Lettre à Marianne

Quelle est la première fois où je vous ai vue ? Sur un timbre ? Dans une mairie ? Sur la page d'un livre d’histoire ? Peinte sur un tableau ? En photo sur un journal municipal ? Je dois avouer ne plus m’en souvenir. Ça remonte à si longtemps. En tout cas une rencontre qui continue de m’habiter plus d'un demi-siècle après. Marianne toujours présente aux pays des lumières.

 

           Quelle est la première fois où je vous ai vue ? Sur un timbre ? Dans une mairie ? Sur la page d'un livre d’histoire ? Peinte sur un tableau ? En photo sur un journal municipal ? Je dois avouer ne plus m’en souvenir. Ça remonte à si longtemps. Quelques jours après ma naissance, le regard d’un de mes proches croisait peut-être le vôtre en allant m’inscrire sur les registres de l’état-civil de la mairie. En tout cas une rencontre qui continue encore de m’habiter plus d'un demi-siècle après. Ce serait faux de dire que je pense à vous chaque jour. Mais votre présence, jamais très loin, est toujours rassurante. Vous savoir dans les parages suffit à me sentir bien dans ce beau pays. Une beauté et esprit des lumières auxquelles vous contribuez très largement. Pourquoi vous écrire aujourd’hui ? Parce que je me sens coupable vis-à vis de vous. Comme une sorte de non assistance à personne en danger.

      Des années que certains veulent vérifier la pureté de votre sang et couleur de peau. Ils sont prêts à remonter votre arbre généalogique jusqu’au sacre de Clovis et plus loin si nécessaire. Peut-être même à demander un prélèvement ADN et d’autres opérations scientifiques pour traquer la moindre trace métèque sous votre peau. Pendant ce temps, d’autres souhaitent vous voiler et cacher une paire de seins qui les ébranlent de l’intérieur. Un fichu sur la tête des femmes ? C’est à elles de choisir d’en porter ou pas. Certaines actrices et anonymes le portent d’ailleurs fort bien. Mais hors de question de jeter un voile noir sur votre face. On éteint pas la lumière sur le visage de la République. Un visage aux traits laïques qui n’empêchent personne de croire en ce qui lui chante. Le danger dont je vous parlais est l'écartèlement que vous subissez. Un bras tiré par les identitaires ( dont des intégristes chrétiens) et l’autre par les islamistes. Devant des témoins sans grande réaction depuis des années.

        Comme moi. Je ne vais pas me défausser sur les autres « je regarde ailleurs» à la station République qui, eux-aussi, n’ont pas bougé pour intervenir. Ça va passer. C’est juste un mauvais moment. Tout va revenir à la normal. Pourquoi lever le nez de son Smartphone ou bouquin ? En plus, les agresseurs sont très costauds. Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, ceux de 60 kilos les écoutent, écrivait Michel Audiard. Donc d’un côté ceux avec cranes rasés et croix celtiques flirtant avec croix gammés venus défendre l’occident chrétien. Parmi eux des individus plus subtils, pécheurs cathodiques ou politiques, qui utilisent habilement le verbe pour télécommander les poings de leurs nervis bas du front. De l’autre côté les mêmes mais avec des visages basanés, barbus, et gavés d’islam frelaté et de télé-réalité. Et toi Marianne prise en sandwich entre les deux catégories d’agresseurs. Agressés en même temps par des ultranationalistes et des intégristes islamistes. Une double agression qui dure depuis déjà de nombreuses années. Sans oublier ceux qui, dans l’ombre, comptent les points et engrangent dans les urnes et les places financières. Nos dirigeants préférant CAC 40 à Marianne la République. Vous avez aussi des ennemis avec écharpe tricolore et cocarde. Ces derniers, plus malins que les autres, se servent de votre grande aura dans ce pays. Comment avons-nous pu vous abandonner à votre sort ?

        Des mots, que des mots… Ça ne changera rien à l’affaire. Les agresseurs continuent de vous agresser. A grands coups d’intégrisme ou de nationalisme. Plus les dépeceurs d'acquis sociaux issus du Conseil national de la Résistance et autres combats. Que faire pour réagir ? Pas le premier ni le dernier à me poser ces questions. Aller voter pour les apprentis-sorciers qui instrumentalisent vos agresseurs pour conserver leur pouvoir ? Hors de question. Nombre d’électeurs n’iront plus aux urnes la trouille au ventre. Le peuple n’écoute plus la voix de son maître. La culpabilisation « si tu ne votes pas pour nous tu es un salaud qui ouvre la porte aux fascisme» ne marche plus du tout. La majorité des politiques n’est plus crédible. En effet nombre d’entre eux ne sont plus que la vitrine - avec la verroterie de la novlangue - de la vraie politique; celle que nous nous sommes laissée subtiliser élection après élection. Nos politiques sont tous des petits branleurs et petites branleuses, ricanait un type au comptoir. Constater ne changera rien. S’abstenir ne réglera pas votre problème, chère Marianne. Comment vous sortir des griffes de ces tueurs de République ? Quel acte pour sauver votre image et ce que vous représentez dans les 36000 communes de France et au-delà de nos frontières ? Je n’ai malheureusement pas de réponses. Impuissants comme beaucoup d’autres citoyens. Pourtant il va falloir faire quelque chose pour vous libérer de vos ennemis visibles et invisibles. Quoi ? Je n’en sais rien. Mais il est plus qu’urgent de l’inventer ou le réinventer.

      La dernière fois que je vous ai vue de très près remonte à une trentaine d’années. C’était un été dans un village du Sud-Ouest. Nous étions une dizaine assis ou debout à un ou deux mètres de vous. Un regard officiel, punaisé au mur, était aussi présent ce jour là. Lui, contrairement à vous, n’était que de passage. Alors que, même sous des formes différentes, vous restez toujours à la même place. Une vigie de Liberté Égalité Fraternité. Ce jour là, vous étiez témoin d’un mariage. Il y en avait très peu dans ce tout petit village. Le mariage d’un couple mixte comme j’ai entendu dire à plusieurs reprises. Étrange expression. Mixte pourquoi ? L’une est baptisée et l’autre circoncis ? Deux sexes différents ? L’un gosse de prolos et l’autre issue de classe bourgeoise ? Pourquoi convoquer de grands mots quand il s’agit juste d’une histoire d’amour naissante entre deux jeunes citoyens de ce pays ? Rien de plus ou de moins que nombre d’autres liaisons. Le mariage de deux athées sous ton ( je vais quand même finir par tomber le vouvoiement; depuis le temps qu’on se connaît) regard qui s’en contrefout de savoir si tu crois au ciel ou pas. Pas non plus du genre à être voyeuse et vérifier sous les draps s’il y a une ou deux queues ou aucune. Ni mesurer la taille des jupes ou des foulards sur la tête des femmes. La Marianne pour tous ?  Ce jour de mariage, tu étais juste témoin d’une histoire en route vers le pire ou le meilleur. Tu a fait ton boulot d’ambassadrice de la République. Ce qui adviendra n’est plus ton histoire. De temps à autre, mon épouse et moi passons devant cette mairie en plein Causse. Pour conclure, j’ai envie de partager avec toi une petite anecdote.

        La mariée se prénomme Marianne.

 

 

 

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