Fils de colère

C'est un homme qui n’a jamais su obéir. Depuis l’enfance. Pas un jour sans dire non. De vive voix ou vif silence. Non est son second nom. Pas juste un cri de trois lettres. Son oxygène mental. Et arme de défense. Notamment contre les piétineurs d'enfance.

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           «L’homme qui penche se penche pour écrire, pour retenir, peut-être, ce qui était plus penché que lui. Il y a les bruits que fait quelqu’un dans mon oreille. Et quelque chose qu’on a laissé tomber.»

           Thierry Metz


               La solitude est son passeport. Le même que celui de sept milliards individus. Mais le sien et d’autres comme lui a un visa guère apprécié au passage des douanes. De toutes les frontières. Le visa d’un homme qui n’a jamais su obéir. Depuis l’enfance. Pas un jour sans dire non. De vive voix ou vif silence. « Tes darons seront jamais Spartacus mais ils ont fait ce qu’ils ont pu avec ce qu’ils avaient pas. C’est comme ça. Mon daron rêvait d’être Gabin ou Ventura, il est devenu gérant de cinéma porno. Moi je voulais être  pilote de rallye et je suis carrossier. Et même pas à mon compte. Nos rêves et la réalité prennent toujours le même train mais descendent rarement à la même station. C’est la vie, mon neveu. Profite quand même. La vie, c’est comme les soldes, pas reprise ni échangée. Tout ce que tu gagnes ou perds, c’est ici, p’tit mec. Y a pas de service après-vente dans l’au-delà.». Son oncle avait été son premier conseiller culturel et à avoir -volontairement ou pas ? - souffler sur les flammes naissantes de son non. Il l’emmenait deux ou trois par mois au cinoche et après dans des bars. Les oreilles d’un gosse nourries à la boue et aux pépites de gueules de nuits et de putes venues comparer leur taux de mortalité. « Toi, mon neveu, je crois que t’es né en colère et pas naïf. Tu va morfler grave. Y a pas pire que naître lucide et pauvre. ». Son oncle n’avait pas tort. La boule de nerfs et lucidité n’a jamais eu d’épée comme Spartacus. Mais un petit outil automatique à crosse. Pour flamber durant des années dans sa panoplie de jeune coq se brisant le crâne contre les vitrines des marchands du temple. Et, même vêtements des pieds à la tête que ceux qui avaient pollué ses premiers pas, tentait de les singer. En vain. Croyant se révolter alors qu’en réalité, il suait sous sa cagoule de braqueur que pour des bribes de verroterie. Jusqu’à ce qu’il comprenne son non. Pas juste un cri de trois lettres. Son oxygène mental. Et arme de défense.        

       Résister contre ceux qui voulaient le détruire. Pas directement. Et sans violence visible. Ou si dissoute qu’elle n’apparaît que très peu à la surface. Comment s’opère ce procédé de démolition insidieux ? D’abord en détruisant à petit feu son père, sa mère, ses frères et sœurs, Ses voisins, ses potes… Autrement dit en piétinant de leurs pompes de luxe bien cirées ses premiers pas. Une intrusion dans sa première cour de récréation. Laissant leurs traces de pas soi-disant bien élevés sur territoire sacré de l’enfance. Et contraignant un gosse à une colère trop grande pour son corps. Comment ne pas imploser un jour ou l’autre ? Une chair tendre sur laquelle, comme écrivait le poète, aurait dû se graver « calme, luxe et volupté. Ce premier voyage habitant tous les autres jusqu’au dernier. Le premier visa de sa solitude. À peine né, il a eu une invitation au voyage des mois qui laissent sur sa faim, de frigos vides, d’échéance couperet du loyer, le patron est quand même gentil… Manquerait plus qu’il morde, lâchait sa Mémé. Une claque pour un gosse de constater que ses parents sont des esclaves. Avec d’autres chaînes que celles de Spartacus et ses frères dans le film vu sur les Grands Boulevards. Verrous moins voyants de nos jours. De la chaîne de montage au supermarché en passant par la religion et l’eau de feu cramant le cerveau. Ou les jeux télé et autres leurres -désormais colorés et genrés en espérant fructifier sur de légitimes colères - pour faire diversion. « Jamais il ne pardonnera à tous ceux qui ont essoré le corps et l’esprit de ses proches pour se bâtir des fortunes sur leur sueur. Se partageant le fric et la culture entre-soi. Mais encore une fois merci patron pour le Noël des petits, plus de gosses dans les mines (sauf en Afrique pour nos Smartphones), les congés payés (en oubliant que comme pour le reste, les gentils patrons de l'époque ne les ont pas donnés de gaîté de caisse-enregistreuse.). Et désolé encore pour le dérangement. Je m'excuse. Bien sûr, certains ont dégainé la guitare et braillé devant un micro dans une cave. Cri de révolte d’en bas contre le haut du panier. Du Rock au Punk en passant par le Rap. Une « culture périphérique » les dénonçant qu’ils ont récupérée pour la tatouer d’un code-barre et la revendre aux gosses d’esclaves. Tout se recycle. Même le non.

