Barbares de luxe

Mon fils de treize ans est choqué par l'acte des collégiens ayant dénoncé le prof contre de l'argent. Comme la majorité du pays. Tous unis contre la barbarie. Il fond en larmes. Je lâche mon clavier. Nous discutons un long moment. Avant de retourner à mon bureau. Me replonger dans un dossier urgent. Une très importante négociation commerciale.

       

Dooz Kawa - Le Savoir est une arme (Clip Officiel) © Dooz Kawa

 

«Le comble du cynisme c’est d’assassiner nuitamment un boutiquier, et coller sur la devanture : fermé pour cause de décès.».

Alphonse Allais

 

           Trois cents euros pour désigner le prof à son tueur. C’est mon fils de treize ans, très choqué, qui m’a transmis l’information. La première chose dont il m’a parlée en rentrant de la manif. Mon épouse y est allée avec nos deux autres enfants. Ils n’ont pas hésité à descendre dans la rue. Un réflexe citoyen. Très important de s’y rendre pour dénoncer cet acte barbare. Sans le dossier à rendre pour dans deux jours, j’aurais été aussi manifester avec eux et des milliers d’autres. Nous devons tous nous mobiliser pour lutter contre ces nouveaux barbares qui s’attaquent même à notre école publique. Je m’apprête à reprendre ma tâche quand je croise son regard. Il a l’air vraiment très choqué. Les yeux humides et sombres. Mon fils prioritaire sur mon dossier. « Tu viens dans le salon. On va discuter un peu tous les deux.». Nous nous asseyons autour de la table basse. « Papa, c’est… Je sais bien qu’ils pouvaient pas se douter qu’il allait le tuer. Mais tout ça qui arrive… Le virus et puis maintenant ça. Papa, j’ai peur ! ». Il se met à fondre en larmes. Visiblement trop ému pour parler. Je prends la parole. Il m’écoute sans un mot. Le visage tendu. Puis, après un silence, il se met à parler. Sortir peu à peu tout le poids sous sa poitrine. « A table ! ». Nous dînons. Le sujet revient bien sûr. Mais cette fois, c’est mon épouse qui prend le relais. Tous unis contre la barbarie. Le dîner terminé, je retourne à mon bureau. Des heures encore à plancher sur la rédaction du texte. La dernière mouture pour le contrat de vente à signer. Important de peser chaque mot.    

      Première fois que ça me saute au visage. Jamais je n’y avais pensé auparavant. Ma contradiction est étalée sur l’écran. Chaque mot de mon texte est une preuve de ma duplicité. Tout ce que j’ai raconté à mon fils réduit à néant avec mes activités. Ma charge contre les barbares, dont le tueur du prof, n’est elle que de la poudre aux yeux ? Non. Je pense sincèrement ce que je lui ai dit, mais… Quelle contradiction entre mes mots et mes actes. Je travaille au service de barbares. Depuis combien de temps ? Quasiment une décennie que le haut fonctionnaire que je suis est chargé des négociations avec l' Arabie-Saoudite. Après un détour au ministère de la Justice, on m’a confié ce poste. Il s’agit d’une poste de supervision très important. Je chapeaute entre autres activités un très gros marché. Des commandes qui se chiffrent en milliards d’euros. Les Saoudiens sont un de nos principaux clients dans le domaine de l’armement. Mon rôle ne se borne pas à veiller au bon déroulement des négociations commerciales. Je suis chargé aussi d’entretenir de bonnes relations avec nos amis et client saoudiens. Je me rends très souvent à Riyad. Mon équipe est toujours d’ailleurs très bien reçue.

        Je repense à l’information donnée par mon fils. Réalité ou  fake-news ? J'ai du mal à y croire. C'est tellement incroyable et horrible que des collégiens puissent accepter 300 euros pour désigner un de leurs profs à un barbare. « Papa, comment on peut faire un truc comme ça. C’est vraiment ignoble. ». Pourtant c'est ce que je fais d'une certaine manière depuis des années. Aider à distance au massacre de milliers d'individus.  Des morts et des blessés via nos clients. Malgré leurs crimes, mes patrons et moi sommes prêts à tout pour qu’ils continuent de signer des chèques. Lapidation de femmes, décapitation d’opposants, mort de centaines de milliers de Yéménites et des millions d’autres massacrés et affamés… Et si un jour, mon fils me montre la photo de Amal, la petite fille qui a fait la une du New-York Times, et me demande des explications. Bien sûr que je suis au courant. Comme toute notre équipe. Nous sommes en relation commerciale avec des princes sanguinaires. Leur argent servirait aussi à financer des terroristes partout sur la planète. Je sais tout ça. Leurs crimes à l'intérieur de leurs frontières et internationaux sont de plus en souvent dénoncés dans la presse. Et pourtant, je suis en train de préparer notre prochaine rencontre avec ces barbares de luxe. La semaine prochaine, une délégation de Saoudiens débarque à Paris. Pour nous retrouver dans la salle de réunion d’un palace parisien.

