Soleil à cinq chiffres

Toujours du soleil dans la poche. C’est comme ça depuis que j’ai beaucoup d’argent. En pleine nuit, dans le brouillard, sous la pluie; le soleil est toujours avec moi. Comme un animal de compagnie fidèle. Juste mettre la main dans ma poche et sortir ma CB pour qu’il se lève. C’est moi qui fais mon beau temps. Un soleil avec code confidentiel.

 

Combien ça coûte d'Allain Leprest (Live) © Jean-Louis Trintignant - Topic

 

 

                   Du soleil dans la poche. C’est comme ça depuis que j’ai beaucoup d’argent. En pleine nuit, dans le brouillard, sous la pluie, le soleil est toujours là. Comme un animal de compagnie fidèle. Juste mettre la main dans ma poche et sortir ma CB pour qu’il se lève. C’est moi qui fais mon beau temps. Tous les jours de ma vie. Le mot rien est mort dans ma tête et ma bouche. Remplacé par quatre autres lettres: tout. Depuis quand je détestes le mot rien ? Ça a commencé vraiment vers l’âge de seize ans. Tu prends quoi ? Rien. Pourquoi ? Je n'ai pas soif. Rien que d'y repenser ça me bouffe la tête. Complètement  faux que je n'avais pas soif. Ma réponse toute prête parce que je n’avais pas d’argent. Surtout ne pas passer pour le plus pauvre des copains et copines du bar où on se retrouvait tous les soirs. Plus jamais rien. Tournée générale de soleil sur mon compte. Juste avec un geste et une poignée de chiffres sur un clavier. Suffis d’avoir envie et c’est là. Plus besoin de compter ou d’aller mendier à la banque. Aujourd’hui, ce sont eux qui m’appellent. Je dis oui ou non. C’est le directeur de l’agence qui me contacte en personne. Hier, je l’ai invité dans un resto super classe. Là où il va jamais. Trop cher pour lui. Cet homme que je voyais très grand était devenu tout petit. Comme bouffé par sa chaise. Encore plus petit quand j’ai jeté ma CB sur la table en disant, « c’est pour moi. ». Il ne savait pas quoi dire. « Vous avez quelques pièces pour le pourboire. J’ai jamais de liquide. ». Il a mis quelques euros. J’ai souri. « Ce n'est pas que je m’ennuie, mais j’ai un rendez-vous important. ». Sa main comme une plume dans la mienne. Elle pesait rien. Je suis sorti en tapant sur l’épaule du maître d’hôtel. J'ai tout ce que je veux. Et plus. Quand je veux.

        Pourquoi je vous écris aujourd’hui ? Pas pour vous en mettre plein la gueule avec ma réussite. Vous rendre jaloux dans votre cagibi de la cité. C’est fini cette époque-là. J’ai réussi maintenant. Plus rien à prouver. Ni à vous mes parents ni à n’importe qui d’autre. Suffis de me regarder pour savoir que j’ai réussi. Voir mes vêtements, la voiture que je conduis, rentrer dans ma maison, nager dans ma piscine… Les preuves sont là. Plus jamais la trouille d’être un SDF. Je vous ai jamais dit, mais c’était mon cauchemar quand j’étais petit. Terrible. Pire que toutes les histoires d’ogres. Eux m’ont jamais fait peur. Je savais que c’était des fictions. Ca arrive jamais dans la vie d’être bouffé par un méchant ogre. Alors que les SDF sur le parking d’Inter, ils sont de chair et d’os. Pas de la fictions. Deux yeux comme moi le petit gosse qui les regardait en dégoulinant de trouille. Leurs têtes me suivaient jusque dans mon lit. Pour me réveiller en pleine nuit. Papa, j’avais ta tête et je dormais sur un carton ou dans des caves. Faisait toujours noir dans mes rêves. Où il pleuvait. Jamais de soleil. Toujours froid, toujours faim, toujours sale, toujours rien… J’errais dans les rues de la ville. Avec mon corps d’enfant et ta tête dessus. On n'arrêtait pas de marcher. Parfois, on s’allongeait devant une boulangerie ou un distributeur de billets de banque. Toi et moi dans le même corps à tendre la main pour manger. Sans un mot. Nous yeux suppliant les passants. Baissant la tête quand on reconnaissait quelqu’un. Je me réveillais avec un sourire. Si heureux que ce ne soit pas la réalité. Juste un sale cauchemar. Une sorte de fiction sans ogre. Je me levais et oubliais. Mais dans la rue, en allant à l’école, je me voyais partout assis en train de faire la manche. Tout le quartier et les copains se foutaient de moi. C’était l’horreur. Je ne voulais pas finir comme ça. Non. Plutôt la mort. C’était à cause de quoi ces putains de cauchemars ? De vous deux.