         Chaque pore de sa mémoire est habité par la colère contre les tueurs de l’enfance. La sienne et celles de millions d’autres. Manichéisme, lui répond l’écho. Il tend l’oreille et hurle : « Toi-même ». Préférant avoir tort que raison avec la raison de ceux qui on fait du mal à des gosses nés du mauvais côté de l’écho paternaliste. Il a dit non aussi à ceux qui, issus du même monde ou pas, voulaient l’aider en l’enfermant dans une autre prison. Avec des barreaux invisibles. Tels les doigts de telle ou telle main tendue le plus souvent sincèrement, même si c’est parfois teintée d’une irrépressible condescendance religieuse ou militante inhérente à toute aide de ce genre. Indéniables qu’elles en ont sorti pas mal de la boue. Ne pas oublier les mains tendues que par calcul et se faire une place. Lui a considéré que c'était juste pour qu’il pose son calibre et reprenne le collier hérité de génération en génération. Et avec lui la laisse assez longue pour qu’après le boulot, il puisse pousser une voiturette dans les rayons du supermarché avant de rentrer s’éteindre devant un bocal à images et finir dans un caddie en sapin. Si possible en ayant été très décroissant sur sa retraite d’égoïste déconnecté de la planète. Consommation, HP, ou Mort ? Après Liberté Égalité Fraternité sur le fronton de son école publique de village ou quartier. Il avait quand même le choix braqué sur sa tempe. Comment échapper à ces pièges ? Sa seule issue de secours a toujours été la même. Pour se sauver de l’intérieur. Sans être vu et repéré par qui que ce soit. Comme en passant par la porte de derrière au cinoche. Cette fois pour des images made in lui. Celle de sa solitude.        

       D’abord, il l’a fréquentée dans la cour de chez ses parents. Sans savoir qui elle était. Première rencontre avec sa solitude. Puis, au fil des ans, il a élargi son champ dans sa rue. Après dans celle d’à côté et une autre plus loin. Pour peu à peu tirer sur tous les fils de bitume de la pelote urbaine de sa ville et de la capitale. Des yeux de plus en plus gourmands. Une poitrine trop petite au fur et à mesure que son appétit du monde grandissait. Prêt à souffler plus fort que tous les vents réunis. Venu au monde pour le bouffer. Pas pour se faire dévorer par lui. Violent. Voyou. Voleur. La marque des trois V gravée sur la peau d’un ado par sa famille, la justice, et d’autres l’ayant croisé. Il a été les trois. Comme certains en haut de l’échelle sociale. Ceux qui détruisent des populations entières, la faune et la flore, pour engranger plus de fric pour eux et leur famille. Manichéen ! Il a vieilli et n’entend plus la voix de l’écho. Des V moins visibles et bruyant, mais finalement plus destructeurs qu’un petit braqueur de cité. Celui qu’il a été durant des années. Arme au poing. Pourquoi ? Pour être raccord avec une époque qui ne respecte que ce qui brille. Le clinquant offert par les grandes écoles, les médias, ou le calibre. Même quête de brillance. Plus facile à trouver dans un monde privilégiant beaucoup moins ce qui éclaire. Tu es réducteur et mani…. Quoi ? Quoi ? Je n’entends pas. Désolé cher écho qui a toujours raison, mais y a plus de réseau. Plus que ma raison qui a tort. Il a décidé d’opter pour le tri sélectif à ses oreilles. Se mettre à écouter d'autres mots que ceux si souvent entendus. Toutes les formules des gens qui veulent du bien. Si généreux au point de lui offrir quelques mètres carrés pour sa révolte. Qu’elle ne déborde pas trop. Une sorte de réserve à colère. Avec visites guidées pour journalistes, documentaristes, et auteurs de fictions. Se fâcher ? Il l’a souvent fait. Désormais ailleurs. Plongé dans un monde de nouveaux mots. Concentré sur la musique du vent sur la partition d’un poème. Ici et ailleurs. Un homme qui a fait le tour de la question. Pour ne pas revenir à son assignation à penser dans les clous. Refusant de rester entre matraques et mains tendues. Juste un homme de colère.

