Graines de Noël

La première s’installe. Elle est toujours très à l’aise. Tandis que la deuxième se tient sur le qui-vive. Des coups d’œil fébriles à droite et à gauche. Son regard est habité par une peur qui lui pompe une grande part d’énergie. Bouffée par son appréhension. Chaque jour, la même inquiétude dans ses yeux. Sa peur intégrée ?

        

 © Jean-Baptiste Darrasse © Jean-Baptiste Darrasse

    

                  La première s’installe. Elle est toujours très à l’aise. Tandis que la deuxième s’immobilise à peine arrivée. Elle se tient sur le qui-vive. Des coups d’œil fébriles à droite et à gauche. Son regard habité par une peur qui lui pompe une grande part d’énergie. Bouffée par son appréhension. Chaque jour, la même inquiétude. Pendant ce temps, sa compagne ou son compagnon ( je n’ai jamais demandé le sexe de mes invités) s’en donne à bec joie. Elle picore goulûment les graines de tournesol. Concentrée uniquement sur son repas. C’est mon nouveau couple de jeunes tourterelles à domicile. Des habituées de ma cantine depuis plusieurs mois. Ils la partagent avec de nombreuses mésanges et des moineaux. Plus d’autres oiseaux dont je ne connais pas le nom. Un ballet incessant. Surtout à cette heure de renouvellement des stocks. Tous débarquent comme d’un seul coup d’aile. Commencent alors les premiers embouteillages sur le bord de ma fenêtre. C’est mon rendez-vous préféré de la journée. Après mes nuits d’insomnies. Ces oiseaux sont mes vitamines du regard.

        Une autre tourterelle les rejoint. La jeune craintive s’envole. Elle se pose sur une branche du Lilas. La nouvelle arrivante a été aussi fort craintive. Fallait que je m’éloigne de la fenêtre pour qu’elle vienne manger. La présence d’autres oiseaux que son double - disparu depuis des mois - la perturbait. Elle ne mangeait que seule ou en couple. Une boule de plumes et tensions. Jusqu’à ce qu’elle vieillisse. Pour être de moins en moins effarouchée avec l’âge. Se posant même à quelques centimètres de ma main. Presque confiante. J’ai l’impression qu’elle s’est encore plus libérée en tombant malade. Désormais, son inquiétude ne dure plus qu'une poignée de secondes. Une sorte de réflexe avant de se mettre picorer. Avec malgré tout un bon appétit. Elle est… Stupide de parler de toi à la troisième personne alors que tu es juste en face de moi. Ma chère vieille tourterelle, toi et moi on commence à bien se connaître. Depuis le temps que tu viens me rendre visite. Je t’envie souvent. Jalouse de tes ailes. Surtout quand mes jambes refusent d’obéir à ma tête. Et c’est de pire en pire. Rêves-tu d’une chambre chauffée ? Prendre ma place te plairait-il ? Je ne le saurais jamais. On se regarde de plus en plus. Toi avec tes yeux ronds comme des billes. Lis-tu dans mon regard la même chose que je vois dans le tien ? Le mot fin.

      Début de mon spectacle quotidien. Je m’attable avec une tasse de café et des biscottes. Pour regarder le ballet ailé de ce jour naissant de décembre. Toi et les autres ; vous êtes mon dernier spectacle vivant à domicile. Puisque je ne peux plus me rendre au cinéma, au théâtre, à une terrasse de café pour regarder passer les gens… Privée de tout ce qui me nourrit les yeux et ma tête. Même à la fin de ma vie, je suis obligée d’être raisonnable. Comme depuis quasiment ma naissance. Petite fille modèle avant de devenir une étudiante en droit et économie bien sage pour finir experte comptable dans une grande société. Dans la foulée une parfaite maîtresse de maison. Grande connaisseuse de tous les codes du recevoir sans décevoir. Sans bien entend oublier l’épouse et la mère irréprochable. Conforme à ce qu’on attendait de moi. Pas malheureuse, ni heureuse. Mais, aujourd’hui avec le recul, j’ai l’impression d’avoir passé mon existence à marcher sur une épaisse couche de neige. Sans bruit. Quelques traces recouverte par la neige permanente sur mon agenda de femme. Loin d’être la seule dans mon genre. Nous sommes des millions de femmes à avoir été fabriquées sur la même chaîne de montage du silence. Et à travers tous les milieux. Ce n’est pas du toute  l’absence de paroles. Je suis une très grande bavarde. Mon mari ne pouvait pas en placer une. Ni mes enfants et les copines. Quel est ce silence ?

