais pas une raison pour ne pas les commencer.

     Toujours débuter encore.

NB: Très anti-corrida; je n’en ai vu qu’une seule. C'était aux arènes de Bayonne.  Et je me suis surpris à être bon spectateur. Toute ma réflexion et mes certitudes sur ce sujet balayées d'un seul coup. Mon émotion pas du tout raccord avec ma pensée. Encore une contradiction en direct. Toutefois, contrairement à des copains, je ne ferai pas des centaines de km pour assister à une corrida. Mais comment me positionner désormais sur ce sujet ? Je n'en ai pas vu d'autres...

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