Le boulanger et l'acteur

« Être quelqu’un pour quelqu’un». Les mots d'un boulanger s'étant battu contre l'expulsion de son apprenti guinéen. Un combat qui, après sa grève de la faim, a été gagné. Quelle info suivante sur le fil tweeter ? Un acteur vient de mourir. La promiscuité habituelle de l’actualité en boucle. Sans lien entre l’acteur et le boulanger ?

 

If de Rudyard Kipling (chanté par Bernard Lavilliers) © VIVAL33

 

   «J'ai appris qu'un homme n'a le droit d'en regarder un autre de haut que pour l'aider à se lever.»

Gabriel Garcia Marquez

 

        « Être quelqu’un pour quelqu’un». Les mots d'un boulanger s'étant battu pour son apprenti. Une action au péril de sa vie avec une grève de la faim. Ce combat, gagné, a fait le tour des médias. J’ai visionné une vidéo où le boulanger témoignait de sa satisfaction. Un homme heureux, mais sans emphase. Avec juste « Être quelqu’un pour quelqu’un »  dans son récit. Tout est dit. Puis lui et les autres employés de la boulangerie retournent au pétrin. Et moi à ma virée sur la toile. Quelle info après celle de la victoire du boulanger et de ses soutiens ? Celle d’un acteur qui vient de mourir. La promiscuité habituelle de l’actualité. Peut-être un grand écart, mais le boulanger me fait aussitôt penser à l’acteur.  Une connerie. ce fut ma première réaction. Ils n'ont rien à voir. Comme des millions d’autres, je connaissais les films de l'acteur et scénariste. Mais pas sa vie. Ou quelques bribes. Sa mort, comme pour toutes les célébrités, a fait évidemment tourner sa bio en boucle. Indécent de pénétrer dans l’intimité d’un mort, sans être un proche. C’est ce que je me suis dit. Hors de question de participer à ça. Me contentant de ses films. Certains m’ayant beaucoup plus, d’autres pas du tout. Après une hésitation, j’ai rejoint la cohorte de voyeurs et voyeuses derrière leur écran. Passant d’un article à l’autre. Il y avait toutes sortes de réactions. Comme tous les morts, connus ou pas connus, il a eu le droit à devenir d’un seul coup presque parfait. Même plus le droit d’être doué d’imperfections tels tous les mortels. Réflexe naturel que de ne vouloir mettre en exergue que les bons côtés d’un disparu ? En tout cas, ma première impression persistait. Celle d’être encore un peu dans la boulangerie. Comme si ces deux hommes avaient une proximité. Quelque chose de commun. Pourquoi cette étrange impression d’un lien entre le boulanger et l’acteur ?

   Peut-être le même air en commun. Des physiques totalement différents. Mais une gémellité dans le regard et leur manière d’être au monde. Que moi à le voir ? Possible que la proximité des deux visages et voix m’ait induit en erreur. Au point de voir la même colère matinée de tristesse imprimée dans leurs yeux. Une absence de confiance. Depuis quand promènent-ils ce masque du réveil au coucher ? Certains qualifieraient cet air de misanthropie. Cette façon sombre de fixer l’interlocuteur. " Quelle saloperie se cache derrière ton sourire ?". Toujours tendu face à quelqu'un. Rarement à se laisser aller à une entière confiance. Qu’est-ce que la misanthropie ? Un excès de passion pour ses congénères déçu par les représentants de la race humaine les plus proches de soi ? Une sorte de cocu très jeune de l’humanité. Un sentiment douloureux resté gravé sur le visage. Le voile d’une trahison à perpétuité. Rien ne peut effacer les traces de gras sur le cœur d’un gosse. Le masque et la grimace déjà prêtes à l’emploi en toutes occasions. Une colère d’avance pour anticiper l’inévitable connerie et trahison à venir. Méfiant mais pas misanthropes. Ce que je ressens en essayant de creuser plus leurs propos et regards. Ils ne sont pas entièrement bouffés par leur masque de protection. Avec, au fond de l’œil, une lueur persistante. C’est foutu mais ça vaut le coup. On me la fera pas mais je ferai quand même.

