Si t’as rien à te reprocher

Caméras de Damoclès. Que de protestations contre la vidéosurveillance des villes. Encore le mois dernier dans la queue à la boulangerie.« Quel scandale ! Au lieu de nous coller des caméras partout, ils devraient mettre tout ce fric pour le collège et les écoles du quartier. Nos impôts pour l’école, l’hôpital, et pas pour la télésurveillance.» Signer ou non la pétition ?

            

 © Marianne A © Marianne A

 

              Caméras de Damoclès. Que de protestations contre la télésurveillance. Encore le mois dernier dans la queue à la boulangerie. Un couple pestait contre l’installation de caméras dans le quartier. Tous deux étaient très remontés contre la municipalité. « Quel scandale  ! Au lieu de coller des caméras, ils devraient mettre tout ce fric pour le collège et les écoles du quartier. Priorité à nos enfants et l'éducation. Nos impôts en priorité pour l’école, l’hôpital,  et pas pour la télésurveillance. On doit se battre contre l'installation de ces caméras dans notre quartier. Ne nous laissons pas faire. ». Surtout lui qui parlait fort avec de grands gestes. Les joues rouges de colère. Déterminé à lancer une pétition contre l’initiative du maire. Un maire écolo qu’il avait soutenu en tractant pour lui au marché. Avec écrit noir sur les tracts qu’il n’y aurait pas de caméras de plus ni d’autres policiers municipaux. « Le principe de réalité est incontournable. Je suis le premier à le déplorer mais nous ne pouvons pas jouer les autruches. Nier la réalité serait une forme de lâcheté et d'abandon d'une partie de la population déjà très fragilisée. Nos quartiers populaires ont aussi le droit à la sécurité. Se sentir bien sur leur lieu de vie. ». Quelques phrases du dernier édito du maire dans le journal de la ville pour annoncer l’installation de nouvelles caméras de surveillance et le recrutement de deux agents de plus dans la police municipale. Trois mois après son élection. J’ai failli interrompre le discours du Che Guevara venu chercher ses croissants du dimanche qui avait inscrit ses gosses dans un collège plus coté que celui du secteur. À quoi bon ? Stupide de débattre sur un bout de trottoir avec masques et distances de sécurité sanitaire. Nos opinions sont différentes. Je n'ai rien contre être filmé dans un lieu public. Une signature de moins sur sa future pétition.

       N’ayant rien à me reprocher. En tout cas, pour l’instant. Mais imparfait, comme tout individu, je peux basculer à tout instant. Passer en cerveau reptilien et devenir le pire qui sommeille en chacun d'entre nous.  Combien d'ordures camouflés derrière un sourire, des diplômes ou des mots triés sur le volet d'une bonne éducation ? Les salauds de riches et dominant n'ont pas le monopole de la saloperie. Elle règne à tous les étages du monde. Certes un enfonçage de porte mais pas mal de le rappeler en une époque ou les anathèmes volent bas. Évidement, il s’agit du scénario le plus sombre en ce qui me concerne. Quasiment aucune malchance à ce que je devienne tueur, violeur, voleur de sac à mains… Cependant, nul n’est à l’abri d’un coup de folie. Donc aussi l'homme ou la femme devant son miroir. Dans ce cas-là, j’aimerais qu’on m’empêche de nuire au plus vite. Pour les autres. Et aussi pour moi.

 « Normal que tu sois pour les caméras de la mairie. Je ne m’attendais pas à autre chose de ta part. ». Ce que m’a répondu ma compagne quand je lui en ai parlé. Elle est totalement contre. Sûr que son nom sera sur la pétition lancée par le couple de la boulangerie. « C’est de la com électoraliste. Chaque fois que tu mets le mot sécurité, tu gagnes un électeur de plus. Le problème n’est pas d’empêcher un individu dangereux de nuire. Mais de surveiller toute la population. Pour les crimes, tu sais bien que la majorité des crimes sont d’abord chez soi. La plupart des meurtres sont commis par un très proches. Comme les centaines de meurtres de femmes par leur compagnon à domicile. ». Elle m’avait agacé. « Tu étais satisfaite quand on a arrêté le violeur de la ville d’à côté. Et, même si c'est moins grave, quand on a retrouvé l’ordi de ta sœur avec sa thèse. Et tout ça grâce à quoi. À la télésurveillance. ». Elle a froncé les sourcils. « Coller des caméras partout ne changera rien aux problèmes de notre époque. La peine de mort n’a jamais empêché les meurtres. Pareil pour les caméras de surveillance. Elles filment la merde mais ne l’empêchent pas de revenir. Mais à la mairie, ils vont pouvoir dormir avec la conscience tranquille d’avoir fait ce qui fallait. Ne pas avoir perdu d'électeurs. Quelle bande de démagos ! ». Je me suis retenu de lui dire que c’était le maire pour lequel nous avions voté qui avait fait installer ces caméras dans la ville. Argument inutile et gratuitement polémique. Mais elle m’avait déstabilisé. Qui a raison dans cette affaire ?

