Tenue de débat

Révolte au lycée. Tous les deux ont contacté des journalistes. Sûrs que ça allait ricocher sur les réseaux sociaux. C’est lui qui a eu l’idée. Au début, elle n’était pas d’accord. Persuadée que ça ne servirait à rien. Pas comme ça qu’ils réussiraient à convaincre. Mais il a insisté. Jusqu’à ce ce qu’elle finisse par accepter. Prête a lancer l'opération «Tenue de débat»..

 

1960 : La mode chez les lycéens | Archive INA © Ina Société

 

         Révolte au lycée. Tous les deux ont contacté des journalistes. Plusieurs médias ont accepté de relayer l'info en envoyant des équipes sur place. L'assurance que ça allait passer en télé et ricocher sur les réseaux sociaux. C’est lui qui a eu l’idée. Au début, elle n’était pas d’accord. Persuadée que ça ne servirait à rien. Pas comme ça qu’ils allaient réussir à les faire changer d’avis. Mais il avait insisté. Jusqu’à ce ce qu’elle finisse par accepter. Le plus dur restait à faire. D’abord convaincre tout le monde. Et comment organiser l’opération sans que ça s’ébruite ?

     D’abord parler à ceux de leur bord. Ceux qui venaient déjà aux manifs. Les mettre dans la confidence en s’assurant qu’ils ne dévoileront pas le secret avant le matin où tout se déroulerait. Ils se sont partagé la tâche.  95 élèves chacun à contacter. Facile avec FB ou par texto. Mais ils ont opté pour le bouche à oreille: une communication beaucoup moins repérable et sans traces. Tous deux s’étaient mis d’accord sur ce qu’ils devaient leur dire. Le démarchage à duré presque une semaine. Mais tous les élèves contactés étaient d’accord pour participer à l’opération. La première partie avait fonctionné. Rester une quarantaine à convaincre. Les plus réticents.

       Pour cette partie de l’opération, ils s’y mirent à deux. Le premier leur rit au nez. « On va laisser tomber. Ce sera trop long et y en a un qui finira par tout balancer. On sera 185. Ce sera déjà pas mal. Ça se verra dans les rues de la ville. ». Cette fois, c’est elle qui insista pour qu’ils essayent de convaincre le plus possible d’élèves de participer. Il accepta. Même échec avec le second élève. Il les envoya même chier. Tous deux ont échangé un regard inquiet. S’il balançait ? Que faire. Ils changèrent de date. Plus a la fin du mois. Il fallait le faire au plus vite. Trois jours plus tard.  Tous devant la mairie.

       Les passants et commerçants n’en revenaient pas. Certains se marraient et applaudissaient. D’autres hurlaient en trouvant l’action scandaleuse. Le défilé partit de la mairie jusqu’au lycée. « Bravo les jeunes !». Une vieille femme et son mari tapait sur des casseroles sur leur balcon. Un homme se mit à jouer du saxo. La presse était au rendez-vous. Quelques filles répondaient aux interviews. Les autres encadraient la manif sur les côtés du boulevard. Tout se déroula très vite.

     Le cortège s’arrêta devant l’entrée principale du lycée. Elle était fermée. De l’autre côté, le proviseur était rouge de colère. Il passait ses nerfs sur le personnel. Jamais il n’aurait pu imaginer assister à un tel spectacle devant son établissement. Un lycée qu’il dirigeait avec une poigne d’autocrate. Refusant tout dialogue avec les enseignants et les élèves. Rien à voir avec l’ancien proviseur. Loin d’être laxiste, mais il était à l’écoute et savait négocier. Contrairement au nouveau ne voyant pas plus loin que le bout de son règlement et de son angle de vue. Et l’œil toujours à calculer les centimètres de peau visible des filles. Une vraie obsession à la grille du lycée. Les garçons ont droit au short à ras du genou.

      Renvoyant chez elles les lycéennes sans la tenue qu'il jugeait présentable. Les filles pas de short ou jupe au-dessus du genou. « Pas de tenue provocante dans l’établissement que je dirige. Je fais ça dans votre intérêt chères lycéennes. Pour que vous ne soyez pas harcelés. Venez avec une tenue correcte et décente et tout se passera très bien. ». Il avait organisé un débat dans la salle de conférence du lycée. Que lui au micro et aucune question d'élèves prévue. « Dans le règlement, y aura aussi une tenue décente pour le regard des garçons ? ». Le lycéen a été vidé trois jours.

   Tous deux ont échangé un regard vainqueur. Ils avaient réussi. Même les élèves réticents se sont mis à applaudir. « C’est très original. Et ça va permettre d’ouvrir un débat. Qu’on puisse au moins en parler ensemble. Vraiment super. Vous nous avez bluffés. » Des profs sont venus aussi les voir pour les féliciter de l’action. Que le proviseur qui ne décolérait pas et refusait d’ouvrir les portes. Visiblement dépassé par les événements. Complètement abattu. Lui qui se vantait de diriger un lycée sans vagues. Une manif venait de tout balayer.

    Une poignée de filles se mirent à siffler. De plus en plus fort. À la manière des garçons sifflant une fille dans la rue ou ailleurs. Peu à peu, toutes les autres filles se joignirent à eux. Quelques passantes s’y mirent aussi. Qui sifflaient-elles ?

     185 lycéens en jupe ras du genou.



NB: Une fiction inspirée de propos de lycéennes ne supportant pas le regard inquisiteur sur leur tenue. Pas le même posé sur les jambes de leurs copains lycéens. Double peine pour les filles, en plus du masque ? Certes pas le combat prioritaire en ce moment. Mais à force de «il y a plus grave»  n'ouvre-t-on pas un boulevard aux nouveaux  puritains et autres intégristes religieux ?  Des coincés du cul et du culte en accord  pour verrouiller le corps de la femme dès le lycée.

 

 

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