     Le monde est pourri. Loin d’être un scoop. On l’entend depuis la naissance. Certains ont-ils eu des échos de cette pourriture dans le ventre de leur mère ? Indéniable que le monde n’est pas un tapis de roses de l’univers. Pire qu’avant ? D’aucuns l’affirment. Toutefois impossible qu’il n’y ait pas quelques fleurs. Même si elles sont tachées de sang, fanées à cause de la pollution... Si le monde était idyllique, ça se saurait. Malgré sa pourriture et nombre de pourris, on aperçoit des poches de lumières ici et là. Parfois juste des lueurs vite bouffées par la nuit. Sans doute pas assez nombreuses pour un bon éclairage planétaire et sortir de l’obscurantisme colonisateur. Et pas uniquement religieux. Les guerres, la course au fric sans scrupules, la couche d’ozone, les forêts dévastées, les mers asphyxiées par les sacs plastiques… La liste n’est pas exhaustive de tout ce qui ne peut pas être mis (excepté certaines guerres, les attentats et l’asservissement des femmes) sur le dos de la religion. Et pourtant, Dieu sait que je ne crois pas en lui. Souvent, à m’engueuler avec des copains croyants, car je mets les pires horreurs depuis la naissance de l’humanité sur les ardoises des religions. Suffit de lire les chiffres des historiens. Parmi eux des fidèles de tel ou tel culte mais lucide sur la part plus que sombre de leur croyance. Combien de morts des guerres de religion toutes foi confondues ? Sans doute la première cause de mortalité violente depuis la création d’un personnage de fiction nommé Dieu. Les mécréants en cols blancs et calculette en phase de prendre aux religions la première place sur le podium de la destruction planétaire. Malgré les intégristes religieux ou du Dieu Cac 40, certains continuent de se battre pour remettre du courant. Partout où ça disjoncte.

    Comme ces oiseaux invisibles perchés sur des lignes haute-tension pendant les tempêtes. Fainéant de fonctionnaires regardant le monde du haut des pylônes électriques en plein hiver. Sans oublier les instits et des profs éclairant l’esprit de gosses. Un éclairage apporté dans des conditions de plus en plus difficiles. Que pèse aujourd’hui un enseignant sur la balance face à un animateur télé, un footballer, ou tel ou tel influenceur ? Que dalle en terme de reconnaissance. Combien de gosses rêvent de devenir prof ? Et combien d’être champion du monde de foot ou star sur Netflix ? Pareil pour une infirmière, un conducteur de bus, une postière, un livreur, un jardinier, un ouvrier… Toutes ces petites mains qui maintiennent au quotidien la lumière. Une bagarre compliquée face aux nombreuses coupures de courant. Parfois, ces petites mains ne réussissent pas à réparer certaines pannes. Notamment sous certains crânes nourris à la confusion. Mais où en serions-nous sans ces hommes et femmes quasi-transparents ? Encore plus plongés dans le noir. Parfois, ces réparateurs de courant sont visibles en période de crise avec quelques applaudissements et des médailles. Ils méritent mieux. Un meilleur salaire et un respect pas uniquement au moment des virus et autres décapitations. Certains les rangeraient-ils dans la case rien ? Sans eux, le pays, la planète, seraient dans un pire état. Qui sont-ils concrètement ? Une multitude de quelqu’un pour quelqu’un. 

     Tels ce boulanger et ce cinéaste. Comment définir ces deux êtres que beaucoup de choses séparent ? L’un dans la lumière du cinéma, l’autre dans l’ombre très chaude de son pétrin. Chacun dans son secteur d’activités. Des individus qui, à priori, ne sont pas dédiés à se fréquenter. Tous sujets aux affinités électives. Regardez vos invités à table ou chez qui vous aller manger et vous verrez qui vous êtes. En règle générale, nous fréquentons ceux qui nous ressemblent le plus et évoluent dans le même monde que le nôtre. Peut-être que l’acteur et le boulanger auraient pu se croiser dans la rue, sur une aire d’autoroute, à la terrasse d’un bistrot… Réunis d’un seul coup sur un écran. D’un seul coup, leur visage et propos se sont télescopés sur le fil de l’actualité. Le boulanger, extrait un instant de son ombre, semble pressé d’y retourner. Visiblement pas très à l’aise avec cette soudaine poussée de lumière autour de lui. Ni de tout le buzz. Tandis que l’acteur a vécu une grande partie de son existence dans la lumière. Et le son. Rien de plus normal puisque c’est son métier. Même si on sent un malaise en le regardant. Comme si émanait de lui une irrépressible impression de ne pas être à sa place. Éternel décalé ? Deux individus fort différents et pourtant proches. Notamment dans une forme de regard sur le monde. Tous deux avec le même diplôme. En plus de la formation de boulanger et d’acteur. Diplôme très difficile à obtenir et délivré par aucune école. Celui de l'empathie.