 Une caméra de surveillance policière même chez soi ? Surtout pas. L’intime doit rester un territoire protégé et hors de portée de toute autorité publique. Sauf dans les cas d’incestes, violences conjugales et autres actes criminels sous son toit. Un travail d'approche avec beaucoup de prudence. Chaque appartement ou maison devrait être considéré comme une ambassade. Son intimité bénéficiant d'une sorte d’immunité diplomatique. La vidéo uniquement pour les espaces publics. « Que fais-tu de la liberté de déplacement ? Avec ton système, tes moindres faits et gestes sont tracés. Jamais entièrement seul hors de chez-toi. Même dans un square avec ton régulier ou ta régulière, ton amant, ton amante… Finie la liberté. Tous ces regards vidéo au-dessus de nous en permanence peuvent servir à une dictature. Sûrement des cerveaux malades de pouvoir y rêvant en ce moment.On ne sait jamais ce que sera demain avec tous ces trucs de surveillance et data de mes couilles de vieux libertaire. Commence à me faire chier ce monde de surveillance. Passer du truc catho de aimez-vous les uns les autres à surveiller-vous les uns les autres. Dès que tu dis un mot, il faut donner son origine contrôlée. Poètes, vos papiers, masque sur le nez et vers-barrières. Bientôt faudra taper un code, se passer de l'hydrogel sous le crâne, pour écrire un poème ou baiser. Les loups sont entrés dans Paris, chantait Reggiani. Fort heureusement nous en sommes pas là. Mais je sens comme une bascule en ce moment. Suffit d’un truc pour que ça bascule. Avec tous les donneurs de leçons de morale de notre époque ; les loups ne sont-ils pas déjà rentrés dans nos têtes ? Je déteste tous ces nouveaux flics, procureurs des réseaux sociaux et ailleurs, qui distribuent les bons et mauvais points. Des points de bonne pensée et du bien dire. Pour avoir à la fin une image de soi bien conforme. Même à l'école, j'en avais déjà rien à foutre des images des maîtres et maîtresses. Même s'ils étaient sympas et de bons éducateurs. La première verroterie sociale, ce sont les bons points distribués à l'école. Un bon moyen pour que t'écrases devant le maître et que tu écrases ton p'tit camarade pour briller plus que lui. Un surdoué très tôt de la désobéissance. Allergique à Dieu, les maîtres et tous les partis. C’est comme ça. Et ça me convient très bien. Désolé fiston, mais tu connais mes opinions. Je suis comme Cocteau qui préférait les chats, car il n’y a pas de chats policiers. Pas à mon âge qu’un anar indécrottable va se ranger des révoltes et colères. ». Mon père aussi est très remonté contre les caméras de surveillance. Un peu plus ce soir-là à cause de la bouteille au pluriel sur notre table. Obligé de lui prendre ses clefs de bagnole et appeler un taxi.

       Les chats ne font pas des chiens. Un adage ne pouvant s’appliquer à mon père et moi. Nous sommes aux antipodes. Malgré nos grands désaccords, nous n’avons jamais coupé les liens. Il m’agace et m’intéresse. Sûrement pareil pour lui. On se voit souvent. Pas mal de mails aussi avec des liens avec tel ou tel article. En tout, à chacune de nos conversations, je repars avec plus de questions que de réponses. L’avantage de ne pas parler qu’avec ses miroirs. Même si à plusieurs reprises, il a claqué la porte en me traitant de « jeune con aux ordres de l'ordre ». Et moi à lui balancer qu’il est un égoïste ne pensant qu’a son nombril et sa poésie. « Je râle, je râle... Pourtant, moi aussi fiston, je collabore avec tout ce merdier. Le capitalisme nous l'a mis bien profond. Que ce soit le vieux monde ou celui de ses rejetons qui courent après la même chose que leurs géniteurs. La preuve que je me suis fait baiser comme nous tous. ». Il a déposé son smartphone sur la table. « En plus, je suis sur Facebook et tweeter. J’ai aussi une CB. Toutes mes caméras de poche pour me géolocaliser. Je suis de toutes les manifs contre ces putains de caméras et j’en ai dans ma baraque au bord de la mer. Sûr que je ne me suis plus fait cambrioler depuis qu’elles sont là. Il est beau le proprio qui crache sur la propriété et les cochons de bourgeois. Ah nos contradictions… Pourtant l' Humanité, c'est quand même une belle chose. Dommage que nous soyons là nous les humains. Des individus de boue et de beauté sur deux pattes. Tous avec la trouille de cette putain de mort. Imagine que ceux qui croient en Dieu arrivent au paradis et… Un paradis avec des caméras de surveillance. Fliqués même dans l’au-delà. ». Il a un petit rire. « Ressers-moi un dernier coup pour la route, fiston. ». Je lui ai tapé sur l’épaule. Ne sachant pas quoi répondre au paternel. Aussi paumé que lui sur ce sujet et d'autres de notre début de siècle. Entre le pour et le contre. En train de devenir un surdoué du doute ?