      Le silence intégré. Les jeunes d’aujourd’hui diraient peut-être une « appli silence ». Qu’est-ce que c’est ? Ce qu’il faut dire pour ne pas rayer les habitudes et convenances vieilles comme le monde. Ne traverser que dans des clous millénaires quasiment gravés sous nos peaux de femmes. Des femmes de partout sur la planète. Comment expliquer ce silence ? Quel mot mettre sur ce ressenti ? Le racisme, l’antisémitisme, l’homophobie, et d’autres violences sont très visibles. On peut les montrer du doigt. Contrairement à la violence indicible, ancrée en soi et acceptée, si filtrée qu’elle n’est plus une attaque ; elle génère une soumission devenue naturelle. C’est comme ça… Le mépris des femmes et celui de classe me semble avoir un point en commun : il est capable de détruire de l’intérieur sans retrouver l’arme du crime. Nombre de méprisants sont loin d’imaginer l’humiliation qu’ils infligent parfois sans le moindre mot. Ni laisser de traces détectables à l’œil. Contrairement à la violence physique qui peut se quantifier. Ni vu, ni connu ; je te méprise. Mais tu ne pourras pas le prouver. Qu'est-ce qui me prends de te raconter tout ça ce matin ? Étrange d'y penser à quatre-vingt-neuf ans. Me rajouter des questions moment où tout va se finir. Mais il n’est jamais trop tard. Quand toutes ces interrogations et réflexions sont apparues ? Depuis que je regarde et nourris les oiseaux. Surtout avec toi ma chère Tourterelle, si peureuse que j’ai vu grandir, vieillir, et sans doute bientôt mourir. Tu es comme mon existence en résumé sur le bord de la fenêtre. Deux vieilles en attente à la même fenêtre. Avec plus de passé que d'avenir.

       Mais moi, j'ai droit à mon vaccin. Pour un éventuel rabe d'avenir. Ou plutôt pour éviter de partir avant à cause d'un virus. C'est le vaccin contre la Covid 19. C’est devenu un des grands sujets de débat à l’Ehpad. On ne parle que de ça. Avec des polémiques à rallonges entre les pour et les contre. Ça change de la télé, des jeux, et des conversations habituelles. Pour ma part, je ne vois pas d'inconvénient à me faire vacciner. Au contraire. Pourquoi s’en priver si ça peut sauver des vies humaines. La nôtre et celles d’autres. Sans doute une réaction liée en partie à mon enfance en Afrique. J’y ai vécu de trois à neuf ans. Mon père y était médecin militaire. J’ai assisté à tellement de vaccinations dans le dispensaire qu’il dirigeait. Des files d’hommes, de femmes, et d’enfants, tous pressés de se faire vacciner. Aucun n’aurait laissé passer son tour. Sans négliger leur médecine ancestrale apprise dans la nature. Pour autant, je ne juge pas celles et ceux qui sont contre la vaccination. Quand mêmes pas tous des manipulés et complotistes à refuser d’écouter. Surtout quand le sujet concerne directement leur corps. Chacun devrait avoir le droit d’avoir au moins son mot à dire pour sa santé. Et s’interroger sur ce qu’on lui propose. La médecine et la science ne doivent pas elles aussi sombrer dans un intégrisme à la mode religieuse. J’avoue toutefois ne plus rien comprendre à ce virus. Tout est si complexe et contradictoire. Qui croire ? Ma vieille tête ne peut pas tout décortiquer. Sure que d’une chose : je me ferai vacciner.

