À bout de France

Tuer un des jeunes en bas. Ce qui va m'arriver si ça continue. Je suis à bout de nerfs. Et c’est de leur faute. Ces jeunes respectent plus rien du tout. Ils débarquent avec leurs grosses bagnoles. Rien à foutre du reste. Sans respecter les valeurs de notre pays. Des jeunes ? Moi j’appelle ça de la racaille. Trop c'est trop. Mon fusil est chargé.

 

 © Marianne A © Marianne A

 

            Tuer un des jeunes en bas. C'est ce qui va m'arriver si ça continue. Comme si ça devenait inévitable. Je suis à bout de nerfs. Plus possible que ça continue. Je me sens craquer de plus en plus. Chaque fois, ça monte d’un cran. Mais là, je pense que je suis arrivé à saturation. Faut plus que dure sinon… Je vais péter les plombs. C’est sûr que ça va arriver. Je suis prêt à faire un carnage. Ils sont encore aujourd’hui dans la lunette de mon fusil. Aucun en bas peut me voir. Contrairement à moi qui observe tous leurs agissements. C’est de leur faute. Pas de la mienne. Moi, je les emmerde pas. Ils ont rien à foutre en bas. En tout cas pas à faire leurs conneries sous mes yeux. Ces jeunes respectent plus rien du tout. Ils débarquent avec leurs grosses bagnoles et se croient en terrain conquis. Sans avoir rien à foutre du reste. Qu’est-ce qu’ils croient ces jeunes cons. C’est pas chez eux ici. Moi, je veux plus les voir en bas. Ou pour faire autre chose que leurs conneries. S’ils sont capables de se tenir bien, comme de vrais hommes, y a pas de soucis pour qu’ils se retrouvent en bas. Mais pas pour ce qu’ils y font. Moi, je l'aime mon pays. Pas eux. Hors de question d’accepter leurs actes. Des jeunes, ça ? Moi j’appelle ça de la racaille. Y a pas un autre nom. Je les supporte plus. Sûr que si ça continue, ça va mal se terminer. Très mal. Lui, le p’tit à droite avec ses lunettes de star… Y doit se croire devant une caméra. Une balle dans le crâne et c’est réglé. J’ai tort ? Oui. Et qu’est-ce que je fais alors. Juste me la fermer et les laisser faire sous mes yeux. Si je te balance un pruneau, sûr qu’ils vont tous détaler ventre à terre. Y a que comme ça qu’il faut leur parler. Ces jeunes comprennent que la force. Leur parler ça sert à rien. Leurs oreilles sont bouchées à la connerie. Rien à en tirer.

   Depuis des semaines que leurs conneries se déroulent sous mes yeux. Et personne fait rien. Comme si c’était normal. « Pourquoi tu râles encore ? C’est pas tous les jours quand même. Faut que t’arrêtes de te focaliser sur eux.». La réponse du patron du bar où je vais faire mon quinté. Je l’aurais étranglé. Ils se rendent pas compte de ce qui est en train de se passer. Là, dans notre pays. C'est pas à des milliers de kms de chez nous. Je le vois de ma fenêtre. On va droit dans le mur. Et lui qui me dit que c'est juste mon obsession anti-jeunes. Comme dit ma p’tite-fille : encore un bisounours. Pendant que tout le monde regarde ailleurs ou se tait, ces jeunes se sentent pousser des ailes. Normal puisque que personne leur rentre dedans. Chaque fois, ils deviennent encore plus arrogants. Occupant l’espace comme si c’était un dû. Ça leur appartient pas. Je veux bien être gentil et tolérant. Mais y a des limites. Et là, ils les ont dépassés. Pas à eux que j’en ai voulu d’abord. Mais à ceux qui les laissent faire sans réagir. Tous ceux de là-haut qui s’en lavent les mains. Sûr que ça arrive pas devant leurs yeux comme pour moi. J’en veux à nos politiques qui restent bras croisés. Et aux journalistes qui sont complètement à côté de la plaque de la réalité. Faudrait qu’ils viennent un peu plus souvent par ici. Foutre le nez dans ce qui va nous péter à la gueule. Pourtant, tous savent bien ce que ces jeunes cons sont en train de faire. Personne bouge. Faut bien que certains s’en occupent. Des cons de mon genre obligés de réagir. Et y  a pas que moi qui pense comme ça. On est beaucoup à être  plus qu'en colère. Et pas que des vieux comme moi. Même si pour l’instant, je suis le seul à prendre mon fusil. Pour me défendre. Et défendre les valeurs de la France. C'est pas moi qui suis responsable de la situation. Mais je vais pas me laisser faire. Ma cartouchière est pleine.

      Leur trouver des raisons. Ça y en a un paquet. L’école fait pas son boulot, la télé et les réseaux sociaux les abrutissent, le chômage, tout ce qui se passe dans le monde… On peut encore en trouver d’autres excuses. Toujours la faute de la société et de ce monde injuste. Je connais la chanson. L’un de mes voisins me la chante dès que je balance sur ces jeunes. Mes gosses aussi ont le même refrain. Paraît que j’exagère. Pas que mon patron de bar adoré qui me dit que je suis obsédé. Et que j’en fais des tonnes pour pas-grand-chose. Pas un obsession, une réalité. Je les vois et je les entends ces jeunes. Pas moi qui les invente. Ils sont bien là en bas. Je vois même leur têtes dans ma lunette de visée. Pas des saints ces jeunes. Même si, bien sûr que pris à part on peut les raisonner. Le problème c’est qu’ils sont toujours en groupe. Et que je suis pas leur père ou psy. Pas le temps de refaire un nettoyage de leurs cerveaux. Et puis j’en ai pas les compétences. Juste une putain d’envie de les jeter d’ici. Ils iront faire leurs conneries ailleurs. Mais au moins pas devant mes yeux. Bientôt, on dira que c’est moi qui suis en tort. Rien de pire que ceux qui détournent les yeux. Comme ça que les jeunes cons en bas prennent confiance en eux. Ils en sont même arrogants. L’autre fois, en revenant des courses, j’en ai croisé dans leurs bagnoles. Tout juste s’ils m’ont pas écrasé. J’ai dû m’écarter avec ma vieille caisse. Ça peut plus durer comme ça. On peut pas se laisser intimider. Faut réagir. Et y-a qu’un moyen. Entre mes mains.