      Pas un jour sans une plainte. Surtout toi Papa. Comment on va payer ça ? On y arrivera jamais. Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ? Pas de bouteille vide ou pleine chez nous ; elles sont cassées. À quoi ça sert de vivre pour avoir la tête toujours sous l’eau ? Sûr qu’on est poissés de chez poissés. Les mêmes phrases en boucle. Le pire c’était les soupirs. Au moins il y  avait quelque chose avec les mots. Ils pouvaient servir dans d’autres phrases. Même pour des belles choses. Pas comme les soupirs. Tout était foutu. Même les mots ne pouvaient plus servir. Plus qu'un souffle pesant des tonnes dans le silence du salon. La fin sortait directement de la poitrine. Lait, baguette de pain, PQ, électricité, loyer, cantine scolaire… Je connaissais par cœur le prix de tous les produits. Ma tête était bourrée de chiffres. Une calculette prête à imploser. Vous parliez que de fric. Celui qui manquait. Avec des yeux tristes. Comme deux chiens battus dans la cuisine. Je vous entendais de mon lit. « Mon fils, c’est la plus belle chose qui me soit arrivé. Mais je regrette de l’avoir mis au monde. On ne pourra pas l’aider. Si c’était à refaire, je ne refairai pas mon fils adoré.». Maman, j’avais neuf ans quand je t’ai entendu le dire. Tu pleurais en même temps que tu parlais. J’ai fait un calcul de combien je vous coûtais. Nul en français, mais imbattable avec les chiffres. Cette nuit-là, je me suis habillé et je suis sorti. Pour partir. Loin, très loin. N’importe où mais loin des soupirs. Ne plus être un poids pour toi et Papa. Vous auriez eu moins de produits à mettre dans le caddie. Pas besoin de cadeaux et coca pour mon anniversaire. Je me suis retrouvé tout seul dehors. Au pied de notre tour.

       C’était une nuit de novembre. Je m’en souviens très bien. Comme de tout le reste. J’ai toujours eu une bonne mémoire. Elle m’a beaucoup servi dans mes affaires. Mais pas le sujet de cette lettre. Revenons à cette nuit. « Hors de question qu’on ne lui fête pas. Je vais négocier pour payer l’élec en plusieurs fois. Mais je veux que mon fils soit comme tous les autres.». C’était une semaine avant mon anniversaire. J’ai levé la tête. Aucune lumière dans notre appartement au quinzième étage. Ni dans l’immeuble. Tout le monde dormait. Toutes les têtes bourrées à craquer de chiffres ? Je me suis posé la maison. Imaginant que toutes ces têtes allaient toutes exploser d’un coup. Cracher plein de chiffres comme les tickets sortant de la caisse à Inter. Des explosions de chiffres dans notre immeuble, dans tout le quartier, dans toute la ville… Que des chiffres à la place des étoiles dans le ciel. Sur le trottoir, sur le stade… Des tapis de chiffres partout. Normal puisque c’était eux qui faisaient la pluie et encore la pluie dans les yeux des parents. Et de la plupart des adultes du quartier. Des calculettes sur deux pattes. Une main s’est posée sur mon épaule. J’ai eu peur. Mes yeux se sont fermés.