      Et en plus pressée de le faire. Vivement que je puisse revoir ma famille et me faire des sorties en ville. Ne serait-ce que pour un film et après un restaurant chinois. Ce futile en apparence devenant si essentiel quand on ne peut même plus le négliger. Mon envie de sortir est décuplée depuis que ce n’est plus autorisé. Comme si les petits riens s’étaient déplacés au centre de mes préoccupations. « À mon avis, je ne crois pas que les scientifiques bossent pour créer un vaccin tueur ou donnant des maladies. Même si c’est possible que ce vaccin puisse générer des saloperies. Le risque zéro, ce n’est que dans les films. Pour ma part, je n’ai pas peur de mourir si je me fais vacciner. À mon âge, la mort peut venir de partout. Mais je n’ai pas envie de crever. Pas du tout pressée de partir. Moi, ce que je voudrais avec ce vaccin, c’est...». Cabotine comme toujours, je me suis arrêté au milieu d’une phrase importante. Un regard sur chaque pensionnaire m’écoutant dans notre salle de jeux. « Je suis pour le vaccin. Mais je voudrais aussi qu’on me propose une petite piqûre de départ quand j’aurais trop mal. Pour pouvoir partir sans souffrir. Euthanasie. Je sais que c’est un mot que beaucoup déteste. Mais moi, je n'ai pas peur des mots. Et j’aimerais, oui, j’aimerais qu’on m’euthanasie si je le demande. Une sorte de vaccin de sortie de vie pour ne pas souffrir, se pisser dessus, perdre complètement la boule… Bref : partir dignement. ». Même les plus éteints de mes colocs d’Ehpad ont réagi. Plus aucun ne veut me parler. Et encore moins m'écouter.

     Peu importe puisque j’ai d’autres oreilles. Les tiennes et celles de tes collègues de plumes. Ce matin d’ailleurs, il n’y a pas beaucoup d’affluence. Sûrement planqués dans les arbres ou ailleurs à cause de la pluie. Seule toi qui restes tenir compagnie à la vieille parleuse en boucle. Pourtant, ton ventre est bien plein. Pourquoi tu ne pars pas ? Sûrement pas pour entendre les délires d’une vieille femme qui vient de se libérer. Débarrassée enfin de pas mal de trouilles. Notamment du qu’en dira-t-on. Si inquiète d'être mal jugée par autrui. Ma tenue, mes propos, mes pensées…Tout devait être validé par la norme en cours. Que ce soit celle de la famille, des amis, des magazines sur la table du salon ; une grille permanente du bien penser et vivre comme il faut intégrée elle aussi. « Vous êtes à poil sous votre blouse ? ». Une question posée par un vieux libidineux à une infirmière ? Non. C’est moi qui l’ai posée à un infirmier. Pourquoi cacher qu’il me plaît. Et souven  la nuit, il me rejoint sous les draps. On fait plein de choses ensemble... Mais lui ne le sait pas. « Première fois qu’on me pose ce genre de question. Faut que j’en parle à mon épouse et mes supérieurs pour pouvoir répondre. ». Il m’a adressé un sourire complice. Ça l’a fait marrer. J’aime bien cet homme. Toujours joyeux. Pas comme le vieux con de la 23 qui a tout entendu. Il a balancé à tout le monde. Je l’aurais giflé. Il passe son temps à déshabiller des yeux toutes les infirmières. Sûrement aussi des mains baladeuses. Imagine comment on me voit depuis ma question à l’infirmier. Une obsédée du cul. Sûr que ça me manque de... En plus, je sais que je n’y aurais plus le droit dans l’au-delà. Mes colocs de dernière ligne droite ont été encore plus choqués que pour l’euthanasie. Je m’en fous.

