Usé jusqu'à l'autre

La fatigue comme papier peint des quartiers populaires. Présente surtout dans les regards. Même les silences semblaient usés. L'air chargé d'une fatigue ambiante. Le bus emportait des corps éreintés de la veille pour les redéposer au même endroit lesté de la fatigue du jour. Un manège qu’il regardait avec ses yeux de gosse. Comme figurant d’un théâtre à ciel ouvert.

 

Marianne Faithfull - "Working Class Hero" (live) © scwack

 

        La fatigue comme papier peint des quartiers populaires. Corps et décors mêlés sur le même arrière-plan. Elle se cristallisait surtout dans les regards. Mais présente aussi dans les gestes. Même les silences semblaient usés. L'air était chargé d'une fatigue ambiante. Le bus emportait des corps éreintés de la veille pour les redéposer au même endroit lesté de la fatigue du jour. Un manège qu’il regardait avec ses yeux de gosse. Comme figurant d’un théâtre à ciel ouvert. « Pourquoi ils s'enfuient pas la nuit ?". La question qu’il avait posé en voyant des ouvriers suer au marteau-piqueur sous un cagnard d'été. Éreintés. Il avait l'impression que tous les adultes de son quartier étaient à bout de souffle. Un souffle s'arrêtant bien souvent très peu de temps après la retraite. Comme si, débarrassés de leur fatigue, ils n'avaient plus rien. Vidés. Plus aucune raison de lever les bras. La tête baissée vers leur dernier jardin.

        Mais la fatigue n'était pas là tout le temps. Parfois reléguée loin, très loin, sur la fresque du quotidien. Plus ou moins effacée à coups de petit jaune ou gros rouge qui tache. Les rires desserreraient l'étreinte de ses griffes sur les chairs ouvrières ou prisonnières d'autres chaînes de montage au quotidien. Aux beaux jours elle était camouflée derrière le rideau de fumée d'un barbecue. En suspens sur une canapé habité par une bouquet d'yeux regardant la course du tiercé. L'humour, des blagues grasses ou pas, faisait la nique à la pointeuse et à tous ceux qui essoraient leur corps jusqu'à la dernière goutte. La majorité, encartée ou pas, étaient syndiquée par le rire. Un rire pour se désincarcérer des mailles invisibles de la toile industrielle des trente glorieuses. Nombre d'autres instants qui offraient des répits à la course jour après jour. Maquillant les cernes sous les yeux d'un coup de crayon de bonheur éphémère. Des congés pas payés en pointilles. Ça ne durait pas très longtemps. La fatigue finissait toujours par reprendre le pouvoir.

     Pas une vie rêvée. N'en déplaise aux amateurs des jolies photos de Doisneau. Et à tous ceux, pétris de folklore urbain sentant le graillon, dégainent leur accordéon pour ressusciter la guinguette de la mémoire ouvrière. Le son d'un instrument faisant tourner la tête dans des bras audacieux quand les usines tournaient à fond. Puis les trente glorieuses se sont peu à peu éteintes pour laisser dans leur sillage un horizon chômé. Ne reste plus que la mémoire, les corps sont désormais délocalisés. Loin, toujours plus loin au pays d des chairs ouvrières moins chers et muette. Alors qu'auparavant les corps des " pue la sueur" d'ici  étaient désarticules par les cadences infernales. Des conditions de travail dures et sans sécurité. Avec de loin en loin des coups de gueule sur le pavé pour gagner un peu de temps, s’user moins vite. Autre temps, autre fatigue. Celle d'aujourd'hui, dans les quartiers populaires, me semble nettement plus forte. Avec en tout cas moins de répit. Et l'autre, surtout s'il vient d'ailleurs, devenu d'emblée un ennemi. Souvent échouant là parce qu'aussi pauvre.  Un autre beaucoup apprécié dans les beaux-beaux quartiers mais rarement accueillis. Il  vient s'installer dans ton décor. Plus assez de fatigue à partager avec l'autre ?

