Capture du temps

Se reconnecter. Comme s' il débranchait un à un chaque cordon relié à son histoire. Tous ceux qui ont poussé depuis sa naissance. Papa, Maman, l’école, les amours, les amis, les médias… Cette toile de liens visibles et invisibles l’alimentant jour et nuit. Comme si son corps était en permanence relié. Enfin sans cordon ni filtre.

 

 © Marianne A © Marianne A

 

            Se reconnecter. Une douce impression qu’il ne peut pas décrire avec des mots. En tout cas avec ceux qu’ils utilisent au quotidien. Comme si, sans réelle volonté de sa part ; il débranchait un à un chaque cordon relié à son histoire. Tous ceux qui ont poussé depuis sa naissance. Papa, Maman, l’école, les amours, les amis, les médias… Cette toile de liens visibles et invisibles l’alimentant jour et nuit. Un corps en permanence relié. Certains cordons l’ont aidé à s’éclairer, d’autres à s’éteindre. Qui remercier ? Qui incriminer. Pas du tout un jour pour applaudir ou juger. Ni pour essayer de comprendre. Il veut juste profiter de ce moment unique. Sans le moindre filtre entre lui et le présent.Juste un bagage de chair et d’os déposé dans une chambre d’hôtel. Face à un océan d’automne.

        Pourquoi est-il arrivé jusque-là ? Dans un bled dont il n’avait jamais entendu parler. Tout a débuté avec une carte postale trouvée sur un trottoir. En pleine nuit, un bout de papier d’une autre époque. Une photo sans doute datant des années soixante. Il l’a ramassée. « Je crois que j’y suis. C’est enfin arrivé. ». Que ces mots sur la carte. Avec une signature illisible. Un homme ? Une femme ? Nulle autre information que les quelques mots et le lieu d’où elle avait été expédiée. Même pas d’adresse du destinataire. Sans doute qu’il ou elle l’avait glissée dans une enveloppe. Peut-être une carte jamais partie. Désormais dans sa poche de blouson. Qu’est-ce qui était enfin arrivé ?

         Une semaine d’après, il était dans un train. L’hôtel était toujours en activité. Mais rien à voir avec ce qu’il avait imaginé avec la photo. Extérieur et intérieur entièrement refaits. Quelques traces du passé avec deux ou trois photos en noir et blanc. La carte rédigée d’une des chambres ? Il avait envie d’y croire. Comme pour mieux se glisser dans la peau de l’autre. Celui ou celle qui avait écrit le message. Pourquoi avait-il pris tous ses congés d’un coup pour plonger en quelque sorte dans la carte postale ? Le « c’est enfin arrivé » avait tourné en boucle dans sa tête. Sans doute une fixation irrationnelle liée à toutes les questions nées depuis sa séparation deux ans auparavant. Il avait du mal à s’en remettre. Plus, deux mois avant, le rendez-vous avec son médecin : la fin annoncée de sa vue.  Prendre son billet, prévenir son patron, demander à la voisine de s’occuper de son chat… Tout s’était déroulé très vite.

         Une voix le poussant à se précipiter vers le lieu où c’était « enfin arrivé ». Un voyage incontournable. Pour débarquer dans un village de bord d’océan hors saison touristique. Une superbe vue pour son regard déclinant. Mais, pense-t-il; une banalité déjà vécue plusieurs fois. En tout cas pas ce qu’il était venu chercher en suivant les mots d’une main inconnue. Un pressentiment l’avait donc poussé à prendre une chambre dans cet hôtel et mettre ses pas dans ceux d’un fantôme. Une femme ou un homme ayant visiblement réussi sa quête. Voulait-il emprunter un peu de ce qui lui a semblé être une victoire ? Écouter les silences entre les mots des deux phrases ? Sans doute plusieurs raisons mêlées. Dont certaines qu’il ne connaîtra jamais. Juste un homme arrivé au bord de soi.

        Sans cordons avec la famille et les amis. Ni avec ses collègues de bureau. Il avait tout coupé. Ne pas consulter sa page FB, ses comptes tweeter et instagram. Pas un seul commentaire à balancer à chaud sur l’actualité. Rares les jours où il ne poste pas son point de vue sur sa page FB. Rebondissant d’indignations en colères. « Si Dieu existe, il a créé l’humanité dans une cuvette de chiottes. L’homme, l’animal le plus abruti, finira par tirer la chasse. Sept milliards de merdes évacués. La faune et la flore enfin en bonne compagnie. ». L’un de ses derniers messages en apprenant un nouvel acte de barbarie. Féminicide,, racisme, antisémitisme, homophobie, pollution… Il ne rate rien du pire de notre époque. Les événements de France et du Globe comme en perfusion. Il veut tout savoir quasiment en temps réel. Dans une espèce de fébrilité à prendre la température de l'instant. Mais il commente aussi les bonnes nouvelles. Toujours heureux de pouvoir en relayer une pour transmettre une miette d’espoir. « Jouer le tout-va bien pour ne pas montrer la pourriture ? Ne relayer que des bonnes choses ? Gros plan uniquement sur la bonté et beauté ? Hors de question. C’était mieux avant non plus. Aujourd’hui n’ pas le monopole de l’horreur. Guerres de religions, l’esclavage, les tranchées de 14-18, les camps de la mort nazi, les goulags, le Rwanda…. Suffit de se replonger dans l’histoire de la barbarie humaine. Ni face voilée sur le présent, ni regard sur un passé paradisiaque. Je commente ce que la presse, le monde et mes contemporains me donnent à voir au fil des jours. Pas plus, pas moins que les images et les sons du monde véhiculés par la toile. Un spectacle pitoyable. Avec toujours la boue, la haine, la connerie, le sang versé, comme thème récurrent. Un spectacle dont je suis aussi un acteur pathétique et consentant. Personne n’échappe à la verroterie et pollution mentale de son époque. Quand je vois son visage, j’ai… Plus rien à dire. Trop de mots dépensés pour rien. La preuve que son image n’a servi à rien. Ni à son pays, ni au reste de la planète. Qu’espérer d’autre de plus comme horizon que la fin de ce monde ? ». Un post écrit à chaud en revoyant une photo.