       La chambre de mon fils est contiguë à mon bureau. Sans doute doit-il penser à l’horreur de vendredi. Touché et inquiet comme des dizaines de millions de gens en France et dans le monde. Impossible de ne pas être choqué par un acte aussi cruel. En plus sur un prof sans défense. L’horreur au cœur de notre pays. Nous devons absolument réagir pour juguler cette vague barbare. Concentre-toi sur ton boulot. Je me replonge dans la lecture du texte rédigée avant la conversation avec mon fils. En vain. Cette histoire me parasite beaucoup trop. Je gagne la salle de bains et me fait couler un bain. Me détendre avant de me coucher. Je dois rester professionnel et évacuer toute cette culpabilité infantile. L’acte de ce barbare et le geste des gosses contre quelques billets n’a absolument rien à voir avec mon travail. Stupide de tout vouloir mettre sur le même plan. Une époque de confusion qui mélange tout et son contraire. Important de garder le sens des responsabilités. Surtout à mon poste. Je travaille pour mon pays. Des milliers d’emplois sont en jeu dans cette négociation. Faut être réaliste. Le business n’est pas une affaire de bons sentiments. La concurrence est rude sur le plan international. Nous devons nous battre pour conserver nos parts de marché et créer de l’emploi sur notre territoire. Impératif de rester concentré sur l’objectif à atteindre. Je me glisse dans l'eau chaude.

     Mon fils me dévisage. L’air mécontent. « Papa, je suis au courant que tu travailles avec l’Arabie Saoudite. Et c'est surtout pour des ventes d’armes. Notre prof d’histoire nous a expliqué ce que faisaient les princes de ce pays. C’est l’horreur chez eux. Des dictateurs qui ont du sang sur les mains. En plus, ils massacrent le Yémen. Notre prof nous a tout expliqué. Faut que tu arrêtes de travailler avec eux. C’est pas possible que tu continues. Ce sont des dictateurs. ». J’esquisse un sourire. « C’est nettement plus compliqué que ce que vous a dit votre prof. Il n’est pas au courant de tout. Trop facile et démagogue de ne voir qu’un aspect des choses. Celui qui fait pleurer dans les chaumières. Méfie-toi des gens qui exploitent la douleur du monde que pour alimenter leur idéologie. Ce sont des cyniques et manipulateurs ne respectant même pas la mort et le deuil d’une famille. Comme le deuil de tout un pays. Aujourd’hui, face à cet acte ignoble, on ne doit pas s’éparpiller et, au contraire, rester soudés contre le même ennemi. Tous ensemble dans l’hommage contre ce crime abominable. L'ennemi désormais bien identifié. ». Il fronce les sourcils. « Papa, j’ai été à la marche blanche. Et aujourd’hui je vais participer à l’hommage national. Mais ce sera pas fini. Après, faut que nous les jeunes on se batte contre le fascislamisme. Tu as raison, c'est notre ennemi à tous. Mais les adultes doivent aussi se battre et nous aider. ». Il sait ce qu'il veut. Pas un jeune manipulable.

     Je souris. Satisfait de sa prise de conscience. « Papa, je voulais te dire que… Tu es pas très net avec cette histoire. Comme nous tous, tu hais et veux combattre les barbares. Et en même temps tu leur vends des armes. Je comprends plus. Faut que tu m’expliques. ». Il a parlé d’une voix très froide. Le regard déterminé. Je ne peux pas me défiler en le noyant de formules comme je sais faire. « Écoute… Je comprends ta colère, mais tu sais, parfois, nous sommes obligés de privilégier la raison sur le cœur. Ce marché est très important pour notre pays et il va générer des...». Il m’interrompt d’un geste agacé. Je l’ai rarement vu dans une telle colère. « Papa, tu es en fait comme ces collégiens dont on parlait tout à l’heure. Ces princes te donnent de l’argent et toi, tu leur fournis des armes pour tuer des gens. Moi, je dis que c’est pareil. Les gens qui font le même travail que toi sont au fond comme ces salauds qui leur donnent des ordres ou attisent la haine sur les réseaux. Papa, ton travail me dégoûte. Je veux plus que tu me parles de Droits de l’Homme et tous ces trucs de citoyenneté. C’est fini. Je ne te crois pas. Tu es un barbare par procuration.». Je tends la main pour lui attraper le bras. «Qu’est-ce que tu fais ? Tu t’es endormi dans la baignoire.». Ma femme se frotte les yeux et bâille. « J’arrive ». Elle retourne se coucher. Je sors du bain et regagne mon bureau