        Des êtres parfaits ? Pas du tout. Nos semblables. Avec leur part d’ombre, de lâchetés, de vanités, de mensonges… Des sacs de nœuds à ciel ouvert comme tous. Avec toutefois une grande force chez ces deux-là à saluer. Pas sûr que j’aurais mis ma vie en danger pour sauver mon apprenti. Cet homme l’a fait. Alors qu’il aurait pu se contenter de trouver un autre apprenti. Oublier et continuer comme si de rien n’était. Il a résisté. Et pas sûr non plus que, malgré les lumières du show-bizz, j’aurais réussi à monter l’escalier de la gloire et de la réussite comme cet acteur et cinéaste. Difficile d’échapper aux mâchoires de l’ego et du nombril. Surtout dans certains milieux ou les flatteurs poussent en toutes saisons. Normal sans doute d’avoir un melon au début. Certains semblent vouloir le garder comme un chapeau rivé au crâne. Cet acteur a-t-il cédé aux sirènes du narcissisme ? Je n’en sais rien. Il ne me semble pas vouloir écraser la première marche d’un pas suffisant et méprisant. Apparemment pas c’est moi que v’là. Quelle est cette première marche ? La marche de l’autre. Celui ou celle qui n’est rien. Ou pas grand-chose. Tel ce père facteur, exilé comme l’apprenti boulanger, débarquant dans une ville déroulant chaque printemps un tapis menant aux lumières. Des étoiles sur grand écran. Celles que le facteur et sa compagne décrochaient peut-être dans les yeux de leur fils. Rien à voir avec l’histoire du boulanger et de son apprenti ? Une connerie de comparer l’acteur et le boulanger ? Trop tard. La même main tendue à une famille pied-noir et au jeune réfugié d’Afrique noire ? Autre temps, autres exils. Mais avec toujours ce quelqu’un qui compte. Sans qui on compterait encore moins. Personne n'est rien sans l'autre. Quel que soit sa place dans l'escalier.

        Pourquoi ne pas citer leurs noms ? Ils apparaissent sur la toile. Surtout celui du comédien venant de mourir. Pour ne pas donner à bouffer aux algorithmes déjà obèses. Échapper ne serait-ce qu’un instant au verrouillage des mots clef. Imaginer une sorte de fiction. Comme le conte du Boulanger et de l’acteur. Le second voulant jouer le rôle du premier. Après avoir vu son histoire, il a écrit un scénario. Les deux hommes se sont rencontrés. Sans doute pas facile pour l’un et l’autre. Chacun fouillant l’autre pour savoir ce qu’il avait dans le ventre. Sincère ou bagout ? Comme deux vieux chiens qui savent que les mains caressantes ne sont pas toujours les plus amicales. Deux méfiants face à face. Comment se termine le conte ? Seule la fiction peut répondre. Stupide d' avoir reliés ces deux hommes dans un conte sans suite ? Une vision limitée et caricaturale ? En effet, la trajectoire d’un homme ou d’une femme est nettement plus complexe que ce qu’elle donne à voir. Ni que ce qu’on veut voir. Rien de plus complexe qu’un individu. Qu’il soit la pire des ordures ou un héros. Personne ne peut contenir dans un résumé. Chaque histoire déborde de son cadre visible. Et laisse en héritage sa part d'indicible.

      Aimer rencontrer ces deux hommes ? C’est déjà fait. Même si la rencontre l’a été à distance. Deux êtres marquants et attachants. Chacun à sa façon. En réalité, nous en croisons des individus du même genre. Sans nous en rendre compte. Des personnalités capables d’enchanter le quotidien. Suffit d’ouvrir les yeux pour se rendre compte qu’il y en a plus que ce qu’on croit. Et fort heureusement pour tous. Le boulanger continuera de mitonner des pains et autres gâteaux pour ses clients. Si ses œuvres sont au même niveau que son cœur d’homme, ses clients doivent se régaler. L’acteur ne sera malheureusement plus présent dans sa boutique. Comme le boulanger dans son quartier, il aura régalé avec son étal à images et mots. Quel différence entre un artiste et un artisan ? D’abord les deux sont nécessaires. Sans installer une hiérarchie. Le boulanger aussi important que l’acteur. Mais les artistes, s’ils sont très bons, me semblent irremplaçables. Des fabricants d’unique. Personne ne pourra donc reprendre sa boutique. Si ce n’est en l’imitant sans pouvoir être unique comme il l’a été. Cependant, on pourra toujours goûter ou re-goûter à ses mets concoctés au fil d’une existence. Les plats d’un homme connaissant le sale goût de l’écrasement. Qu’il soit social ou pas. Sa colère, ainsi que son irrévérence face aux puissants, sont sans doute issues de sa connaissance très tôt de la solitude de l’écrasement. Une connaissance sûrement partagée avec le boulanger. Et tous les exilés et exclus de la table des réjouissances. Deux hommes avec une grande volonté. L’entêtement de ceux qui refusent de perdre. Ni de vouloir gagner à n’importe quel prix. Pourtant l’un et l’autre sont toujours gagnants. Quelle est leur victoire personnelle ?

      Être quelqu'un dans son miroir.

 

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.