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Billet de blog 18 sept. 2022

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Silence sans leçons

Se méfier de l'index dénonciateur qui planque son pire? De nombreux exemples nous poussent à la méfiance. Le doigt qui cache une forêt de gifles et autres violences physiques et mentales? Certes une réalité.Toutefois pas une généralité.Comment réagirions-nous - non people- avec autant de regards traversant les murs de notre histoire? Son intime piégé dans une nasse de regards.

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Maintenent Je Sais . Jean Gabin, Clip Composé © lavideolaraandre16

                       On ne parle plus, on se vend. Avec le but, pour les plus acharnés à la vente de soi  de faire taire toute voix pouvant avoir plus de voix que la sienne. En quelques années, notre langue est devenue une surface commerciale mobile. Mobile, Ô mon beau Smartphone, dis-moi si je suis le plus liké. Qui dois-je encenser ou détruire pour augmenter le nombre de mes aimants et aimantes ? Que faire pour ne pas sombrer dans l’anonymat de la toile ? Je suis prêt à tout ; même à cesser de penser pour peser plus sur la colonne de droite de mon compte tweeter : mon nom dans « la tendance du moment ». La langue sert aussi à occuper l’espace. Public ou privé. Un repas ou les médias. Qui n’a pas vécu des guérillas de table (souvent menées par des hommes) pour occuper le centre. Par le rire ou l’étalage de son savoir. Plusieurs façons de se placer au cœur des échanges.

Grande différence avec rire ensemble et contre un individu ou un groupe. Très rares celles et ceux n’ayant pas pointé du rire le bouc émissaire du moment. Ne serait-ce qu’au collège. Les parangons de vertu, adeptes du juste le plus parfait, ont tendance à effacer les zones d’ombres sur le rétro. Pour ma part, j’ai participé à ce genre de lynchage sous couvert d’humour. Du côté des lyncheurs. Pourquoi ? Sans aucun doute, par trouille profonde d’être exclu de ma bande. Rester solidaire des rieurs sans régir à une forme de harcèlement. Comment avoir changé ? En me  retrouvant à mon tour dans la peau du harcelé de rires gras. Sur la rive solitaire du vanné.

La vente de perfection totale est une arnaque. N’écoutez pas les gens qui essayent de la vendre. Même parfois les plus proches et des êtres plein de bonnes intentions. Une vente souvent commencée en décortiquant point par point l’imperfection de l’autre - à ne pas imiter. C'est facile. Suffit de soulever des tapis, des draps, titiller des silences, pour se rendre que le vendeur ou la vendeuse du bien n’est pas aussi propre que ses mots assénés souvent avec front plissé et voix empreinte de gravité. Incritiquable, car venu débusquer le méchant ou la méchante. Parfois avec raison. Dénoncer toutes les saloperies, les violences conjugales, les incestes, et tous les actes de destruction d’un être ou de plusieurs, est une nécessité. Une assistance à semblable en danger. Intéressant aussi de faire le chemin à l’envers.

Partir de l’index et remonter le corps dénonçant. S'interroger sur le doigt qui interpelle et désigne le mal. Si propre que ça l'index  qui lave plus blanc que blanc ? On le croit sincère. Difficile de soupçonner celle ou celui dont les propos résonnent avec vos idéaux. Heureux qu’une voix puisse les porter plus haut, plus fort, plus loin que soi. En plus, des idéaux légitimes. Pourtant, si on gratte un peu ce doigt.Que découvre-t-on ?  Le porteur de l'index n'est pas si parfait qu'il n'en en donne l'air avec ses mots choisis. Peut-être le doigt d’une main qui a giflé sa compagne, s’est glissé sans autorisation entre des cuisses ou dans un anus, a envoyé un mail ou un texto ordurier et ravageur, détourné des fonds publics… Une liste non exhaustive et sans frontières de classes, d' opinion politique, de niveau intellectuel et culturel... Chacun et chacune peut s'y retrouver plus ou moins un jour ou l'autre. Certaines femmes ou individus décrits comme issus de la minorité dominée ne sont pas pas non plus exonérés du pire. Sommes-nous tant que ça à la hauteur de nos idéaux ?

La réponse est non. On aurait plutôt tendance à baisser le niveau de nos idéaux pour les ramener au niveau de notre imperfection. Plus difficile et coûteux de chercher à s'élever. Nettement moins compliqué de s’arranger avec nos petites et grandes saloperies de proximité et plus loin. Celles et ceux dénonçant à tour de bras (parfois uniquement pour occuper une position sociale ou morale et en tirer des bénéfices) devraient peut-être d’abord balayer devant leur seuil. Tenter de redresser leurs torts avant de vouloir tordre encore plus ceux de leurs contemporains et contemporaines. Et il y a beaucoup de boulot pour chacun, répond en écho mon miroir. Si idiot que ça de regarder le doigt en écoutant le beau discours ?