         Quatre mots en épitaphe sur ma tombe. Ce sera « je m’en fous.» Pas au passé. Je m’en fous au présent de l’éternité. Jamais mes enfants ne le feront graver sur ma pierre tombale. À la rigueur mes petits-enfants. Mais pas eux qui décident. Respecter les dernières volontés. Toujours une belle formule sur le papier ou dans les bouches. On le dit avec un air pénétré. Comme quand on évoque la démocratie, la République, la laïcité, les droits de l’homme, et tous les grands sujets sérieux. Ce qui n’empêche pas de confisquer les dernières volontés d’un être. J’ai quand même laissé un mot. Sans y mettre «je m’en fous » comme épitaphe. Ce ne me correspond pas du tout. Au fond, je ne m’en suis jamais foutu. L’autre, le monde et tout le reste, m’intéressait et continue de m’intéresser. Sans eux, je ne suis rien. Et inversement. Que proposer comme dernier mot avant le voyage sans retour ? J’en ai plusieurs en tête. Des sérieux et des tristes. Tristes parce qu’en fait faussement sérieux. Comme quand on confond complexe et compliqué. C’est le cas d’un de mes fils journaliste sur une chaîne de radio. Je l’adore, mais comme dit ma petite-fille: parfois il me casse les ovaires. Surtout quand il pète plus haut que son micro. Contrairement à certains de ses collègues, dont deux dont je ne rate jamais les émissions. Alors que mon fils dérange trop de mots savants pour pas-grand-chose. Comme ceux décorant leur bagnole pour qu'elle soit la plus visible du quartier. Ou les abrutis faisant exploser leur pot d'échappement en pleine nuit.  Je ne sais pas pourquoi mais il a un irrépressible mépris face à ceux n’ayant pas ses codes. Systématiquement à faire mousser sa culture. Une indéniable  belle culture. J'apprends beaucoup de nouvelles choses. Dommage qu'il confonde simple et simpliste. Ce printemps, il a invité un auteur ayant écrit sur Diogène. Un personnage qui me plaisait beaucoup quand on l’a étudié au lycée. Nullement pour des raisons philosophiques. C’était juste parce que je rêvais de vivre dans un tonneau. « Et si Diogène avait dit « Je cherche une femme » aurait-il été accusé de harcèlement ? « Maman, tu ne peux pas dire ça ! C’est très grave ce qui se passe. On ne rit pas avec ce genre de problèmes. Surtout quand on est une femme. » Il a hurlé au téléphone avant de me faire la morale sur un ton infantilisant. J’ai failli lui raccrocher au nez à ce jeune coq des ondes qui sait tout à la place des autres. M’engueulant comme si j’avais été une atroce vieille réac du côté des harceleurs. Jamais je n’aurais cru que ma petite blague puisse le mettre dans un tel état. Guère d'humour mon fils aîné. Pourtant je n’ai pas l’impression de l’avoir mis au monde avec un balai dans le cul. En espérant qu’il apprenne à rire avant de devenir comme nous deux. Moi avec des jambes comme des boulets. Et toi avec tes ailes plombées.

