Mouloud Akkouche
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Billet de blog 18 mai 2022

Trop vieux pour écrire

Trop vieux pour offrir son ombre à la terrasse ? Le marronnier ne se pose jamais la question. Personne n'invoquera non plus son âge pour l'empêcher de produire des marrons à chaque automne. Au contraire, certains s'extasieront même de sa longévité. Un parasol naturel fort apprécié de l'homme travaillant dessous. Inséparables depuis des années. Complices encore plus les beaux jours.

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               Trop vieux pour offrir son ombre à la terrasse de la maison ? Le marronnier ne se pose jamais la question. Personne n'invoquera non plus son âge pour l'empêcher de produire des marrons à chaque automne. Au contraire, certains s'extasieront même de sa longévité. Un parasol naturel fort apprécié de l'homme travaillant dessous dès les beaux jours. Inséparables depuis des années. Le bénéficiaire de l'ombre est surnommé Lécriveur par tout le village. Au début, c'était le parigot. Avec une part de méfiance. Avant qu'il ne devienne Lécriveur comme d'autres Le Cuistot, Legendarme, Lemaraîcher, Lerâleur, Lafactrice... Après le reniflage naturel, il a aussi le droit à son étiquette sur les étagères du village. Depuis le réveil, il ne cesse de penser à la récente conversation avec son éditrice. " Faut que tu montes à Paris. Ça te fera aussi du bien de sortir de ton trou et sentir l'air du métro.". Pas la première fois qu'elle se moque de sa propension à s'oursifier. Mais avec une gravité inhabituelle dans le ton de sa voix. Il avait pris le train. Le billet mailé par son éditrice.

       Une quinzaine d'années sans mettre les pieds dans la maison d’édition. Que des têtes nouvelles, plus jeunes, dans les locaux. Personne qu'il connaissait. Tant mieux une relève pour secouer les plumes des vieux cons, se dit-il, curieux de ses nouveaux visages. Un seul regret : elle n'était plus là. Sans doute partie en retraite la standardiste, secretaire, infirmière d'auteurs en déprime (pléonoasme ? ) , chauffeure, videuse des mécontents de la lettre de refus... Soleil de garde à l'entrée. À chaque visite, il buvait un café avec elle. Pour parler de la pluie et du beau temps ; surtout de sa collection de rosiers dans sa maison de banlieue. " Faut pour tous un truc pour pas se faire bouffer par la pression de nos vies de barge. Moi, c'est les roses. Chacun son truc. Toi, c'est l'écriture. Mon mari, c'est la plongée.". Une grande bavarde. À sa place, plus personne. Le standard désormais délocalisé. Un changement qui ne le surprit pas. Le reflet de ce qui se passait partout dans la société. Normal que les choses bougent ici aussi, se dit-il. Dans le bon sens ce serait mieux, s’immisça sa petite voix critique. Il lui cloua le bec. Pas monté à Paname pour refaire le monde.

        Son éditrice l'a invité à déjeuner. Tant mieux vu les prix des restos à la Capitale. " On se connaît assez pour être franc. Ton dernier manuscrit ne sera pas publié. ". Il fronça les sourcils. " J'ai signé un contrat et reçu une avance." Elle a hoché la tête. " Oui. Je sais. Il était même dans le visuel de la programmation. ". Elle se resservit un verre de rouge. " Écoute... Comment te dire ? Les temps ont changé. Je suis montée trois fois au créneau auprès de la nouvelle direction. Chaque fois un refus. ". Il se frotta la joue. " Le bouquin est mauvais ? ". Elle esquissa un sourire. " Ce serait trop simple. La qualité n'est pas du tout leur souci. Pour eux, tu es un auteur qui a de la bouteille, pas mal de bouquins derrière toi, mais... tu n'as jamais eu de succès. Beaucoup plus simple de défendre un primo romancier qu'un... ". Il l'interrompit d'un geste. "Trop vieux ; c'est ça ?". Elle acquiesça d'un hochement de tête.

       Le serveur vint prendre la commande. Dès qu'il s'éloigna, elle toussota. Gênée." Comment t'expliquer la situation en ce moment ? C'est que...  Ton boulot est devenu très difficile à défendre auprès de la presse. Pas vraiment d'angle pour te mettre en avant. Alors qu'un premier roman, ça plaît toujours ou... Un auteur avec une bio-particulière, une vie décalée, comme disons... Chauffeur de taxi, gigolo, escroc, pute, noir ou arabe de banlieue qui s'en es sorti, ukrainien ou afghane en exil, si tu changes de sexe à ton âge ce serait pas mal, tout ce qui tourne autour du genre est très porteur aussi en ce moment...Comble du cynisme, le viol est recherché par des ordures de confrères que pour faire du buzz vendre. Je ne vais te donner des noms. C'est à gerber... L'idéal pour vendre est une personnalité bien accrocheuse qui change de la bio classique de l'auteur grand bourgeaois écoutant Mozart en caressant son chat. Complètement fini tout ça. Et tant mieux d'une certaine manière. Mais on est en train de tomber dans l'inverse: plus que du trash et du sensationnalisme. Parfois c'est bon. Pas si souvent.". Il fronça les sourcils. " On peut être SDF, violé, escroc, ou pute, et être très bon auteur." Elle souffla. " Bien sûr. Je caricature volontairement. Parce que je suis en colère. Le sujet est pus complexe que mon p'tit coup de gueule contre mes collègues.  Tous les éditeurs ne sont pas des cyniques. ". Elle commanda une autre bouteille de rouge. " Excuse-moi." Elle répondit à un mail.