Un vieux militant communiste parlait beaucoup à la bande d’ados autour du baby-foot et du flipper. Pas facile de s’en décramponner. Rarement vu un tel bavard qui, pour dire bonjour, refaisait l’histoire de l’humanité. Et les jours de plus grande volubilité, il faisait parfois un détour par le Big bang avant de rejoindre son rosé. « Tu sais, moi… J’ai pas toujours été un délicat. Plutôt même la main lourde. Le matin, je manifestais pour plus d’égalité et contre toutes les injustices. Un vrai combattant de l'injustice. Et je le regrette pas. Mais le soir, je cognais ma compagne. Ça ; je le regrette. Le type qui juge si facilement les autres hommes faisant la même chose chez lui. À force de juger la merde des autres, on se sent à l'abri. Pourtant, c'est... Je suis le connard que j'ai dénoncé toute ma vie. Un vrai connard de merde. Je devrais la fermer et me faire tout petit. Arrêter de donner des leçons de solidarité et de vendre un canard qui se nomme " Humanité ». Il parlait avec le patron du rade. L'un et l'autre avaient déjà éclusé nombre de Ricard. Quelle lucidité d'un type quasi-illettré et voulant changer le monde. Une conversation citée de mémoire. Elle date de plus de 45 ans. Mais elle est toujours d’actualité.

Se méfier du doigt dénonciateur qui planque son pire ? Les très nombreux exemples de l’histoire passée et récente nous poussent à la méfiance. Le doigt qui cache une forêt de gifles et autres violences ? Certes une réalité. Toutefois ne pas en faire une généralité – la facilité de chacun d’entre nous pour ne pas penser plus loin que soi. Tous les doigts ne sont pas des cache-horreur de la puissance désignant le mal. Fort heureusement que la pourriture ne règne pas dans chaque main qui dénonce le pire. Mais quelque chose reste gênant notamment dans les violences à l’intérieur d’un couple ou une famille. Chacun de nous, voyeurs et voyeuses d’écran, installés dans notre chambre à coucher ou notre salon. Jour et nuit sous son toit. Comment réagirions-nous - non people- avec autant de regards traversant les murs de son histoire ? Toutes nos affaires sales déballées à la vue de tous et de toutes.  Son intime piégé dans une nasse de regards.

Après tout, tant pis pour les personnalités publiques qui tombent sous les feux nourris des médias et des réseaux sociaux. Surtout quand elles se drapent dans la stature de l’homme ou de la femme parfaite. Faut pas jouer la carte du bon ou de la bonne aux mains immaculées quand tout n’est pas si «  propre » à domicile. En plu, impossible de ne pas avoir ne serait que quelques petites et grandes saloperies visibles ou cachées dans les plis de son histoire d’homme, de femme, d’enfant, etc. Même en se croyant du bon côté de l’humanité. Certains et certaines sont persuadés sincèrement de ne pas pouvoir être celle ou celui qu’ils dénoncent. Le pourri c'est toujours l'autre. Circulez, y a rien d'imparfait. Totalement propre en soi.

Bien planqué jusqu’à ce que le doigt dénonciateur soit pris la main sur la joue de la compagne, sur le corps d’un gosse, dans la caisse des deniers publics... Même si tel ou tel acte ignoble est condamnable ( surtout par la justice) , l'étalage de l’intime est toujours une sorte de violence retour. La vengeance à l'abri de son écran.  D’aucuns n’attendent que ça pour se ruer sur la chair de l’adversaire mise à nu médiatiquement. Pouvoir gagner des points sur un homme ou une femme à terre. Comme une sorte de jouissance des adversaires pouvant à leur tour pointer leur doigt. En attendant qu’ils se retournent contre eux… Personne n'est à l'abri d'un dérapage plus ou mois grave. Mais il faut l'assumer. Ne pas le nier c'est déjà aider la victime. Et peut-être essayer d'avancer en soi. Se servir de sa chute pour s'améliorer. Transmettre de l'espoir aux prochaines générations. Ne cherchant pas à s'ériger en être parfait et vouloir diviser le monde en deux: les bons et les mauvais. La réalité est toujours plus subtile que ce genre de division simpliste. Vendre une imperfection qui cherche à s'élever ?

Toutefois indéniable que les hommes et les femmes publics qui tombent ont collaboré au système. En ayant bien profité de la punch-Line assassine.Ils s’en sont même nourris pour exister. Fier de gagner le combat de tweet contre tweet, message contre message ; toutes ces guerres de mots. À celle ou celui disposant d’une plus grosse force de frappe. Avant de tomber sous les mots de ses adversaires ou de ses alliés. Rares les « tombés au champ 2.O » qui en tirent de vraies conséquences. Notamment en décidant de se taire. Un silence public total. Dans un premier temps. Quitter le miroir pèse ego et distributeur de bons et mauvais points. S'absenter du je. Se sevrer de son addiction à donner des leçons. Ne pas renoncer à sa parole. Mais ne plus la considérer comme détenant la vérité. Apprendre à parler autrement. Cesser de donner des bons et des mauvais points. Distribuer des silences. Dont un nécessaire à comprendre l'autre sans le juger à l'aune des mots de son histoire.Sortir de son rôle de celui ou celle qui détient la bonne façon de vivre et penser. Comme peut-être à travers ce blog distribuant aussi bons et mauvais points. Comment échapper à cette tentation et balayer aussi devant ses impasses ? Sans doute en apprenant à se taire et douter. Surtout de ses certitudes.

Un silence sans leçons.


NB: À propos de violences conjugales, lire ou relire le très fort « Lettre à mon juge », de Georges Simenon. L’enfer des coups assénés par un homme censé aider l'autre: un médecin. Une plongée l'intérieur de son être. Jusqu'à l'assassinat de sa compagne. . Un tueur se raconte à son juge. Ce texte est profond et subtil Plus intéressant que nos tweets de réaction souvent à tort et à travers. Notre époque trop commentariste et bavarde ?

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