   Où en suis-je ? Je suis très confuse ce matin. Tout se mélange dans ma tête. Sans doute à cause de l’ échéance. Plus elle approche, plus ça me perturbe. La fête de Noël. Plus que trois jours. Le premier Noël de mon existence que je passerai seule. Dans ma chambre. Nulle intention de le passer avec les autres pensionnaires. Je préfère être seule que de ne voir que des visages fripés comme le mien. Triste de cette situation ? Bien sûr. J’ai toujours aimé ce moment-là. Surtout en devenant l’ancêtre de la grande table. Avec une place privilégiée. Comme une vigie silencieuse. Je peux me contenter d’observer sans mot. Le seul moment d’ailleurs où je me tais. Comme me remplissant de toutes leurs histoires. Ces existences disséminées de tous mes proches dont la vieillesse m’éloigne peu à peu. Noël est comme une escale avec eux avant de reprendre la route de mon grand large. Je les scanne un par un. Grande tendresse et petites piques chaque fois au menu. Subtilités et imperfections des uns et des autres. Je me mets dans le lot. Ces contradictions, nos beautés et mesquineries,  qui font le charme de nos petites enveloppes de mortel. Notre chantier annuel de famille autour d’un sacrifié. Comme ça que le voyait ma petite sœur, la benjamine de la famille. « Noël ça se sent le sapin.» Sa phrase d’ado avait fait tache. Aussitôt un peloton d’exécution de regards noirs de toute la tablée. Moi y compris. Pourquoi gâcher un moment de joie ? Une vraie chieuse ma petite sœur. Mais très grande intelligence et sensibilité. Trop à fleur de peau pour accepter les non-dits et masques de toutes les familles et réunions d’individus ? Peu après sa disparition à l’âge de 23 ans, je suis tombé sur son journal intime. « Le sapin arraché à ses frères et sœurs. Juste sorti de terre pour finir sur un trottoir au milieu d’emballages. Après quelques jours de gloire. L’homme pense qu’à bouffer et jouir sur le dos du monde. On va en crever de tout ça. ». Ta sœur était une surdouée, me disait un oncle. La seule de la famille à avoir tout transgressé. Son éducation et sa place assignée de femme avec silence intégré. Elle a tout cassé. En commençant par elle. Se rajoutant une fêlure à celles dont elles avaient hérité sous un toit aussi rassurant qu'étouffant  Condamnée à avoir le cul entre deux histoires ?

       Sa rage est consignée dans plusieurs cahiers. Ils se trouvent dans des cartons chez l'un de mes enfants. « Mon histoire n'est pas la mienne. Elle m'a été imposée. Je voudrais être une métèque, une fille de prolos ou d’aristos, l’une des putes du grand boulevard… Tout, mais pas une fille blanche de petits commerçants obtus. Méprisant les plus pauvres et voulant imiter les plus riches en leur cirant les pompes. Ne pas être issue de colonialistes avec du sang sur les mains. Je hais mes origines. Rien de pire que la classe moyenne. Aucune classe et toujours moyenne. Je veux être une autre. Laquelle ? Celle à inventer.» Une plume rageuse souvent poétique. La poésie d’une jeune femme en colère. Contre le monde et son propre miroir. Que penserait-elle de notre époque. Du côté des déboulonneurs ? Et moi ? Je dois avouer ne pas m’y intéresser. Par paresse et sans doute égoïsme. Je ne me suis jamais non plus intéressée à la couleur de peau des uns et des autres. Ni à leurs pratiques sous la couette ou ailleurs. Comment me situer ? Ni raciste, ni antiraciste. J’ai toujours divisé le monde en deux catégories : les cons et les autres. « Mamie, t’es humaniste à l’insu de ton plein gré. C’est naturel chez toi. ». Ce que me dit ma petite-fille. Elle est dans tous les trucs LGBT et les manifs. Elle m’envoie plein d’infos par mail. Des textes sur le genre, la décroissance, et plein de trucs qui me dépassent. On ne peut pas être au top sur tous les combats légitimes. Surtout quand ils en poussent sans cesse. En vieillissant, je m’intéresse néanmoins à la peau. La mienne et ses plis atroces sur mon reflet dans le miroir. Je n’aime pas mon dernier visage. Comment ma sœur a-t-elle vieilli ? Le saurais-je un jour ? Elle a disparu. Sans donner de nouvelles. Je ne l’ai jamais revue. De temps en temps, je repensais à elle. Rarement. Une passagère du passé revenant le temps du feuilletage d’un album de famille. Ou traversant un silence familial. Depuis quelques années, ma sœur remonte de plus en plus souvent à la surface. Dans le sommeil ou quelques fois en plein jour. Elle me regarde sans un mot. Vivante ou morte ? Je ne sais pas. Sûrement libre. Pas le genre de femme à s’écraser.

