Comment ça va France ?

Le ninja me regarde droit dans les yeux. Bref regard mais très appuyé. Le fonctionnaire de police cagoulé est adossé à un mini-car de CRS. Je marche seul sur le trottoir. Personne devant et derrière. Le cortège de la manif se trouve assez loin. Les flics prêts à intervenir. Le ninja me fixe en tapotant sa matraque sur la paume de sa main gauche. Ses yeux rougis derrière la cagoule.

        

           Le ninja me regarde droit dans les yeux. Un bref regard mais très appuyé. Le fonctionnaire de police cagoulé est adossé à un mini-car de CRS aux portières ouvertes. Je marche seul sur le trottoir. Personne devant et derrière. Le cortège de la manif se trouve assez loin. Les flics en tenue sont prêts à intervenir. Le ninja me fixe en tapotant sa matraque sur la paume de sa main gauche. Ses yeux rougis derrière la cagoule noire. Fatigue ? Haine ? Trouille ? Alcool ? Montée de folie ? Geste machinal ? Plusieurs élément sans doute mêlés. Mais pas psy, ni sociologue ; juste passant.  Je détourne les yeux et continue ma route sans moufter. En accélérant le pas.

     Avec l’impression d’avoir croisé le regard d’une bête sauvage. Prête à sauter sur sa proie. N’importe quel autre passant à ma place aurait été une cible potentielle. Que ce soit un homme, une femme ou un enfant. Même poussée de haine incontrôlable parmi la minorité de casseurs ? Sûrement. J’en ai croisé certains aussi shootés à l’adrénaline que ce CRS. Sauf que lui est un représentant de l’État. Avec censément une mission de maintien de l’ordre. Pas de chercher la baston. Ni de jouer au pitbull assermenté en roue libre dans les rues.  Mais de tenir - du mieux possible- son rôle de fonctionnaire de police dans une ville de France. Sous le ciel de la République.

      «Dictature! » «Régime fasciste !»Des mots entendus ici ou là. La riposte de certains flics est indéniablement plus que disproportionnée. Un euphémisme quand on voit les images tourner en boucle sur les réseaux sociaux. Ignoble de s'acharner sur des gosses ou des vieux qui sont à terre et ne représentent aucun danger. Plus toutes les mutilations, œils perdus… Un flic, retraité après trente huit ans de service, témoignait récemment sur Twitter; il trouvait ça révoltant une telle violence contre des manifestants en majorité pacifiques. Mais apparenter ce pays à une dictature, même si ce sont des propos sincères, me semble aussi disproportionné. Sans minimiser que la volonté d'en découdre de ce ninja et d’autres de ses collègues est fort inquiétante. Avec l’impression que certains ont oublié leur mission de service public. Se croient-ils dans un jeu vidéo avec des points à la clef ? Faut toutefois relativiser : un regard et un geste agressif ce n’est pas grand-chose dans le climat actuel de violence hebdomadaire. Alors qu’une main amputée ne repousse jamais. Ni un œil crevé. Une réalité gravée pour toujours dans la chair des blessés. Les inquiétudes et colères citoyennes contre ces graves violences sont donc légitimes.

      Un hélicoptère tourne au-dessus du quartier. Des manifestants, rentrant chez eux, se marrent. Pas de dangereux fachos ou casseurs. Comme les flics ne sont pas tous des bêtes féroces. Sur l’un des gilets est inscrit : Derrière chaque gilet jaune il y a une vie. Et sous le gilet, une partie de la République ? Je rentre dans le bistrot. Rendez-vous avec un copain. Je commande un demi et lis mon horoscope. Le troquet est bourré à craquer. Apparemment un anniversaire surprise. Un couple s'embrasse sur la banquette, imperméable au reste de la planète.. Deux mecs commentent l'actu trempée dans leurs mousses à répétition. Une belle ambiance. De temps en temps une lumière de gyrophare sur la vitrine et, quand la porte s’ouvre, le bruit d’une sirène. Sans perturber la joie du bar. Comment ça va France ?

      Comme un samedi jaune.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.