La vieillesse est un voyage

Le virus a transformé le regard sur la vieillesse. Plus des individus improductifs et envoyés à la «casse sociale». Pas un jour sans un spot à la télé ou à la radio pour rappeler les gestes-barrières avec nos proches les plus âgés. Nouvelles stars ridées et masquées au cœur des vidéos de prévention sanitaire. La vieillesse sortie de l'ombre ?

           

Un vieillard danse sur de la musique de rue © Rumble Français

 

                       Fils de vieux. Mon père avait soixante ans à ma naissance. Une situation longtemps compliquée pour le gosse que j’étais. Très troublante. Surtout quand on le prenait pour mon grand-père. Notamment une fois à l’entrée de l’école primaire. « Ton pépé est là. ». Ce n’était pas une moquerie de la part du copain de classe. Persuadé qu’il s’agissait de mon grand-père. L’ouvrier honoraire (d’autres corps de métier l’inscrivent bien sur leur carte de visite de retraité) m’attendait un peu à l’écart. Visiblement gêné. Que faire ou ne pas faire ? Quelle attitude adopter ? Il semblait perdu. Une première pour lui. Se contentant de danser d’un pied sur l’autre en tirant sur sa Gauloise. Essayer d’être le plus invisible possible. Je l’ai fusillé du regard. Pourquoi venir me chercher ? Jamais il ne l’avait fait auparavant. Il aurait pu être le père des parents de mes copains de classe. Ce soir-là, j’ai marché le plus loin possible de lui. Pas mon père ce vieux. S’était-il rendu compte de ma honte ? Sans doute, car il n’est plus venu me chercher à l’école. Deux ou trois fois, je l’ai surpris à changer de trottoir. Pour ne pas m’infliger sa vieillesse devant mes copains ? Sa honte à lui ? Je ne l’ai jamais su. Un homme guère enclin a déranger le silence. Avec le recul, j’ai honte de ma honte. Semblable à la plupart des gosses voulant que leurs parents soient bien dans le moule. Exactement comme ceux de leurs potes. Surtout ne pas se faire remarquer.

         Bientôt aujourd'hui son âge quand il m’a convoqué sur la planète. Je suis devenu à mon tour un grand-père potentiel. Avec de plus en plus de vieux (certains détestent ce terme-souvent contourné par des contorsions sémantiques ) parmi mes proches. La retraite et le mal de dos s’invitent de plus en plus souvent dans les conversations. Toutes sortes de vieillesses. Elles sont plus ou moins bien vécues. Résignées ou apaisées. Parfois les deux. Quelques vieillesses fort difficiles. Notamment pour certains, plutôt ouverts et sympathiques, dont le pire - sommeillant au fond d’eux - se révèlent en vieillissant. Tandis que d’autres, au contraire, se bonifient avec le temps. Mais aucune vieillesse sans petites et grandes douleurs. D’abord physiques. Quand le corps prend des libertés avec soi, quasiment à se faire des sortes d’auto-croche pieds. « Si à cinquante ans, tu te réveilles sans avoir mal quelque part, c’est que tu es mort. ». Une phrase qui me faisait sourire en l’entendant. Certains mettaient la barre à soixante ou soixante-dix ans. Comme pour repousser le plus le moment de l’inexorable. À quel age commence la vieillesse ? Difficile de répondre à ce genre de question. Sans doute des critères différents selon les cultures et pays. Et chaque être vieillissant. La médecine, les instituts de sondage et d’autres structures ont leur grille technique. Dont celle du troisième âge (plus de soixante-cinq ans) définie abruptement sur le Net par : dernier stade de la vie, juste avant la mort, caractérisé par un affaiblissement des fonctions vitales. Quels que soient les critères, tous les vieux, en forme physiquement ou décrépits, ont un point en commun pour leur dernier voyage. Ils voyagent accompagnés. Jamais entièrement seul. Comme certains enfants voyageant accompagnés dans le train. Quelle est cette accompagnatrice de vieux.

    Leur enfance. Elle est du voyage. La dernière virée, longue ou courte. L’enfance remontée à la surface est plus ou moins discrète. Elle apparaît et disparaît. Comme des cartes postales de paysages intérieurs venant s’incruster sur la fenêtre. Pendant que le présent défile derrière la vitre. Des êtres tour à tour ici et ailleurs dans le même corps. Certains regards, retissant leur histoire du début, tapissent la fenêtre jusqu’à ne plus rien voir de l’extérieur conjugué au présent. Que le passé. D’autres changent les images d’hier au fur et à mesure pour toujours pouvoir profiter du paysage du moment. Il y a aussi ceux ne laissant que les cartes les plus marquantes de leurs histoires. Rares les vieux voyageurs sans rien sur la fenêtre. J’avais déjà repéré l’accompagnatrice. Elle habitait en permanence le regard de mon père en voyage sur son siège de salon. Aujourd’hui dans celui de ma mère et d’autres vieux. Tristesse de prendre le dernier train ? Pour untel ou unetelle, il n’y a que le chagrin de sortir de table. Le générique de fin s’affichant dans les yeux. Tandis que d’autres regards brillent en soufflant sur les braises de leurs premiers feux. Heureux de retrouver des parts d’eux dissoutes dans le fleuve d’une existence. Un jeu entre eux et l’accompagnatrice. Comme si elle leur tenait la main sous la peau. Dans quel but ? Pour jouer encore sur la marelle invisible entre terre et ciel. 1,2… Il était une fois toi. Avec des rires mêlés d’hier et d’aujourd’hui. Une main aussi pour les aider à traverser. Franchir la frontière.

