Le roi numérique

Intérieur théâtre bientôt noir. De dos et vu de haut le roi numérique. Malgré la haie de larges épaules à oreillettes, le suzerain paraît fragile. Comme un gosse aux rêves piégés dans un costume en réalité trop étroit. Le dos de n'importe quel homme. Aucune maquilleuse ni fard à mots ne peut le transformer. Roi que face caméra ?

      

               Intérieur théâtre bientôt noir. De dos et vu de haut le roi numérique. Malgré la haie de larges épaules à oreillettes, le suzerain paraît fragile. Comme un gosse aux rêves piégés dans un costume en réalité trop étroit. L’enfance qui s’est passée la corde au cou d’un rôle moins fun que dans les contes. Ce dos peut-être celui de n’importe quel homme. Aucune maquilleuse ni fard à mots ne peut le transformer. Le dos d’un commercial de sortie, la nuque d’un prof, le crâne du coiffeur de l’autre côté de la rue… Un individu assis au théâtre. Roi que face caméra ?

       Même lieu trois rangées derrière. Un manant numéroté. Né avec une histoire piétinée avant même la naissance. Il a refusé l’héritage du dos courbé. Détenteur aujourd’hui d’une carte avec un numéro qui lui ouvre des portes. On ne le voit pas mais lui voit tout. Plus fort que le roi devant lui. Il l’a d’ailleurs enfermé dans une petite prison mobile. L’image royale, déjà sortie du théâtre, se promène dans le pays et le monde entier. L’œil  ayant capturé le dos a accroché son trophée sur la toile. Un dos que tous les manants, numérotés ou pas, se partagent avec une sorte de jubilation. Eux aussi d’un seul coup supérieurs au roi. Lui qui est tout et sait tout ne sait pas qu’il est observé. Son image volée par des manants.

      Qui est ce braconnier de dos royal ? Son nom et son numéro sont bien connus. Un héros pour certains qui l’applaudissent. D’autres le détestent et pensent que c’est un militant déguisé en journaliste. En fait comme nombre de ses confrères numérotés: sans totale objectivité. Pour qui travaille-t-il ? Un organe de presse. En service commandé pour des roitelets numériques ? Tous ces princes, contes, ducs, leaders avec ou sans couronne, qui se partagent la galette. Une galette républicaine ou royale ?

      Intérieur nu sous les toits. L’ombre fume debout devant une fenêtre. A une poignée de rues du théâtre. L’ombre n’a rien entendu ou vu. Trop occupée à donner au corps allongé sur le lit. Nu aussi sous les draps. Un corps endormi qui lui a aussi tout donné. L’ombre ne verra pas le dos. Elle est désormais loin de ce spectacle. Parfois il parvient jusqu’à ses oreilles et ses yeux. Mais elle s’empresse de les fermer ou de les nettoyer par de la musique, du silence, des images, des signes sur du papier… Son filtre protecteur depuis des années. Elle a beaucoup parlé. Aujourd’hui plus que les mots pour dire et parfois rire. Pas une ombre triste. Elle a juste choisi de s’éloigner du spectacle officiel. Préférant le off de son intime.

       Retour au théâtre. Le jeune journaliste a les yeux rivés sur le dos royal. Il profite de ce moment qu’il sait éphémère. Comment est-il lui de dos ? Aussi fragile que le roi ? Rêve-t-il de se trouver à la place royale ? En tout cas fier de son acte. Il a réussi à être proche, très proche du roi. Respirer le même air que lui, spectateur de la même pièce. Celle qui se joue sur le plateau. Et l’autre dont l’un et l’autre sont des comédiens éphémères. Chacun son rôle et sa rangée.

      Sortie de carrosses. La garde repousse les manants numériques ayant décidé d’assister au spectacle du roi au spectacle. Ils l’attendent de colère ferme. Le suzerain en goguette dans un quartier de manants venus d’ailleurs ou de souche. Parmi eux sans doute des saltimbanques toujours à contester et vouloir changer le monde. Quelques-uns prêts même à couper les têtes ayant repoussé sur celles coupées il y a plus de deux siècles. Le manant numéroté est exfiltré. Pour un embastillement de quelques heures. A-t-il croisé le regard du dos ? Peut-être un bref échange de leur part de mortalité dans la pièce qu’ils ont joué tous deux. Le roi quitte le territoire des nouveaux apaches sous les huées de la foule. Il ne vit plus en lointaine banlieue versaillaise. Son carrosse et sa suite arriveront très vite à domicile. Le cortège aura juste la seine pour arriver au palais du roi numérique.

      Extérieur bord d’aube. L’ombre sourit sur un banc. Toujours très heureuse d’assister au passage de témoin de la nuit et du jour. Sans doute un de ses spectacles préférés. « Votez pour moi sinon vous risquez d’avoir le fascisme. Si ce n’est pas elle, ce sera quelqu’un de pire. Que moi pour vous protéger. ». Le roi numérique est descendu de son carrosse. Il essaye d’argumenter l’ombre pour qu’elle l’aide à remonter sur le trône. En vain. L’ombre a cessé de jouer le rôle du jouet. « Vote pas pour lui. Tu as vu comment ça se passe depuis qu’il est là. Vote pour nous. ». Le manant numéroté a poussé le roi pour placer son argument. Le roi revient à la charge. « L’écoute pas lui. Ce n'est qu'un populiste qui va entraîner le pays dans le chaos. Que moi qui peut garantir notre démocratie.». Tour à tour, il argumente. L’ombre n’a pas bougé. Leur répondre ou pas ? Elle n’a rien à leur dire. Juste leur demander quelque chose.

_ Sortez de mon spectacle.

NB: Lire ou relire " Les Habits neufs de empereur"...

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