        Il l'a dévisagée. Elle était très tendu. Son regard perdu de sa lumière. Assombri en accéléré. Elle releva les yeux. " Je... J'aurais voulu n'avoir jamais à te dire ça. Mais toi, désolé, pour eux, mes nouveaux boss; tu n'es qu'un auteur de 63 ans avec certes une œuvre derrière lui, mais aucun succès. En plus, tu es lent, un texte tous les trois ou quatre ans. Tu ne pèses plus rien du tout. Moi non plus d'ailleurs. Ils veulent fermer la collection que je dirige... Des bouquins hybrides, trop de fragments ; non-identifiables en surface de vente.Quel connard ce nouveau directeur éditorial! Il se prend pour un baroudeur avec sa barbe, ses tatouages, et ses Doc Martens. Je le hais ce connard. ". Et elle s'est mise à chialer. Jamais il ne l'avait vue dans un tel état. Au bout du rouleau.

        Elle a poussé un soupir. " A 47 ans et mes méthodes d'édition, je suis devenue une dinosaure. De la génération ne rêvant pas que de page-turner. Une ringarde déconnectée des enjeux du moment. Bien sûr qu'il faut rentrer du fric. Avec ma collec, je n'ai jamais perdu un centime. Et même eu un gros succès. Mais mon but premier n'est pas de remplir les caisses à n'importe quel prix. Moi, je lis les manuscrits. Eux les pèsent pour d'abord savoir combien ils peuvent rapporter. Aucun don pour jouer à la p'tite marchande." Il ne l'a interrompu que pour demander du feu à la table voisine. Elle en a gros sur la patate. Très inquiète de son avenir.

       Au fil de ses explications, il l'a sentie plus en difficultés que lui. Elle vivait au milieu des nouveaux carnassiers à chaussures pointues et PowerPoint. Piégée. Certes, héritière et mariée avec un dirigeant de grosse boîte, elle n'aura aucun souci à se faire sur le plan financier. Contrairement à lui avec l'équivalent d'un RSA par mois en une trentaine d'années d'écriture. Sans le moindre bien ni héritage. 63 balais et son dernier manuscrit refusé. Pourtant, il la sentait plus fragile que lui. " Même la méditation m'aide plus. Je craque vraiment dans ce nouveau monde de merde. Et... Plus la niaque de me battre pour la littérature." Il a rallumé une clope et commencé à lui remonter le moral. Changement de rôle.

         Tous deux sont sortis du resto. Après un déjeuner à rallonges. Il l'avait convaincue de ne claquer la porte que après avoir trouvé une autre place. Réussissant même à la faire rire avec ses imitations de politiques et peoples. " Reste surtout comme tu es.". Sa phrase en le serrant dans les bras devant l'entrée de la maison d'édition. " Aucun souci pour ça. Je ne saurais que rester ce que je suis. Tu vois : toujours nul en concordance des temps. ". Nouvels éclats de rire. " Côté Fric, ça va ? Pas trop dur dur ?  ". Il a haussé les épaules. " Je continue d'animer des ateliers d'écriture. Je ne vais pas me plaindre. En plus, c'est quand même un peu moi qui me suis foutu dans le rôle du prolettré. Préférant écrire pour la radio que pour la télé. Pas le même chèque. Je ne regrette rien. Quel bel outil à fictions que la radio." Un barbu s'est penché à la fenêtre. "C'est mon nouveau boss". Lécriveur lui a adresssé" un signe " Bonne journée Monsieur Page turner.". Elle a lancé un clin d’œil à Lécriveur avant de rentrer. Faut qu'elle se barre d'ici pour ne pas se faner, pensa-t-il. Une femme méritant mieux. Métro ou à pied pour la gare ?

      Large sourire au départ du train. Lécriveur très heureux de redescendre chez lui. Des bribes de conversations revenaient. D'accord avec elle sur de nombreux points, mais pas sur les page-turners; un terme qu'il venait de découvrir. Resté au vieux terme franchouillard de best-seller. Des années qu'il ne lisait quasiment que de la poésie et des polars, addict aux thrillers. Autant de mauvaise et bonne poésie que de bons et mauvais romans dits de gare. "Le succès n'est pas un gage de nullité, et inversement ne pas vendre ne fait pas de toi un bon auteur. Tout n'est pas aussi binaire. " Elle l'avait dévisagé, étonnée par sa remarque. " Quelle solution alors ? Je n'en sais rien. Sans doute une éditrice dépassée. Peut-être ouvrir ma maison d'édition. Et je vais commencer par ton manuscrit à toi. " Il avait souri. " Tu veux déjà mettre la clef sous la porte avant de l'ouvrir ? À moins que tu ne te spécialises en littérature d'EHPAD". " Il savait qu'elle rebondirait. Peut-être sur d'autres pistes que le monde de l'édition. Quelque part se trouvait son jardin de roses... En attendant, lui repartait avec un manuscrit sur les bras. Première fois en deux décennies d'écriture. Aucun refus depuis qu'elle l'avait publié dans sa collection. En rire ou en pleurer ? Autant laisser les larmes pour les vrais drames du monde, relativisa Lécriveur. Dans la hiérarchie des malheurs du siècle, son refus de manuscrit ne se trouvait pas au sommet de la douleur humaine. Emmerdant, mais pas mort d'homme ou de femme. Que du papier et des mots.