         Pourquoi évoquer le sujet des vieux dans un billet ? D'abord un lien avec mon chantier de vieillissement et celui des proches. M’sieur ! M’sieur ! Inutile de faire la sourde oreille. Ces mots me sont adressés. Bref remerciement avant de refuser la place assise. La vieillesse peut attendre la prochaine station. Le jeune mec, ayant déjà oublié le vieux debout, s’est replongé dans son Smartphone et le début de son voyage. L’évocation de ce sujet est aussi l’un des effets du virus. Avec Covid 19, la vieillesse a changé de place. Elle n’est plus sur le côté ou en ombre derrière les rideaux d’un Ehpad ou de chez soi écartés d’une main tremblotante pour faire respirer son regard. Revenue au centre de toutes les préoccupations. Pas un jour sans un spot à la télé ou à la radio pour rappeler les gestes-barrières avec nos proches les plus âgés. Nouvelles stars ridées et masquées au cœur des vidéos de prévention sanitaire. Pépé et Mémé aspirant toute la lumière. Comme si, troublé par un virus, le jeunisme avait perdu quelques crocs dans le parquet. Les vieux, plus cotés à l’argus des valeurs actuelles du fric et la compétitivité, ont en quelque sorte retrouvé une valeur. Comme toutes les petites mains coûtant un pognon de dingue qui continuant de sauver des vies… Des vieux extraits de la gigantesque casse où ils sont relégués avec d’autres, pas du même âge, mais jugés comme eux : plus du tout rentables à la machine à profits. Exit le vieux et le rien. Mêmes inutiles au rebut ?

        Bien sûr, il y a des exceptions à la règle mettant les vieux sur la touche. Certains d’entre eux n’ont jamais quitté le centre. Quelques-uns semblent indéboulonnables. Parfois, ils offrent un spectacle pathétique en voulant à tout prix briller sur plateau télé ou radio. Rien de plus triste qu’un dinosaure des barricades ou d’avant travesti en jeune lion ou lionne à crinière de plasma. Peut-être leur passeport pour ne pas sombrer ? Après tout, chacun libre de s’accrocher à ce qu’il peut avant de disparaître des radars terrestres. Tous les vieux, refusant d’être déclarés absent pour cause de non-rentabilité, n’offrent pas ce genre de spectacle. Bien au contraire. De beaux couchers de soleil, capables d’être flamboyant et discrets, qui laissent en héritage des nuits étoilés. Des étoiles n’ayant pas besoin de pouce levés pour laisser des traces lumineuses dans leur sillage. Peu importe qu’ils se couchent sur un quartier huppé, une résidence de luxe, une tour HLM, dans une ferme au fin fond d’un trou paumé. Des vieux, ayant refusé la casse, sans chercher à être de toutes les courses du moment pour briller. Cependant conscients de leur lumière déclinante. Au bord de la fin. Mais toujours sur le carnet de présence.

       Le virus a redonné aussi sa place à la mort. Rien que dans les conversations. Avec ses proches ou des inconnus. Suffit de tendre l’oreille dans les transports en commun. Lire tel ou tel tweet ou commentaire sur la toile. La mort n’est plus enveloppée dans un linceul de silence ou camouflé par un bip comme pour ne pas citer une marque publicitaire. Elle est une des couleurs de notre palette quotidienne. Aujourd’hui, mort est redevenu un mot de la langue courante. Sans doute un des effets de la comptabilité mortuaire des courbes lus et relus sur la toile. Sans oublier le décompte quotidien des médias. Un cliché de dire que l’âge c’est à l’intérieur. Fallait être sourd durant l’enfance et après pour ne pas l’avoir entendu. Le plus souvent par des hommes refusant de vieillir. Avec des arrières-pointes d’amertume. Chacun planque sa trouille de la mort comme il peut. Aujourd’hui, avec le recul, je ne trouve pas que « l’âge intérieur » soit tant que ça un cliché. Pourquoi ce changement d’opinion ? Sûrement parce que mon âge s’imprime désormais à l’extérieur. Incontournable. Certainement d’autres raisons à ma nouvelle vision d’une formule considérée si longtemps comme un cliché. Notamment en observant les nouveaux ambassadeurs du vieux monde. Que ce soit dans les médias ou en politique. Une majorité d’entre eux ont la quarantaine ont un peu plus. Comme le capitaine du « Groupe France. ». Ces…