       Une pince de doigts tordus lui a serré le bras. «Lampadaire ou phare ? Tu choisis quoi. De briller comme un lampadaire ou d’éclairer comme un phare ? ». La question l’avait laissé sans voix. Lui si prompt à la répartie. Séché face aux mots d’une femme au seuil de la mort. Sa Mémé en bout de quai. Ce petit être recroquevillé et essoré lui en avait mis des tartes. La seule à laquelle il n’avait jamais répliqué par la pareille ou le double. Pourtant, elle a toujours fait trois têtes de moins que lui. Petite bonne femme, sans lettres ni chiffres, poids plume sur la balance, qui pesait pourtant plus que nombre de mecs et de nanas bourrés de culture et plein au as. Loin du monde sachant conjuguer et compter sans s’oublier ni rien perdre sur le livre de comptes contemporain. Mani… Une vieille femme plus lourde d’humanité et d’intelligence que lui son petit-fils. « Qu’est-ce que tu es con parfois. Un petit poids sous ton crâne de beau gosse. » Elle le secouait sans cesse pour décoller de son cerveau la glu d’images vendues par la télé, les publicitaires et les politiques. Qu’il apprenne à penser plus loin que les vitrines et tracts à tous les coins de rues. « Moi, je suis tellement rien que j’ai tout gagné. Et ça c’est pas un truc que tu atteins avec des études ou un carnet d’adresses. Ni avec un flingue comme toi mon p’tit fils. Ce que j’ai, personne ne peut l’avoir. Parce que c’est unique. Trop cher pour être acheté. Ni volé pour être revendu. Moi, on peut pas acheter mon cul ni mon QI. Pourtant je peux te dire qu’ils sont beaux tous les deux. Certes le deuxième a mieux vieilli que le premier. ». Elle a un petit rire. Comme avant, avec le porto de trop. Un rire qui semblait la ramener en arrière sur le quai. Il s’était mieux à espérer qu’elle prenne le train suivant. Pas longtemps. Nouvelle grimace de douleur. Elle a fermé les paupières. Il est sorti sur la pointe des pieds pour aller fumer dans le square de l’hosto « A toi de fouiller dans ta tête pour le trouver cet unique. Irremplaçable et trop cher pour être acheté. Avant de terminer, je te préviens de plus faire ce coup. Hors de question que je vienne te voir dans ton trou à rats. Ta mémé mérite mieux qu’un parloir. Invite-moi ailleurs et je viendrai. ». Ce jour-là dans la chambre, pendant qu’elle lui parlait, des extraits d’une lettre se mêlaient à ses propos. Comme s’il était revenu dans une cellule. La seule lettre de sa grand-mère reçue quand il était en prison. Elle ne quitte pas son portefeuille. Avec la photo de Vanessa.  

          Elle avait dix-sept ans. Et lui une année de moins. Une fille en colère. Une rage plus forte que celle de toute la bande de mecs qu’elle fréquentait. Une grenade brune très maigre toujours au bord de dégoupiller. Avec souvent un petit sourire absent. « Un matin d’été, deux mains ont sorti un paillasson prématuré d’un ventre. Et c’était moi. Depuis ce jour là, on me marche dessus. Mon daron, ma daronne, mes deux frères, ma sœur, mes cousins… L’école, les éducs, les flics, s’essuient aussi les pieds sur moi. Sûrement que je dois avoir une gueule de paillasson. Pas dehors, ni dedans. Finalement, y a qu’avec vous que j’ai pas l’impression d’être un paillasson. Même avec vos couilles qui vous servent souvent de boussole. Ouais, les mecs, avec vous, je suis… Comment dire ? Juste une gonzesse qui perd son temps avec des mecs qui perdent leur temps. On est bien ensemble. Y a qu’un truc qu’est super nul. Dommage que la mer vienne pas jusqu’à notre salle d’attente. On pourrait bronzer à domicile. Sans se taper les embouteillages de Bison futé. ». Vanessa parlait beaucoup. Comme si le silence était une fissure dangereuse à combler de mots avant que tout se casse la gueule. Son histoire de paillasson revenait les jours sombres. Sans jamais qu’elle donne plus d’explications. « Tu sais de quoi je rêve moi ? D’être une étoile. Mais pas n’importe laquelle. Une étoile filante qui revient chaque été. Maman a raison : je dois être barge. Elle arrête pas de dire à tout le monde que je suis folle. Mais j’ai pas trouvé mieux pour pas me foutre en l’air. Et puis… Je suis pas plus folle que ce putain de monde. T’as vu hier le gosse à la télé : un énorme bide et que des os sur la peau. Ça m’a foutu les boules. On sait qu’il a rien à bouffer, qu’il va crever, et personne va bouger son cul. Moi pareil. Je suis moins folle que ce monde.». Son premier poème c’était sur elle. « Cynthia a un cul et une bouche à faire bander un aveugle mort. On va pas se mentir et dire que c'est pas ce qu'on a regardé en premier chez elle. Vanessa savait qu'elle était un attrape-regards de mâles. Mais aucun mec pourra jamais réchauffer son regard. Toutes les banquises du monde se sont donné rendez-vous dans ses yeux bleus. Un regard sorti du congélo.». C’était le seul de la bande autorisé à rentrer sous ses draps. Pour dormir tous les deux habillés. Vanessa ne voulait pas être touchée. Juste s’endormir blottie entre ses bras. Que la shooteuse autorisée à la pénétrer. Une nuit, elle a été retrouvée dans un bagnole volée qui essayait d’échapper à une patrouille de flics. Le conducteur et les autres passagers s’étaient tirés. Tous raides défoncés. Les flics ont braqué leur lampe sur ses yeux banquise. Elle n’a balancé aucun nom. Le conducteur, c’était lui. L’un des flics l’a giflée. Pour tenter de la réveiller. En vain. Les pompiers l’ont embarquée. Brisée de partout mais vivante. « Le paillasson est majeure aujourd’hui. ». Vanessa avait sorti deux bouteilles de Mousseux. Sans se douter que toute la bande lui avait confectionné un sacré bouquet de fleurs. Quelques jardins privés et publics ayant été mis à contribution. Belle fête improvisée sur le parking. C’était une semaine avant le vol de bagnole. Et le départ de Vanessa en clinique de rééducation. Sans plus jamais aucune nouvelle.