         C’était le voisin du dessus qui m’avait récupéré à l’autre bout du quartier. Il marchait en fumant. « Qu’est-ce que tu fous là à cette heure ? ». J’étais en chaussons. Le visage noyé de larmes. Je lui ai expliqué pour l’anniversaire et les chiffres. « Tes parents sont des gens bien. Si tu te tires, ils seront encore plus dans la merde. Vous formez une équipe. Faut rester ensemble. Sinon, c’est perdu. Je sais de quoi je parle. Moi je suis tout seul comme un con. Double peine : pauvre et seul. Un esclave enchaîne en plus à leurs putains de chaînes télé. En plus d’un frigo vide, du vent dans la tête avec leurs conneries. Ne fais pas comme moi, p’tit gars. Sois plus fort et vous gagnerez ensemble. Aie confiance en toi. Fais marcher ton cerveau et tu sera plus fort que ces… Faut pas leur faire en plus ce cadeau à ces… Pourquoi je te raconte ce genre de trucs. Pas des trucs de gosses. Reste pas là, tu vas choper la crève. T’as école demain.». Il m’a pris la main. On est rentrés sans un mot. Sur le palier, il m’ a souri. « Fais de beaux rêves, p’tit gars. C’est gratos et ça fait du bien.». J’ai fermé la porte et je me suis recouché. Comme s’il ne s’était rien passé. Je me souviens encore de ce que le voisin m’a dit. On en a plus reparlé. Juste un clin d’œil de temps en temps dans l’ascenseur. Les billets dans la boîte aux lettres à chaque Noël. Je ne sais pas si vous vous en souvenez. Toujours un sujet d’inquiétude. Vous vouliez même les emmener chez les flics. « Pauvre mais honnête. ». Papa, je ne supportais pas quand tu disais ça. Envie de te secouer. Tu aurais mieux fait de dire « Humilié et résigné ». Même pas une petite colère. J’aurais préféré que tu sois un braqueur de banques que cet homme écrasé. La tête baissée. Je vais vous dire aujourd’hui d’où venait les billets. Du voisin du dessus. Il me l’a jamais dit. Mais je l’ai vu une fois glisser l'enveloppe.

      Voilà ce que je voulais vous dire. Impossible pour moi avant de vous raconter ces choses que vous ne saviez pas de moi. Une époque qui est bel et bien finie pour moi. Qu’est-ce que je suis heureux d’en être sorti. Surtout quand je vois sur FB et Copains d’avant ce que sont devenus mes potes du quartier et du collège. Devenus déjà leurs parents. Leur vie déjà écrite. Des petits soldats se battant pour remplir leur caddie et les poches de ceux qui ne comptent jamais. Sauf sur les plus faibles trimant pour eux. Pourquoi ils se gêneraient. Personne n’est obligé de rester avec les doigts dans le cul. Faut se remuer. Rien ne tombe tout cuit dans l’assiette. Si ça te plaît d’être rien, c’est ton problème. Chacun son choix. Moi, j’ai choisi d’être le maître des chiffres. Ils me bouffent plus la tête. Je n'en ai pas peur comme vous deux et tant d’autres. C’est moi qui dirige les chiffres. Pour qu’ils me rapportent. Grâce à eux que j’ai construit une nouvelle vie. Un fils d’esclave, mais pas esclave.

    Désolé, mais je veux plus vous revoir. Peut-être un jour, plus tard... En tout cas pas maintenant. Je ne suis pas assez solide pour qu’on puisse se retrouver. Replonger en ce moment dans le passé me serait fatal. Une décision difficile parce que je vous aime plus que tout. Certes pas du tout normal de réagir de cette manière. Pourquoi vous faire mal et en même temps à moi ? Vous me faites peur. Ou plutôt tout ce qui vous entoure. Une histoire que j’ai fui à toutes jambes. Elle m’étouffait. Une peur panique de retomber dans mon cauchemar. Assis par terre à tendre la main. Et que cette fois ce ne soit plus un cauchemar. Mais ma réalité. C’est bête à dire, mais vous revoir, revenir dans le quartier, c’est… Sûr que je vais être poissé. Finir aspiré par les soupirs. Non. Je ne veux plus vous croiser. NI entendre le son de votre voix. Je vous jure que ce n'est pas contre vous. Mais pour moi. Important de continuer de me protéger. Sinon je vais perdre tout ce que j’ai gagné. Si ça arrive, ce serait terrible. Je risque de devenir complètement fou. Pas envie de redevenir rien. Calculer le tarif du lait, du PQ… Je ne veux plus. Trop bon d’être riche. Je veux le garder ce putain de soleil dans ma poche. Rien que pour moi. Mon soleil avec code confidentiel. Le seul qui me protège de mon cauchemar.
 
         Votre fils qui a réussi et vous aime à distance.