      Tous balancés dans le même sac ? Leur nier toute individualité et différence comme les amalgameurs de tous bords ? « Je suis revenu de tout. Du connard de curé me collant le corps du christ sur la langue, de l’ordure de Staline qui a bousillé notre seul paradis à nous les prolos, et de tous les autres rêves qui se sont fracassés sur les vitrines du capitalisme triomphant. Je suis un perdant. Comme tous ceux qui ont cru à un monde moins injuste. C’est comme ça : y en a qui font croire et d’autres qui croient. J’étais crédule et… Je… Mais je suis pas entièrement à poil et manipulable. Tu vois… Rien de plus pousse au crime que de dire les. C’est avec des les qu’on a massacré des millions de gens avec les guerres de religions, dans les camps de la mort, au goulag, avec l’esclavage et les colonisations... Revenir toujours à l’individu. Que tu l'aimes ou le détestes. Sens le mec ou la nana en devant toi avec tes yeux et tes oreilles. Pas avec ce qu’on t’a dit ou appris. ». Radotage d’un pilier de bar. Revenu en effet de l’hostie de l’enfance, du communisme, de l’amitié, de l’amour… Que lui restait-il au fond de son miroir jaune anis ? Presque tout avait cramé sous son crâne. Sauf une forme de lucidité. Le vieux pochetron avait réussi un grand écart: détester la terre entière sans tomber dans la généralisation. Parvenir à cette lucidité ?

          Revenons à nos généralisations. Ces nouvelles têtes de gondole ne sont pas le vieux monde. Elle me paraissent plus vieilles. Alors qu’elles sont souriantes, cool, cultivées, très à l’aise partout… Les rides du vieux monde déjà pré-imprimés sur la façade parfaite ? Des cheveux blancs sur le cœur ? Le sourire papier glacé de ces communicants me semble inquiétant. De redoutables réducteur de coûts et traqueurs de rien dans les gares et ailleurs. Pas de bruits de bottes, juste les doigts sur le clavier et la souris. Armés d’une nouvelle appli fascisme.com avec novlangue ? Sont-ils plus dangereux que leurs prédécesseurs ? Autant nocifs ? Trop tôt pour le dire. Toutefois force est de reconnaître qu’ils sont doués pour noyer le sens dans le bocal à images. Spécialiste en réparties et formules face caméra ricochant sur la toile. Débattre avec eux en les croisant par hasard sur sa route ? Inutile. En tout cas pour ma part. Je sais que je ne fais pas le poids. Me retrouvant face à eux comme mes vieux et d’autres gens des classes populaires devant n’importe quel cravaté « qu’est-ce qu’il parle bien et a de bonnes manières». D'excellents commerciaux capables de vendre tous les produits. Leur réussite, peut-être plus que leurs aînés en pouvoir, est d’avoir réussi à infantiliser -sur de nombreux sujets- tout un peuple. Cette fois pas uniquement les classes populaires. Des méthodes différentes et plus modernes que celles des anciens. Mais avec le même objectif.

   Toujours plus pour quelques-uns. Et peu importe les dégâts sur leurs contemporains - hors de leur entre-soi - et la planète. Pareil indifférence pour la faune et la flore. Les espèces en voie de disparition n’avaient qu’à être cotée au CAC 40. Sont-ils cyniques au point de préférer le réchauffement climatique à la chaleur humaine ? Une question qu’on peut se poser. Erreur d’analyse sur nos nouveaux messieurs et dames qu’on nomme grands ? J’aimerais bien me tromper. Affaire à suivre sous la couche d’ozone… La certitude est que la majorité de la jeunesse ne ressemble pas aux managers du pays et de la planète. Ils ont d’autres réflexes et projets. Parmi la jeunesse des poètes, des penseurs, des politiques ( pas technico- politiciens), des constructeurs, des chercheurs… Des cons et des connes aussi. Nulle raison qu’ils ne bénéficient pas non plus du privilège de l’imperfection. Guère un scoop que la connerie est la richesse la mieux partagée. Mais la jeunesse restant l'une des meilleures carte de l’avenir. Avec la beauté et la poésie. Plus tout le reste à inventer.

      Terminus. Fin du voyage un jour ou une nuit. Arrivée tendue ou sereine ? Tout dépend de la trajectoire du voyageur ou de la voyageuse. Chaque arrivée en dernière gare est différente. Pareil pour les départs. Un voyage unique. L’enfance accompagnatrice s’arrêtera aussi. Plus personne n’ayant besoin de sa main. Elle s’effacera définitivement. Tandis que le présent continuera de défiler derrière la vitre; lui ne s’arrête jamais. Contrairement au train de notre histoire individuelle. Quelle que soit la classe et numéro de place, il faudra descendre. Laisser sa place à d’autres. S’accrocher à son siège ? D’aucuns le feront. Plus ou moins longtemps. Pour finir par lâcher prise. Chaque voyageur et voyageuse descend avec son accompagnatrice. Croisant des hommes et des femmes montant. Chacun son dernier voyage.

       Et ses bagages d'enfance.

 

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