           Comment essayer de la calmer et l'empêcher de vouloir se lever ? Sa grand-mère refusait d' abdiquer. Même en bout de quai, elle continuait de se battre. « Pas un crabe qui va me faire marcher droite. On va voir qui va gagner. ». Plus qu’un souffle de voix. Il était obligé de coller son oreille à sa bouche. « Remets-moi un p’tit coup d’arrosoir.». Il se penchait avec un brumisateur et aspergeait d’eau ses lèvres desséchées. Son paradis en gouttelettes. Ses mots refleurissaient dès qu’elle avait sa dose. Plus bavarde qu’elle n’avait jamais été. Mais uniquement avec son petit-fils. Elle voulait encore le secouer avant de partir. « Approche-toi mon petit-fils. Je vais te dire où j’ai planqué mon héritage. Plus gros que tous tes bracos réunis. Promets-moi d’en faire bon usage. De pas le dilapider en costard, bagnoles, putes, came… Tu vois de ce que je veux dire.». Elle lui avait fait signe. Il s’était penché à nouveau. Elle avait agrippé sa main. « Ton coffre-fort est là.». Il était resté immobile. La paume contre le sein gauche de sa grand-mère. « Avec ça, tu peux vivre toute une vie. Même plus. Et sans payer de loyer. ». Son cœur s’arrêta de battre deux jours après. Mais pas dans la paume de son petit-fils.     

       Parfois un coup d’œil dessus avant d’écrire. Ou dans d’autres occasions. Qu’elle soient bonnes ou mauvaises. Toujours vérifier la présence du cœur de sa grand-mère au creux de sa paume. Écartant les doigts pour qu’il puisse battre fort, de plus fort, jusqu’à battre des ailes et s’envoler. Le cœur ailé de Mémé. Aucun de ses poèmes ne serait né sans le legs d’une vieille femme. Trop riche pour être spoliée. Un geste en héritage. Quand la colère revient, la brusque envie de baisser les bras ou donner un coup de boule, il repense au moment où elle lui a légué toute sa fortune. Une fortune colossale. Il respire un grand coup et s’assoit. Pour veiller sur son seul héritage. Il ne le dilapidera jamais. Parce qu’il n’appartient pas qu’à lui. C’est aussi celui de sa Mémé et d’autres. L’héritage de ceux qui ont eu leurs premiers pas piétinés. Ils pourront tout perdre. Même eux. Mais les plus forts garderont toujours quelque chose au fond de leur être et regard. Impalpable et présent. Comme le cœur ailé de Mémé. Et une étoile récurrente nommée Vanessa. Ainsi qu’un visa ineffaçable sur chaque passeport.       

      Le voyage en solitude


 
NB: Une fiction inspirée de plusieurs réalités croisées ici et là. Certaines colères seront impossibles à mettre en boîte. Plusieurs ont été accompagnées par des grands-mères très présentes. Solides. Même dans des conditions difficiles. Et dans tous les milieux sociaux. Père, mère, éducatrice, consolatrice, complice… Femmes multi-casquettes. Je me suis inspiré de trois d’entre elles dans un milieu très populaire. Euphémisme pour pauvreté. De sacrées grands-mères muses.

 

 

 

 

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