                                                 Chère Madame, Cher Monsieur

         Cette lettre est bien de votre fils. Il n’arrivait pas à l’écrire. Surtout honte de ses fautes d’orthographe. Je ne suis pas très forte non plus, mais je me débrouille (avec un correcteur sur le Net). Je ne suis pas là pour parler de moi. Il m’a tout expliqué. Je crois être la seule à tout savoir. Avec vous en lisant cette lettre. Un type est venu le faire rêver sur Internet. Ce trading en ligne comme ils appellent ça est très à la mode. Il m’a montré une vidéo. J’ai cru que c’était une blague. Comme il y en a beaucoup sur le web (je suis une geek troisième âge.). J’ai ri. Tellement drôle et pathétique. Puis je m’en suis voulu. Il ne comprenait pas mon rire. Pour lui la vidéo c’était du sérieux. Comme devant un prof avec les clefs de son avenir. Il buvait les paroles du jeune sur l’écran. Votre fils y croyait vraiment. Il s’est fait avoir comme des centaines de jeunes. Tous sincères. Avec le rêve légitime de se sortir d’une condition. Monter à l’échelle. Le plus haut possible. Jusqu’à ne plus se voir en bas.

      Comment nous nous sommes rencontrés ? Je l’ai trouvé un matin sur un banc dans le square où je vais tous les jours. Il dormait. Je me suis assise sur le banc d’à côté. Il s’est réveillé en sursaut. Nous avons bavardé. Il avait sorti le grand jeu de la com. « Jeune homme, j’ai rien à vous acheter. Pas besoin de chercher à me baratiner. Soit tu me dis la vérité, soit tu te tais. A 79 ans, j'ai passé l’âge des contes de fées. Si t’as pas envie de parler, moi, j’aime bien le silence. Encore plus depuis que c’est devenu une denrée rare. ». Il s’est levé. « Vous êtes qui pour me parler comme ça ? Vous êtes rien ! Ça se voit à comment vous êtes habillée ? Je sais pas pourquoi je vous parle. Mon temps est précieux. Moi je suis un gagnant. Pas un loser de loser. Je me casse.». J’ai souri. « Bonne journée Superman ». Il a ouvert des yeux ronds. J’ai sorti mon carnet à aquarelles. Il s’est rassis. J’ai dessiné sans le regarder ni parler. Il a poussé un soupir et tout déballé. Son histoire en vrac. Avant de se taire d’un seul coup. Comme s’en voulant de s’être étalé. Je lui ai proposé une chambre chez moi. Il a refusé en ma baratinant qu’il avait un logement.. Je l’ai fouillé du regard. Son visage aussi froissé que son costard. Un gosse bourré de fierté. « Pas de loyer Superman, mais des petits travaux en échange. Et pas de boucan. ». Il a encore refusé. Je me suis levée. Lui aussi.

       Votre fils loge chez moi depuis plus de six mois. Tout se passe bien. Votre fils est adorable. Il répare tout dans la maison, me fait les courses… Il n'est vraiment pas idiot. On parle beaucoup ensemble. C'est un garçon très vif. Mais manipulable. C’est toujours le dernier qui a parlé qui a raison. Surtout s’il a des belles fringues, une belle bagnole, des mots qui font sérieux. Votre fils est aimanté par ce genre de discours. Pas le seul à se faire avoir par les jolies vitrines. Superman c’est encore qu’un gros bébé. Il a besoin d’aide pour apprendre à voler tout seul. Sans se faire voler tout ce qu’il a sous le crâne. Et je sais qu’il a du stock. Dommage de tout gâcher. À mon avis, je crois qu’il n’y a que vous pour pouvoir l’aider. Dites-lui juste « si c’est à refaire, je te referai »… Il en a besoin. Superman n’est pas encore sevré.

      Quelle horreur d'avoir une personne disparue dans son entourage. Ce que vous vivez avec votre fils depuis trois ans. Voilà pourquoi j'ai décidé de rajouter cette lettre à la sienne. Sans doute m'en voudra-t-il mais j'assume. Surtout que je sais qu'il rêve de vous revoir. Et que c'est son orgueil qui l'empêche de faire le premier pas. Il travaille comme vendeur dans un petit Carrefour. Voici l’adresse ci-dessous. Je crois que ce serait très bien que vous alliez le voir. Par hasard bien sûr. Il ne sait pas que j’ai rajouté ces quelques lignes. Que vos bras qui peuvent le sauver.

       Le reste est un mirage numérique.

         NB : Une lettre fiction inspirée de ce cette enquête sur France-Inter.

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