        Hors de question de me rendre à la réunion. Impossible de me retrouver face à mes interlocuteurs avec ce que je pense au fond de moi. La conversation avec mon fils sur la barbarie et le rêve dans mon bain m’ont beaucoup perturbé. J’ai passé une nuit blanche à y penser. La mécanique usinée dans de grandes écoles commence-t-elle à être grippée ? Non. La carapace est encore très solide. J’ai appris à ne pas penser contre la machine qui m’a conçu et me nourrit. Elle a besoin de moi. Et inversement. Nous sommes soudés. Les plus forts d'entre nous sont celles et ceux faisant semblant de critiquer la machine pour la renforcer encore plus en lui offrant une façade humaniste. Pour qu’elle devienne incritiquable. Mais je ne fais pas partie de ces hyper-cyniques. Pas assez fort  en dialectique. Et mes convictions profondes peut-être plus ancrées que les leurs. Qui suis-je pour les juger ? Nous sommes dans le même système.  Chacun fait comme il peut avec ses contradictions et son miroir. Pour ma part, je me sens plus faible qu'avant. L'âge ? la pression de gosses et une épouse très engagés ? Des convictions de jeunesse revenant à la charge contre le principe de réalité avant le reste ? Sans doute plusieurs raisons mêlées. Le résultat de tout ce trouble est que je ne veux plus voir nos clients saoudiens. Terminé.

     Elle était assise en face à moi. Pas très à l'aise. « Ce sera le grand jour. Ton grand jour. Tu vas voir que tu vas très bien te débrouiller. ». Je pointe le doigt sur le mur. « Partout où j’ai travaillé, j’ai accroché cette citation de René Char sur le mur en face de mon bureau. Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s'habitueront. C’est ma devise depuis le lycée. ». Elle hausse les épaules. Visiblement pas convaincue. «Mais ne t’inquiète pas ; je reste aux commandes du navire. Ce sera juste à distance. J’en profite pour te dire que c’est toi que j’ai choisi pour prendre ma place à mon départ. Faut du sang jeune pour être performant dans ce business. Et toi, tu es exactement la bonne personne. La plus brillante de toute l'équipe. En attendant, faut le prouver et être performante sur le terrain.  Pas uniquement moi qui compte sur toi. Le pays tout entier. Cette négociation aura de grosse retombées économiques et en terme d’emplois. L’économie en a besoin en ce moment. Trêve de discours. À toi de jouer. Mais sache que je suis bien présent avec toi. ». L’anxiété du début a disparu en apprenant qu’elle était pressentie pour prendre ma place. Une place très convoitée. Démissionner ? Non. Finalement aussi cyniques que les plus retors d’entre nous ? Pas du tout. Juste réaliste. Si ce n’est pas moi, ce sera quelqu’un d’autre à mon fauteuil. Et le jeu continuera avec l’une ou l’un de mes clones. Je ne suis en fait qu’un pion doré des hautes sphères. Je vais aller jusqu’au bout de ma mission. Mais sans croiser ces barbares qui achètent tout, même les convictions et consciences. J’ai coupé la poire en deux. Et pouvoir regarder mon fils droit dans les yeux. Comme le reste de ma famille choqué par la barbarie.Passer du bureau au salon, d’un masque à l’autre. Sauf devant mon miroir.

   Barbare en distanciel ?

NB: Une fiction inspirée de cet article.  Hors de question d'avoir la moindre indulgence pour l'acte barbare de vendredi. Le tueur est coupable et responsable de son acte sanguinaire. Comme tous les autres assassins commettant ce genre d'actes. Aussi barbares que leurs commanditaires et ceux qui les encouragent sur la toile et ailleurs. Le prof assassiné était un résistant En résistance contre un nouveau fascisme: l'islamisme.  Rendre hommage à ce résistant est plus que nécessaire.  Urgent pour la mémoire et l'avenir. Mais, en même temps, ne pas oublier non plus les princes barbares lapidant, décapitant leurs opposants et massacrant le Yémen.  Plus tout le reste de leurs agissements sur la planète. Ces barbares à gros comptes bancaires  sont-ils encore de très bons clients de la France ?

 

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