   Trop vieux pour aimer ? La question  que s'était posée Lécriveur en fixant un type d'une vingtaine d'années. Son regard se posa ensuite sur une quadra au téléphone. Et elle, trop vieille pour rêver ? Lui, trop vieux pour douter ? Il passait d'un visage à l'autre. " Contrôle des billets, s'il vous plaît." Lécriveur a levé la tête. " Trop vieux pour me contrôler." Il s'est marré comme un gosse en tendant son billet. Le contrôleur afficha un air surpris et passa à un autre rang. Un homme vrilla le poing fermé devant son nez. Lécriveur sourit en voyant le geste: abstinent depuis seize ans. Sauf de l'herbe de son jardin. Un vieillard traversa la voiture. Quel âge pouvait-il avoir ? Sans doute un nonagénaire. Trop vieux pour la retraite ? Le train s'est arrêté. Lécriveur a presque deux heures d'attente. Il va se promener en ville. Une femme d'une trentaine d'années se regarde dans un miroir rivé à une façade. Elle se remet du rouge à lèvres. Il la trouve très belle. Étrange mélange de fragilité et de certitudes. Le miroir trop vieux pour tant de beauté ?

       Depuis combien de temps est-il près du marronnier ? Un papillon posé sur une botte de sa compagne. Jamais il n'en a vu de si gros. " Papillon énorme avec des sortes de ronds sur les ailes. ". Google répond : " Le Grand paon de nuit est un papillon qui doit son nom à sa grande envergure de 15 centimètres. Quand il atteint sa forme adulte, il a environ une semaine pour trouver un partenaire et se reproduire. Diffusant un appel chimique qui rayonnera jusqu'à 5 kilomètres à la ronde. Les adultes n'ont pas de trompes et ne se nourrissent pas. Leur seul objectif est de se reproduire et de disparaître. " En fin de semaine, trop vieux pour se reproduire ? Il détache les yeux du papillon et reprend la lecture de son manuscrit. Trop mauvais ? Malgré son détachement, y a pire dans le monde ; il a fini par être touché. Sans incriminer qui que ce soit. Loin du genre à penser que ce sont les éditeurs qui ont tort, la société qui ne comprend rien à la littérature, etc. Des critiques, il ne retient que les négatives.

       Depuis l'enfance, il n'a aucune confiance en lui. Pathétique et pathologique, se dit-il souvent. Sans réussir à se guérir. Pensant parfois que l'écriture a accentué son manque de confiance. Incroyable. Extrait de sa poussée de doute par un deuxième Grand paon de nuit sur la botte. Le couple éphémère ne tarde pas à rentrer dans le vif des ébats et à remplir leur contrat de vie. Lécriveur les prend en photo puis les filme pour un site d'images vues que de lui et de quelques proches. Il a déjà la légende : " Proposer la botte".

© Marianne A

       Le lendemain,  le couple a disparu. Que signifie leur passage et accouplement chez lui ?  Le papillon est un insecte chargé de symboles dans nombre de civilisations. Souvent lié à la mémorphose et à la quête de légèreté. Même si Lécriveur se moque des symboliques, il a voulu un voir un signe à ne pas lâcher sa tâche d'écriture. Voler encore plus loin sur son bout de clavier. Lécriveur petit-déjeune sous le marronnier. L'air matinal est déjà très chaud. Un énième café avalé, Lécriveur grimpe sur son vélo. direction le village d'à côté à une dizaine de km. Il s'arrête devant la poste. Dans son sac, trois exemplaires du manuscrit refusé. Pour un envoi papier aux derniers éditeurs refusant les "mailuscrit" comme les a rebaptisés une amie à lui. Reparti comme à ses débuts. Après relecture de son texte, il a décidé de ne rien retoucher. Une première pour lui toujours à corriger, recorriger, jamais satisfait ; à tel point que son éditrice l'a surnommé " der des der". 64 ans dans une semaine et le début de la confiance en soi ? Pas tout à fait. Lécriveur  a changé le titre de son manuscrit.

        Trop vieux pour mourir.

      NB Une fiction inspirée de certains conversations et débats sur le monde de l'édition.   Les individus de monde de la culture ne sont pas les seuls à souffrir de kleenexisation...

      Pour conclure, quelques mots de Marcel Cohen, un grand poète et essayiste qui a publié entre autres un recueil titré "Le Grand paon denuit".Sa vision de la littérature, très à rebrousse-époque, peut s'écouter ici.

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