Mouloud Akkouche
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Billet de blog 21 mai 2022

Les feuilleteurs

Le passé ne se résilie pas comme un abonnement téléphone. Elle le sait, dans sa chair. Lui aussi. Certains croient en la possibilité de résilience. Pas les deux feuilleteurs... Même s'ils n'ont aucune critique ceux qui tendent vers ce but. « Chiale, tu pisseras moins.». C’était la formule de sa mère quand il était triste. Avant de l'étouffer d'une énorme tartine de Nutella. "

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           Le passé ne se résilie pas comme un abonnement. Elle le sait, dans sa chair. Lui aussi. Certains croient en la possibilité de résilience. Pas les deux feuilleteurs... Même s'ils n'ont aucune critique contre ceux qui tendent vers ce but. « Chiale, tu pisseras moins.». C’était la formule de sa mère lorsqu’ il était triste. Avant de l'étouffer d'une énorme tartine de Nutella. « Tout ce qui ne tue pas, fortifie » . La citation de Nietzsche est gravée sur la tombe de son père à elle. Musicien, poète, peintre, mort en laissant deux héritages à sa fille unique. Héritière d’une très grosse fortune. Elle a vendu tous ses biens immobiliers pour s'acheter un camping-car et partir sur les routes. Coupant les ponts avec le reste de sa famille et tous ses amis. Juste un texto très bref pour annoncer son départ. Son Smartphone ne lui sert plus que d’appareil photo et d’enregistreur. Elle a laissé le legs visible et traîné derrière elle son deuxième héritage ; un abonnement à perpétuité. « Putain ! Ce con m'a foutu la trouille ! ». Elle a fait un brusque écart.

       Un pouce levé s’éloigne dans le rétro. Elle s'arrête. L’homme avec un petit sac à dos accélère le pas. Elle baisse la vitre côté passager. « Vous allez où ? ». Il hausse les épaules. « Bonjour. Arrêtez-moi quand vous en aurez marre de ma présence. ». Elle l'inspecte du regard. Méfiante. Il esquisse un sourire. « Ce mec est pas net. Vous avez raison. C'est écrit sur ma face. Je suis sorti il y a une semaine de prison. Après cinq ans de peine. Braquage. Voilà ma carte de visite.». Il écarte les mains. « Vous me prenez en stop ou non ? » . Elle fronce les sourcils. « Montez. ». Il pose son sac sur la banquette arrière et s'assoit. Elle redémarre. Un homme parti lui aussi avec deux héritages. Quelques liasses de billets qu'il a récupérées dans une planque. Son héritage légué par sa dernière visite de banque et des années d'ombre. Il va vivre dessus, le plus longtemps possible. Un pactole pas inépuisable. Contrairement à son autre héritage. Sans fin.

     Elle s'arrête quelques km plus loin. « Je reviens. ». Elle enjambe une glissière de sécurité et se dirige vers un mur en contrebas recouvert d’une phrase taguée. Les mots très colorés occupent tout l’espace. Elle prend plusieurs photos. « Encore une à ma collec », explique-t-elle en se rasseyant. « Tu as dû remarquer les phrases inscrites sur mon camping-car. Bientôt plus de place sur la carrosserie. Dès que je vois une phrase qui me plaît, je la prends en photo et la note sur la carrosserie. Pas braqueuse, juste voleuse. Je vole des mots sur les murs et les promène. ». Elle a un petit rire. Vibration de son téléphone accroché au tableau de bord. Elle jette un coup d’œil dessus et démarre.

      Pas le moindre mot décroché par l'homme. Comme s’il avait tout donné avec sa bio en accéléré. D’habitude guère bavarde, elle tente quand même de meubler les silences. Sans écho. Si ce n’est, de temps en temps, un regard qu’il pose sur elle. Des yeux bleus-nuit. Le genre de révolté adoré des maisons de disques et des boîtes de productions audiovisuelles. Des clones de son passager en poster étaient affichés dans sa piaule de lycéenne. Sans doute que lui n’a comme page Wikipédia que son casier judiciaire. Assis sans un geste, il continue son dialogue avec le pare-brise.  Inaccessible. Elle en a marre de jouer la bouche-trou du silence. Radio ou sa bande-son de voyage ?

     Elle ralentit et se gare sur un chemin dans les sous bois. Il plisse le front. Elle détache sa ceinture de sécurité. «  On baise tout de suite. Comme ça se sera fait. Et on passera à autre chose. ». Elle commence à se déshabiller. Il l'arrête d'un geste. « Je veux bien, mais c'est pas moi qui décide.». Il semble gêné. « C'est-à-dire que... Elle veut pas. En tout cas, pour l'instant. ». Elle esquisse un sourire. «  On me l'a jamais faite celle-là. Je crois qu'on va bien se marrer ensemble, tous les trois. » Il ouvre des yeux ronds. «  C'est qui le troisième dans l’affaire ?  » Elle tourne la clef de contact. « Toi, moi, et... » Elle pointe l'index sur son entre-jambe. « Et elle qui veut pas encore. ». Premier sourire du mutique. Avant de reprendre son dialogue face horizon.

      Début de route de deux irréparables.

NB.  Laissons-les d’abord faire connaissance à l'abri des regards. Puis on les reverra. De temps en temps. Au fil de leur route, ils enverront des « cartes postales » sur ce blog. Un jour elle, l'autre jour lui. Pour donner des nouvelles d'eux. Et du monde croisé. Quand l'un ou l'autre ressentira le besoin de dire.  

      Le temps qui file feuilleté par deux irréparables.

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