      Des éléments se sont tissés entre temps sur le papier peint. Des intégristes musulmans et leurs collègues nationalistes occupent une bonne partie de la toile urbaine. Les attentats ont rajouté aussi du poids à la fatigue toujours présente dans les quartiers populaires. Plus toute cette misère permanente venue d'Europe ou de flots meurtriers; douleur publique ouverte jour et nuit, sept jours sur sept, au coin de la rue ou dans le square en face. Des familles entières ayant élu domicile sans toit dans les villes. En plus de cette réalité plombante, la boite à malheurs du monde trimballée dans sa poche. Autrefois, les apéro ou barbecue, instants braconnés à la réalité quotidienne, étaient complètement déconnectés de la planète. De loin en loin, une nouvelle sombre issue d'un journal papier, ou de la radio sur la table de la cuisine, pouvait venir perturber ce moment de grâce échappant à la machine. Plus rien d'autre n'existait qu'un bout de comptoir sentant l'anis ou un jardin chargé d'effluves de grillades. Un îlot d'insouciance au cœur de la ville. Alors qu'aujourd'hui, le monde débarque à tous moments par écran. Des flots de plasma venant polluer ce petit instant ayant échappé à la fatigue. Un fil à la patte sans interruption.

      C'était mieux avant ? Si on creuse vraiment, le papier peint était en réalité un cache-misère. Une misère vendue sur papier glacé et nostalgique. C'est jamais mieux chez les pauvres, moins pire en pontillés. Avec ou sans boulot. Les pauvres ont juste changé d'accent. Plus celui de Gabin ou de Piaf. Le titi parisien tchatche avec l'accent de Canal +. le même que tous les titis de France. Il mange Mac Do ou Kebab, ne lève plus le pouce pour se tirer de son quartier mais pour applaudir, plus besoin de pièces dans une cabine pour parler à sa meuf ou son mec, n'arrête pas de dire carrément, compte ses followers... Quelle est alors la différence entre le passé et aujourd'hui dans les milieux populaires ? En plus de la fatigue habituelle des citoyens des milieux populaires, la remontée du religieux et du communautarisme est venue en remettre une couche. L'usure uniquement chez les plus démunis ? Non. Elle semble aussi avoir atteint les beaux quartiers. Eux aussi donnent l'impression d'être complètement débordés par notre jeune siècle. Comme si tout était foutu d'avance. Avec plus qu'une seule solution: se recroqueviller et attendre.Une attente entre soi.

       Notre époque de com a basculé dans le communautarisme. Une com à usage interne. Notamment avec le religieux dans toutes les sphères sociales. Des jeunes mais aussi leurs aînés. Nombre d’individus, reconvertis sur le tard à leur «religion de naissance»; ils se mettent d'un seul coup en vieillissant à s'accrocher à une étiquette dont ils se foutaient éperdument. Dont des anars, des cocos, des libertaires de tout poil, revenant au bercail de la famille si rejetée. Pourquoi une telle volte face ? Sans aucun doute la trouille de la mort. Chacun fait comme il veut et peut au seuil de son dernier voyage. Cette tendance communautariste, quelle que soit les raisons des uns et des autres, est relayée et commercialisée grâce aux nouveaux mouchards à domicile. Très forts ces algorithmes. Capables quand vous êtes de telle ou telle origine de vous trouvez l'âme sœur. Des réseaux quasiment prônant l'endogamie. Homo, lesbienne, trans, pan, végan... Quelle que soit votre orientation sexuelle ou mode de vie, la machine vous guidera vers... vous. Une personne qui vous ressemble pour rester dans la même famille. Surtout ne pas faire d' erreur d'aiguillage. On ne sait jamais ce qui peut se passer de l'autre côté de sa rue ou de son Smartphone. Pourquoi aller vers l'inconnu ? Autant rester bien au chaud avec des clones qui pensent exactement comme vous. Prier ou pas mais toujours entre soi. N'ayez aucune crainte: tout est sous contrôle. Vous êtes bien à l'abri. Encerclé de l'intérieur.

    Décliniste ? Pessimiste ? Ça dépend des jours et de la dernière info tombée sur Twitter. Nous sommes nombreux dans ce cas. Rares celles et ceux complètement imperméables aux événements de la planète. Surtout que le robinet peut couler de jour et de nuit. Suffit de le fermer. C'est vrai mais on finit toujours par être plus ou moins mouillé. Fallait être sourd, aveugle, dans le coma, pour ne pas avoir su que deux tours s'étaient effondrées un jour de septembre. Ou que la France a gagné la coupe du Monde. Le pire et le meilleur, surtout à une échelle internationale, finit toujours par sucrer ou noircir encore plus son café. Ce flux d'infos – trop souvent haineuse et sans intérêt -use les corps et les âmes. Même les plus costauds d'entre nous. Tous emportés par même fleuve virtuel, des beaux quartiers au ghetto en passant par les lotissements. Avec au fil du temps une forme d'érosion numérique. Que faire pour échapper à cette usure2.0 ? Commencer à réfléchir un peu en écoutant plus fort comme écrivait Samuel Beckett. Ne pas se laisser manipuler par les nouveaux bonimenteurs. En commençant par ceux de sa propre famille, les plus difficiles à détecter. Comment opérer concrètement le combat contre l’obsolescence programmée de son empathie ? D’abord en ouvrant sa fenêtre. Pas celle de son écran. Toutes les autres fenêtres dont nous disposons dès la naissance. Pour quitter le jeu vidéo dont nous sommes devenus les jouets.