    Encore une digression à n’en plus finir. Quelle bavarde je fais. Normal que je finisse par user toutes les oreilles. L’avantage de vieillir est que tu peux te permettre tous les détours que tu veux. En repassant chaque fois par le même endroit : le carrefour de l’enfance. Trop vieille pour respecter les priorités. Personne s’en fout que tu te paumes dans ta tête. Puisque tu ne rapportes plus rien. Certains voudraient d’ailleurs t’éliminer plus vite. Même si on rapporte quand même un peu entre autres aux patrons d’Ehpad, aux labos pharmaceutiques, à des agences de voyages, et tous les commerces vivant sur les petits vieux. La vieillesse coûte plus cher qu’elle ne rapporte ? Je laisse cette question aux comptables de la planète. Ma préférence, aujourd’hui, va aux conteurs. Comme ce beau comédien venu cet été. Le titre de son spectacle était « Le Petit Poucet sera-t-il testé positif ?». Son imitation de l’ogre Covid m’a fait chialer de rire. Même les râleurs habituels et arbitres de ce qui se fait ou pas, on été enchantés. Tous pris par la magie du spectacle. Le talent de l’acteur entraînant derrière ses gestes et ses mots une troupe de vieux gosses. Meilleur que toute la chimie de nos piluliers. Son spectacle était comme une délivrance. D’un seul coup, dans cette salle d’attente de l’au-delà : la peur avait disparu. Pas uniquement celle de la mort. Plus présente en cette année de pandémie. Disparues aussi toutes les autres peurs véhiculées depuis très longtemps en chacune de nos vieilles carcasses. Les appréhensions à travers l’éducation, les contes, les discours politiques, les religions, les médias, désormais les réseaux sociaux… Toutes nos peurs effacées devant ce comédien. Certes que le temps du spectacle et un peu après. Mais c’était toujours ça de gagné. Un gain éphémère encore plus important quand le temps est compté.

       À propos de temps ; c'est bientôt le moment de la toilette. Et toi ma chère tourterelle tu n'as pas que ça à faire de m'écouter. Peut-être que tu attends la fin de mon histoire avant de t’envoler. Rejoindre ta chambre de vieille tourterelle. Tu voudrais savoir quelle épitaphe que je veux voir gravée sur ma tombe. Celle que j’ai notée noir sur blanc. La lettre est chez ma petite-fille. Je lui ai dit de ne l’ouvrir qu'à ma mort. Elle sera sans doute la seule qui me prendra au sérieux. C’est sûre que si je le dis à mes enfants, ils vont s’empresser de l’oublier. Même d’avoir un peu honte des dernières volontés de leur mère. Si ça fait rire ma petite-fille, c’est au moins ça de gagné post-mortem. Je veux que mon épitaphe soit… Attends ! N’aie pas peur. C’est juste une mésange qui vient manger. Ma cantine n’est pas réservée uniquement aux tourterelles. Des graines de faim pour tous. Faut partager les richesses du monde, ma chère vieille tourterelle. Surtout avec les jeunes. Bon, j’arrête de radoter… Et si ça se faisait ? Ça me ferait énormément plaisir. Rien que d’y penser ça me fait rire. La tête de mes gosses et du reste de la famille en découvrant mon épitaphe. Sûrement pas du goût de tout le monde, mais je m’en fous. Qu'est-ce que je donnerai pour voir les têtes d’inconnus se retrouvant par hasard face à ma tombe ? « Viens voir ! T’as vu ce qu’y a écrit là ? ». Ma dernière phrase de bavarde et insomniaque. Les mots d’une femme avec silence désintégré.

    Ôte-toi de mon sommeil.

NB:  Un petit conte de bord de fenêtre... Pour vous souhaiter (malgré tout) de bonnes fêtes. Et essayons autant que possible de miser sur 2021. Pour ne pas enterrer notre siècle qui n'aura que 21 ans. Offrons-lui de belles années.  Et à nous aussi.

 

 

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