        Le visage d’une gamine de sept ans. Elle était en une du New-York Times. Piqûre de rappel de la saloperie contemporaine. Qui se souvient de cette étoile de sept ans, visage essoré jusqu'aux os, les bras tordus comme des branches déjà mortes ? Sa mère, ses autres proches, une femme écrivain ayant écrit un livre  sur son pays dévasté, et quelques autres ayant conservée  ce visage en mémoire. Qu’est-elle devenue après sa gloire internationale ? Morte de malnutrition. Affamés par de gros clients du pays des Lumières et des Droits de l’Homme. Celui où il est né et continue de vivre. Un pays avec moult défauts, mais qu’il aime. Comme l’oncle – ou la tante- en bout de table racontant des conneries mais qui, si on creuse sous la boue, peut posséder autant de pépites que celles et ceux -forcément mieux et plus intelligents- traitent de beauf. Il se sent bien en France. Nulle envie d’aller vivre ailleurs pour l’instant.

      Un pays où, ce vendredi, une ordure de barbare a décapité un des ambassadeurs de l’esprit des lumières et de la liberté de penser.  Coup de lame des ténèbres tranchant la parole lumineuse éclairant des collégiens. Bouffée par une subite montée de haine, il a voulu le retour de la peine de mort, l’expulsion de tous les réfugiés, l’interdiction du culte musulman en France… Sa colère est retombée. Verrouillant les mâchoires de son cerveau reptilien. Puis c’est revenue en voyant le visage de la gamine. Même volonté de vengeance que contre le tueur de prof. Il a eu envie d’aller massacrer les décapiteurs reçus en grandes pompes - par les même manifestant contre le barbare du collège- dans nos palais républicains, des tueurs couronnés signant de gros chèque et saignant des populations entières. « Nos impôts financent les armes massacreuses des Princes du sable au Yemen. Ce sont eux qui ont tué cette étoile de sept ans et des centaines de milliers d’autres. Plus d’autres affamés par de très bons clients.». L’ombre de ces barbares milliardaires devant un collège ?

        Que faire de sa solitude volontaire ? Il n’a jamais eu l’impression d’avoir été aussi seul dans son existence. En tout cas avec autant d’intensité. Peut-être dans sa cabane au fond du jardin de ses grands-parents. Quand il était perché dans un arbre à observer le monde de haut. Persuadé d’être le propriétaire de la planète, du vent, des saisons… Avant que ses grands-parents ne l’appellent pour mettre la table. Comment tourne le monde sans sa présence à lui sur la toile ? Il esquisse un sourire. Pas besoin de moi pour mal tourner, se dit-il. La carte postale est sur la table de la chambre. Il relit la phrase. C'est enfin arrivé… Il prend le bloc de papier.



Pourquoi tu souris ?
C’est nous.
Quoi nous ?
On parle sans filtre.
Quel filtre ?
Notre smartphone, notre carte de visite…
J’ai tout ça.
Tweeter et Instagram ?
Là aussi dans mon écran de poche.
Pour capturer l’image du temps ?
Pas que ça.
Pour te sentir plus que toi ?
Je ne sais pas.
Parler sans filtre est un luxe.
Toi t’es quelqu’un qui sait.
Beaucoup moins que le sphinx numérique.
De qui veux-tu parler ?
Le réponse à tout et tout de suite.
Google ?
Oui.
C'est bien d’avoir des réponses.
En étouffant la question dans l’œuf ?
Tu viens d’un autre monde.
Le même que le tien.
Mais toi, tu lui craches dessus.
Pas du tout.
Tu n’arrêtes pas de le critiquer.
Interroger.
C’est pareil.
Le point d'interrogation est une porte.
Je préfère le point.
Une autre porte.
Tu me fais douter.
Merci pour le compliment.
Je ne veux pas douter.
C’est ton choix.
Où en sommes-nous ?
Je ne sais pas.
Reprenons au début.
Lequel ?

             Dans le train du retour. Il regarde le paysage défiler vers l’hiver. Son visage est détendu. Plus le même qu'à l'aller. Il sourit en pianotant sur la vitre. Le plaisir d’un homme coupé du monde virtuel pendant douze jours. Sans commenter les événements se disputant le centre des écrans. Que les bribes de conversations au restaurant où l’hôtel le reliant aux actualités. La plupart de son temps passé à marcher ou regarder par la fenêtre de sa chambre. Connecté uniquement à son corps jusqu’à il y a deux heures. Avant la réouverture des vannes numériques. Il vient de lire les commentaires de ses «amis FB » au poème qu’il vient de poster. La plupart s’inquiétant de sa disparition. Et d’autres de sa santé mentale après la lecture de son texte. Son Smarphone bourré de textos et messages vocaux. Dont celui de son ex n’ayant pas donné de nouvelle depuis sa porte claquée. Que fera-t-il après cette échappée hors de la toile et de ses habitudes dans la vie dite réelle ? Rompre complètement avec les réseaux ? Moins commenter l’actualité ? Il n’a pas de réponse. On verra bien… Une autre question lui semble désormais prioritaire. C’est enfin arrivé ? Pas de réponse. Mais il a une certitude et volonté.

          Vivre et douter encore.

NB : Cette fiction est inspirée d’une carte postale trouvée par hasard. Avec quelques mots souhaitant bon vent. Sans adresse ni timbre.

 

 

 

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