        Revenir sur soi et les autres.

    « Descendez de là !».

 L’un des deux flics lui serre le mollet.

« C’est bon. J’arrête mon spectacle.».

        L'homme, qui vient de déclamer son texte, est grimé en clown triste. Il descend du container à poubelles. Des dizaines de personnes ont assisté à sa conférence improvisée. À peine sur le sol, il fait un pas de danse. Des applaudissements. Les flics s’impatientent. Il tend sa casquette.

    « Les mots ça nourrit pas son comédien de rue.».

         Il traverse la place pour entrer dans un camping-car. Se démaquiller et redevenir Valérie. Quasiment à chaque halte, elle change de costume. Mais elle a un autre rôle à temps complet depuis trois ans. Celui de garde malade. Son mari est enfermé dans le camping-car.. Il est atteint d’Alzheimer. Hors de question pour elle de le mettre en institution. Ni de le laisser tout seul chez eux pendant sa tournée estivale. Il ne cesse de fuguer. Se passer de son travail de comédienne de rue et sur plateau ? Impossible. Son travail est ce qui la tient debout. Elle l'emmène donc partout. Reformant partiellement leur duo de comédiens de rue. Il ne peut jouer mais ils continuent d'écrire à deux tous leurs spectacles. Sauf celui-ci entièrement rédigé par elle quelques jours après la mort de son père d'un cancer de l'amiante. Elle l’a lu à son complice de scène avant de le jouer. Il l'a écouté sans l'interrompre puis a pris son PC et pondu un texte en écho. Sa vision de l'époque, plus optimiste que la sienne. Il a perdu la mémoire mais pas son imaginaire. Suffit de le voir pianoter au km sur le clavier. Les moments où elle retrouve la lumière dans son regard. Chaque texte oublié à peine écrit.

      «Pourquoi tu t'acharnes à travailler avec lui ?». Ses amis et collègues la tannent pour qu'elle le mette en institution, au moins pendant ses tournées et quand elle a un rôle dans un théâtre ou au cinéma. « Tu es encore jeune et tu gâches ta vie. Un jour, tu le regretteras. Et je sais de quoi je parle. J’aurais pu avoir une autre vie si… Occupe-toi un peu de toi au lieu de te la jouer infirmière. » .Sa mère l'avait mise en rage quand elle lui a dit ça. « Être amoureuse c'est s'occuper de soi Maman. Mais je ne sais pas si tu sais ce que ça veut dire.». Les deux femmes ne se voient plus depuis deux années. Malgré les périodes très difficiles, l'impression de vivre avec un homme comme renaissant chaque matin, avec un nouveau disque dur du jour, elle n'a pas craqué. Combien de temps encore à tenir à bout de bras leur couple et sa carrière de comédienne ? Elle ne se pose pas la question. Ou très vite avant de reprendre son combat.

        Elle s'entêtait  à vouloir continuer leur histoire. Comme pour ne pas donner raison à la maladie et aux dénigreurs de la première heure. L'histoire d'une rencontre au club théâtre du lycée. Personne n’aurait parié sur leur couple. Elle élève issue d'un quartier très populaire. Et lui comédien, fils d'un metteur en scène et d'une artiste-peintre, animant des ateliers théâtre en milieu scolaire. Ils ont vingt deux ans d’écart. Le bac en poche, elle avait aussitôt fait ses valises pour aller vivre avec lui. Dix huit ans qu'ils ont créé leur compagnie. Une compagnie dont elle avait trouvé le nom. Un nom prémonitoire.

       Usé jusqu'à l'autre.

 

NB: Une fiction rédigée en pensant aux prolos de mon quartier de gosse. Quand la seule couleur et religion étaient d'abord la fatigue. Celle des " pue la sueur" comme d'aucuns les nomment. Avant que quelques-uns ( pas la majorité des militants de bonne foi) viennent diviser en pote ou pas pote.

 

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