Voyageur de fenêtre

« La rue c’est pas pour les gosses.». Ils le ramènent à l’école. L’instituteur le colle au fond de la classe. Avec la punition à rendre. Il n’ouvre pas son cahier. Entendant d’une oreille - en cours d’exil - la voix adulte et celle des élèves répondant aux questions. Absent. Le regard sur la vitre. Les arbres sont presque à poil. Sa plus belle punition commence.

                                                                              

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                                                                                                       Merci à Charles Dugowson.


          Tremblement de chaise. Elle bouge d’avant en arrière. De plus en plus vite. Menaçant sans cesse de tomber sur le lino. Une demi-heure sans bouger est un enfer pour lui. Il ne cesse de triturer les objets sur sa table. Son dos est tapissé de sueur. Il se sent étouffer. L’instituteur se retourne pour écrire au tableau. Il se lève d’un bond tel un ressort comprimé. Grande respiration. Il sourit. Libéré de la position assise. L’instituteur se retourne. Il pointe l'index sur lui. « Assieds-toi tout de suite ! Tu vas me copier cent fois: on ne se lève pas sans autorisation. Moi je vais te faire marcher au pas.». Il reste immobile. Sans le moindre geste. L’instituteur se rapproche. Et lui se précipite sur la porte.

    Une cavale de deux heures. De ruelles en rues jusqu’à un square. Assis à côté d’un clodo. Le vieil homme n’arrête pas de secouer son pied. « Qu’est-ce que tu fous-là le gosse?». Il raconte ce qui s’est passé. «Attends-moi là.». Il est revenu avec des flics municipaux. « La rue c’est pas pour les gosses.». Ils le ramènent à l’école. L’instituteur le colle aussitôt au fond de la classe. Avec la punition à rendre. Il caresse la couverture de son cahier sans l'ouvrir. Entendant d’une oreille - en cours d’exil - la voix adulte et celle des élèves répondant aux questions. Absent. Le regard sur la vitre. Les arbres sont presque à poil. Sa plus belle punition commence.

     Voyageur de fenêtre.

    Collège. Service militaire. Petits boulots. Parti politique. Rédaction de journal. Maison d’édition. Salon du livre. Il n’a jamais pu rester assis. Encore moins avec un poids sur l’épaule. Main malveillante ou bienveillante. Rebelle ? Non. Il passe inaperçu. Nul casse où cri de colère. Chaque fois posant un bref regard sur l’autorité face à lui avant de s’éloigner. Sauf un jour. Le coup de boule parti plus vite que son ombre. Une ombre derrière laquelle il passa plusieurs années. Éducateurs, flics, psys… Personne n’a pu le guérir de son gigotage. Sauf la course fébrile de ses doigts sur le clavier. Il a déjà plusieurs romans publiés. Le prochain est en course.

     Ses livres ne le font pas vivre. Il vend des sacs et ceintures en cuir sur les marchés de la région. Deux fois par semaine. Sans maître pour lui dire de s’asseoir. Ou libraire voulant le contraindre à rester derrière son stand. Sa première séance de signature fut sa dernière. Avec l’étrange impression de retourner à l’école primaire. « Non. Je ne suis pas fait pour les selfies d’encre. J'aurais l’impression de graver une pierre tombale. Je laisse la place à ceux qui aiment cet exercice. Chacun ses plaisirs.». Son éditeur a insisté. En vain. Il n’a jamais fait la moindre dédicace. Même pas en service de presse. Ni à sa famille et amis. L’auteur catastrophe pour un éditeur. Encore plus pour l’attachée de presse. Il est rayé du carnet d'adresses.

      Aucun souci pour lui. Si heureux de pouvoir être à côté. Sans trop de bruit. Quasi invisible dans l’air du temps. Ayant échappé à toutes les mâchoires humaines qui veulent bouffer du contemporain. Des morsures pour un petit ou immense pouvoir. Les coups de crocs venant souvent de ceux qui ne vous veulent que du bien. Le prix à rembourser est souvent plus cher qu’avec le salaud qui n’exige pas de remerciement. Comment est-il devenu presque libre ? La date précise est un jour de son neuvième automne. Deux heures de cavale lui avait suffi pour faire le tour du monde. Comprendre en accéléré qu'il est une part d'horizon. Le regard à la fenêtre de soi. Les yeux sur l'autre. Le doigt toujours sur la couture de la curiosité. Il voyage en classe intime. Sans dieu ni dogme. Un voyage sourire aux lèvres. Joyeux réfractaire.

    Incapable de rêver au pas.


NB : Un petit texte écrit en pensant à Charles Dugowson. Un auteur de pièces de théâtre. Le premier  «homme dans la culture» à avoir décroché son téléphone pour me donner quelques tuyaux. Une voix tour à tour grave (chargée sûrement de fantômes du passé)  et attentive à un «novice des lettres». En plein doute. Il m'a parlé et écouté. Encouragé à persister. Une voix importante pour moi à ce moment-là. Je ne l’ai jamais rencontré. Mais il compte encore pour le novice plus âgé que je suis aujourd'hui. Merci à tous les passeurs de culture comme cet homme.

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