Rire aux éclats

Grand éclat de rire d’enfant. Comme un printemps débarqué en avance au mois de février. Son visage et le reste de son corps sont électrisés par cette joie en suspens. Une fillette à l’affût. Tendue comme un ressort. Qu’attend-elle avec autant de fébrilité ?

 

            Grand éclat de rire d’enfant. Comme un printemps débarqué en avance au mois de février. Son visage et le reste de son corps sont électrisés par cette joie en suspens. Une fillette qui est à l’affût. Elle est tout entière concentrée. Tendue comme un ressort. Qu’attend-elle avec autant de fébrilité ? Le signal sonore qui va provoquer son rire. Une seconde ou une minute d’attente ? Le temps ne compte pas pour cette fillette. Être maîtresse des horloges ne l’intéresse pas. Peut-être rêvera-t-elle plus tard de devenir institutrice. Mais c’est une autre histoire... Pour l’instant, elle est juste pressée de rire. Plus rien d’autre n’est essentiel. Elle est sûre que le déclic va se reproduire. Un rendez-vous quasiment quotidien. Le jour ou la nuit. Quel plaisir de commencer sa journée par une telle image. Celle d’une petite fille qui n’a rien à vendre ou acheter. Ni quelqu’un à détruire. Pas l’ombre d’une arrière-pensée. Juste une lumière joyeuse dans le regard. Un cadeau du jour.

     Quel est son nom ? Il n’apparaît pas sur la vidéo. Et après tout peu importe. Seul compte ce micro feu d’artifice dans ses yeux. Oh la belle bleue ! Superbe rouge ! Et la verte ! Elle est immobile comme en apnée. Se retenant le plus possible pour imploser d’un coup. Ce moment où sa chair lâchera son rire dans l’appartement familial. Sur le canapé avec son père. Si heureux de voir dans les yeux de sa fille le bouquet final qui la secoue des pieds à la tête. Un rire qui la submerge comme une vague. Une vague qu’elle attend quasiment plusieurs fois par jour. Son oreille en attente du signal. Il finira par percer le silence. Une étoile sonore qui va traverser son petit corps et circuler sous sa peau. Jusqu’à exploser en un rire indestructible dans sa gorge. Si fort qu'il narguera le silence. Son rire maître éphémère du monde.

      Remettre la vidéo en boucle ? On a envie de la regarder. Happer un peu de sa joie pour la journée. S’en servir d’arme contre les poussées de morosités ambiantes. Celles générés par le quotidien dans la réalité et celui virtuel. Se remémorer le son de son rire. S’en servir tel un désodorisant à mauvaises nouvelles. Rares les jours sans elles. De l’irritation banal de l’embouteillage à l’horreur du sang coulant pour rien sur nos écran de contrôle de la douleur du monde. Un p’tit coup de rire et tout s’efface. Le pire de l’humanité battu par le rire d’une fillette.

    Sous la belle image, des mots. Quelques chapitres racontant l’histoire de cette rieuse. Ainsi que celle de l’homme à côté d’elle. Lui se contente de sourire. Il a trop peur qu’un rire ne provoque des vagues de larmes. Parce que lui sait. Ce n’est pas feu d’artifice au-dessus de leur toit. Juste des étoiles de métal et sang. Elles ont été usinées loin, sous un autre ciel. De France ? De Syrie ? De Russie ? D’Amérique. Le père et la fille, plus tous les autres cloîtres comme eux, n’ont pas le temps de lire la plaque d’immatriculation des bombes. Ils ne pensent qu’à leur échapper. Sortir de la nuit sains et saufs. Ouvrir les yeux sur un nouveau jour. Le matin d’un désespoir qui continue.

    Le rire n’arrête pas les balles. Encore moins les missiles et les bombes. Le père de la fillette n’est pas dupe. A tout moment, le regard lumineux en face de lui peut s’éteindre d’un coup. Plus qu’un corps de chair et gravats. Il sait aussi que d’autres blessures et morts invisibles peuvent se nicher sous la chair des survivants. Habiter le corps d’une petite fille jusqu’à la fin de sa vie. Que faire contre un drone ou un missile programmé pour détruire ta maison où l'immeuble où tu survis ? Rien. Si ce n’est prier -pour les croyants - et espérer qu’il trouvera sa ration humaine sous un autre toit. Ou se terrer comme des rats dans les caves. Difficile d'échapper aux nouvelles technologies de mort à distance. Elles sont de plus en plus perfectionnées, surtout contre les civils. Mais le père sait qu’il peut à minima anesthésier les autres douleurs de la guerre. Notamment dans la mémoire et le cœur de sa fille.

     Comme en convoquant le rire. Offrir à cette fillette la cour de récré que certains grands de ce monde lui ont interdit. Faire un pied de nez aux bouffeurs d’enfance. Des carnivores qui, en Syrie et ailleurs, ont les dents longues. Le père la dévore des yeux. Il a gagné. Elle est là, vivante. Dans ses bras d'homme impuissant face à l'hydre militaire, financier, intégriste religieux, etc, qui se partagent la planète. Ris ma fille. Ris encore plus fort. Ne t’arrête pas de rire. Te tuer et te blesser; ils le peuvent. Mais aucun, d’où qu’ils viennent, ne doit atteindre tes rêves. Ils peuvent prendre nos corps. Ne leur donnons pas non plus nos rêves. Faut rire de cette pluie de métal et de mort qui nous tombe dessus depuis des mois et des années. Rions pour porter encore le masque de la vie.

    Deux étoiles sous un ciel de ruines.

 

NB) Un homme et une fillette qui résistent aux bombes. Éclats de rire contre missiles.  Ils survivent en Syrie. Mais d’autres sont comme eux, au Yémen et ailleurs. Les obus «made ici ou ailleurs» ne font pas le tri. Ils détruisent où on leur dit de détruire. Le père et la fille continuent-ils de rire ?

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