    Y aller ou pas ce matin ? Mes collègues de boulot et ceux du syndicat m’attendent devant la mairie d’où partira la manif. Tous sont persuadés que j’en serai. « On ne va pas se laisser faire. Faut se battre.». Pourtant pas très partant depuis le départ. Je dois avouer avoir joué l’hypocrite en affichant une fausse solidarité. Leurs arguments ne m’ont pas convaincu. Comme ceux du couple, les conversations avec ma compagne et mon père. Je me sens coincé entre la caméra et la liberté. Avec bien entendu une préférence pour la seconde. Irremplaçable et vitale. Contrairement à la première. Mais… Toujours ce putain de mais. Et le « rien à se reprocher ». Quatre mots qui ont tourné en boucle sous mon crâne toute la nuit. Une nuit très courte. Pour finir ce matin dans ma bagnole. Garé face à la mairie. Déjà une vingtaine sur les marches avec la banderole déployée.

      Brouillard sur le pare-brise. Je rallume une énième clope. Au fond de moi, je ne suis pas pour cette manif. Encore moins pour le mot d’ordre. Mais il y a les collègues et copains. Marcher derrière la banderole serait trahir ma conviction profonde. Celle du « rien à se reprocher ». Déclarer forfait serait une forme de trahison à l’égard des collègues et du syndicat. Jamais, avant ce jour, je ne me suis senti aussi tiraillé. Entre la fidélité à mes idées et celle à des individus et un groupe que je considère comme une seconde famille. Exerçant un métier choisi et que j'adore.  Même si ça devient de plus en plus compliqué. Que faire ? Si t'as rien à te reprocher. Si t'as rien à te reprocher. Une formule comme un slogan défilant dans ma tête. Rien à voir avec celui qui commence à descendre sur le boulevard. La manif a débuté. Elle va passer devant ma bagnole. Je peux les voir sans être vu.  « Pas de flicage des flics de la République ». Si t'as rien à te reprocher en écho avec la banderole qui s’approche. Tous mes collègues du commissariat sont là. Une grosse majorité est pour la loi en cours. Certains de mes collègues veulent même une interdiction totale de films et photos de fonctionnaires de police faites par des citoyens. Tout le commissariat engagé derrière cette loi. Sauf le capitaine Pascal Leroy rivé sur son siège de bagnole. Incapable de prendre une décision. Les rejoindre ou assumer mes convictions ?  Je ne suis pas pour interdire à des citoyens de filmer lors d’opérations de maintien de l’ordre. Pourquoi être inquiet si je reste dans la légalité républicaine ? Et bien évidemment prêt à aller au tribunal si quelqu’un se sert du film pour me nuire. Comme n’importe quel citoyen peut le faire avec son image. On demande bien l'arbitrage vidéo dans les matchs de foot et de rugby. Carton jaune ou rouge sorti ou absence de faute. Aucun citoyen ne doit être au-dessus des lois, même ceux chargés de les faire appliquer. Pareil pour ceux qui les votent. Tous à la même enseigne républicaine. Me renier ou lâcher les collègues ? Le cul du cortège s’éloigne. Une femme se précipite derrière eux. Je souris. Toujours en retard Capitaine Malika. J’ouvre la portière.

    Manifester ou aller au bureau ?


NB: Une fiction inspirée d’un échange sur tweeter. Si un flic républicain n’a rien à se reprocher, pourquoi a-t-il peur de son image de gardien de la paix ? Tout le monde est filmé en permanence dans les rues des villes, les transports, et la plupart des lieux publics. Certains appels commerciaux indiquent que la conversation est enregistrée pour une éventuelle réclamation. Personne de connecté n’échappe à ce flicage ( portable, FB, tweeter…) en partie volontaire. Bien sûr une société critiquable et dangereuse, mais une réalité de notre quotidien. La souris et le clavier sont aussi nos bracelets électroniques. Seuls donc, quelques-uns pourraient échapper aux mailles du filet numérique ? Avoir un droit spécial pour leur image ? Y aura-t-il bientôt deux caméras, deux libertés ? Le débat est en cours...

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