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Billet de blog 20 sept. 2022

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Chaque matin, se rêver

Quelque chose semble avoir changé derrière la fenêtre de sa chambre. Quoi ? L’impression d’un immense présent. Le sien. Personne entre elle et elle. Extraite ce matin du sommeil par des sons et des chansons. Les mots de la réalité restés hors de son corps. Elle sait qu’ils ne viendront pas aujourd'hui. Plus qu’elle dans sa chambre. Débarrassée d’un poids. Une femme monde ?

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Soleil du Matin © : Edward Hopper

                 Chaque matin avant de se lever: bombardements, attentats, incendies, réchauffement climatique, viols, incestes, violences conjugales, meurtres, vols, crise financière, sobriété énergétique, être réaliste, la concurrence est planétaire, faut plus rêver... C’est son menu des oreilles de matin en matin, depuis l’âge de cinq ans. Les premières influences ont commencé avec la radio de ses parents sur la table de la cuisine. Se jurant de ne jamais se réveiller comme eux avec les infos. Pour reproduire. À peine sortie des bras de la nuit, elle entre sans transition dans ceux du monde. Et de son époque. Une entrée dans le vif de la chair planétaire. Plus facile de se réveiller avant l’invention de la radio ? Une question qu'elle se pose parfois. Notamment pendant les grèves à la radio. Comme depuis 07HOO. Sa station préférée est muette. Pas la moindre info.

Extraite du sommeil par des sons et des chansons. Comme si un épais mouchoir musical avait été posé durant la nuit sur l’horreur, de proximité ou à des milliers de km. Elle baille et s’étire sous les draps. Avec une étrange sensation : tour à tour agréable et inquiétante. Pourquoi les douleurs et les souffrances sans frontières n’ont pas traversé aujourd’hui sa peau ? Comment se fait-il que tous les mots disséquant la réalité soient restés hors de son corps ? Sont-ils planqués quelque part et prêts à bondir ? Elles sait qu’ils ne viendront pas ce jour. Plus qu’elle dans sa chambre. Une femme déconnectée. Et se sentant très légère. Débarrassée d’un poids.

Aucun nuage sombre ne plane sur le jour naissant. La lumière d’un mardi de fin d’automne. Un jour qui se lève  dans son regard. Sans les ombres  transmises par les ondes de la radio. Pessimisme et désabusement sont coincés pour dans les plis de la nuit. Ce duo ne pourra pas colorer sa journée.Le rien ne va plus s’est dissout dans l’air. Pareil effacement du c’était mieux avant et on va vers la catastrophe. Plus le moindre signal négatif émis par des voix sorties de la même photocopieuse. Elle se redresse et s’assoit contre son oreiller. Les yeux encore ensommeillés.

Elle pose le regard sur la fenêtre. Faudra que je nettoie les carreaux, se dit-elle. Plissement de front. Elle se concentre sur un point. Une solitude traverse le ciel. Très lente. Elle suit des yeux le vol d'un oiseau. Seul et universel. Ses ailes tracent les sillons de son histoire. Migrateur ou d’ici ? Peu importe de le savoir. Passager de l’instant.

La musique ponctue le silence. Sans jamais vouloir l’asservir ou occuper tout son territoire. L’une et l’autre jouent ensemble dans la pièce. Contrairement aux phrases en rafales débitées à des micros. Elles hachent le silence. Dévorant très vite tout l’espace de sa chambre. Chaque seconde radio compte. Impératif de ne pas en perdre une. Quitte même à combler avec du vide. Un vide si possible bruyant.

Quelque chose semble avoir changé derrière la fenêtre de sa chambre. Quoi ? L’impression d’un immense présent. Le sien. Pas celui distillé par la radio dès le réveil. La réalité c’est elle et ici. Personne entre elle et elle. Son cerveau non soumis à la pression de « pour ou contre ». Chaque jour, il faut choisir un camp. Prendre position sur tous les débats qui embouteillent les écrans et ricochent de comptoir en comptoir, de bureau en bureau, de bus en métro ; alors, tu es pour ou contre ? Quasiment avec injonction de répondre sur-le-champ. Rien de tout ça aujourd’hui. Ni pour, ni contre. Sans case à cocher pour être du bon ou mauvais côté- selon la tendance. Juste un corps. Le cœur du monde battant sous sa poitrine.

Large sourire sur ses lèvres. Elle a décidé de ne plus se lever chaque matin. Cesser de poser le pied sur le parquet avec un poids déjà très lourd sur les épaules. Ne plus se sentir obligée de devoir choisir à peine réveillée. Ni de porter toute la culpabilité d’avoir un toit sur la tête, de manger à sa faim, de vivre sans bombes au-dessus de sa ville… Le politique, le journaliste, la star, et tous les autres venant lui donner des leçons de solidarité, de respect de l’environnement, échangeraient-ils leur salaire contre le sien ? Cesseraient-ils de prendre des jets privés, courir après le dernier Smartphone, militer pour l’école laïque et coller leurs gosses dans le privé, et tout le reste de «  faites ce que je dis pas ce que je fais »? Pourtant, elle a voulu y croire. Jusqu'à la déception pour ceux qui l'avait fait rêver. Avant de la plonger dans la déception. Elle leur en a voulu. Pas plus, pas moins que la majorité  des gens résignés mais lucides. Toujours de la colère, jamais de haine.Elle sourit. Un sourire d'ado frondeuse. Elle vient de gagner. Libérée de tous les influenceurs. Leurs voix ne l’atteindront plus.

Chaque matin, elle se rêvera.

Musique aussi sous la douche. Elle aime écouter la radio, les yeux fermés sous l’eau chaude. «En raison d’une grève des personnels de Radio France, nous ne sommes pas en mesure... ». Cette phrase en boucle lui semble une sorte de protection. Un barrage pour empêcher des hommes, des femmes, de glisser leurs mots et visions du monde sous sa peau. Recroquevillement sur soi ? Déni de la réalité ? Égoïste ? Beauf ? Populiste ? Stupide ? Elle s’en fout. Désormais plus besoin de voix et images à distance pour avancer, sentir l’air de l’époque ; se frotter à l’autre et à la réalité sans leur filtre. Désormais, le monde, c’est elle. Pas celui qu’on essaye de lui vendre au quotidien. Elle chantonne. La chanson de qui ?

D’une femme sans influences.

        Son TER n’est pas annoncé sur le tableau lumineux. Personne sur le quai de la gare pour la renseigner. Elle fouille dans son sac à main. Pour prendre son Smartphone. Elle consulte le lien tweeter donnant en temps réel des infos du trafic de sa ligne. Elle l'emprunte depuis une trentaine d'années. Une ligne qui collectionne les retards et les suppressions. Soupir de soulagement : son train n’est pas supprimé. Juste quelques minutes de retard. Ses yeux se posent machinalement sur le côté droit de la page tweeter. La liste de « tendances pour vous ».

Bombardements

Attentats

Incendies

Réchauffement climatique

Viols

Incestes

Violences conjugales

Meurtres

Vols

Crise financière

Sobriété énergétique

Être réaliste

La concurrence est planétaire 

Faut plus rêver

...

Le train entre en gare.

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