     Pas faute d’avoir alerter tout le monde. Ma colère a tonné dans des oreilles au téléphone. Cause toujours, tu nous intéresses. Pas la moindre réaction. Pourtant, je les ai prévenu que ça va mal se finir. Très mal. « Papa, faut que tu déménages. On va te trouver un truc ou tu seras mieux. Avec plus de confort.». Mes gosses arrêtent pas d’insister pour que je me tire. Surtout depuis qu’ils savent pour les jeunes en bas. Pas un vieil ours qui va changer de tanière. Sauf pour aller dans le trou. Tant que je suis vivant, je reste là. C’est aux jeunes en bas de se tirer. Pas à moi de m’adapter à eux quand même. Plus de 90 balais que je vis ici. Et le vieil a pas dit son dernier mot. En plus, j’ai encore bon pied bon œil. Ils vont comprendre leur douleur ces jeunes cons. Pas eux qui vont me foutre la trouille. j’en ai vu d’autres. Et des pires que ça. Le vieil ours en a encore dans le sac. Et dans l’œil.

  La cuisse ou l’épaule ? Ils seront prévenus. La prochaine fois, pas de cadeau. Et s’il y a un carnage, ce sera eux qui l’auront cherché. Et tous ceux qui laissent faire. Facile de s’indigner, écrire des trucs sur leur tweet de mes couilles, bavarder dans un micro… Et rien foutre après. Tout le monde peut parler. Mais on dialogue avec des gens qui entendent et écoutent. Pas à des abrutis qui connaissent rien. Juste nourris à leurs conneries de jeux vidéo et leur télé. N’importe quel youtuber ou chanteur en fait ce qu’il en veut. Je suis au courant grâce à ma petite-fille. Elle fait du théâtre. Une metteur en scène. J’ai jamais rien vu de son travail. Sûrement un truc pas pour moi. Elle travaille aussi dans le cinéma et à la radio. Je crois qu’elle fait du bruitage et d’autres trucs de ce genre. Sa troupe s’est installée à une quinzaine de bornes de la maison. Ils font aussi du maraîchage et de l’élevage. Pas des feignasses ces jeunes. « Papi, c’est toi qui a raison. Faut pas laisser ces abrutis te pourrir la vie. Et bousiller toute la mémoire de notre pays. Faut qu’ils se tirent. Pas à toi de partir.». La seule qui me comprend. Ma colère est pas passée chez mes enfants. Direct dans le sang de ma petite-fille. On se ressemble. Elle est de mon bord. Une vraie rebelle.

    Sur lequel tirer en premier ? Je les hais d’un bloc. Presque à imaginer tous les finir d’une grenade. Mais chaque fois, je me calme en voyant leur gueule. Un visage de gosse dans mon viseur. Certains ont même pas 20 balais. A ce moment-là, je vois autre chose qu’une racaille venue m’emmerder et cracher sur l’histoire de notre pays. Un pays pas parfait mais on est bien content d’y être. Lui, par exemple, sourit dans mon viseur. Comme pour un selfie. Ils arrêtent pas de se prendre en photo. Je peux quand même pas lui déboîter l’épaule. C’est qu’un gosse. Même si lui et se potes me gonflent de plus en plus. Tuer un gosse, ça… Je pourrais pas y survivre. Tu vis pas avec ça devant ton miroir. Putain ! C’est pas vrai. Tant pis pour lui. Fallait pas qu’il fasse ça cet abruti de merde. Je vais lui arranger son épaule. Il pourra plus faire joujou avec son bras.Une main se pose sur mon épaule.

       Je sursaute et me retourne. « Papy. Arrête Papy.». Elle me tend la main. La seule qui arrive à me désarmer à tous les sens du terme juste avec sa présence et son sourire. Rien que la voir ça me guérit un peu de la pourriture et connerie du monde. C’est mon petit soleil de poche avant ma nuit sans retour. « Tiens.». Elle le raccroche au râtelier. « Tu sais qu’on doit manger ensemble.». J’avais complètement oublié. C’est à cause de ces jeunes cons qui me bouffent mon reste de cerveau. « Tu plaisantes ou quoi ? Oublié un repas avec ma p’tite-fille préférée ; jamais de la vie. Je me mets au fourneau. Mais avant, un p’tit apéro. ». Je me lève. Elle me prend le bras comme à chaque fois. Pas pour m’aider à marcher. Elle sait qu’il faut pas toucher à mon orgueil. J’ai même pas de canne. Pourtant mes jambes la réclament… Nous allons dans la cuisine. La seule fenêtre où je vois pas les jeunes d’en bas. Elle ouvre le placard et pose deux verres. Nous nous asseyons. Pourquoi tous les jeunes sont pas comme elle ?

     Un cigare chacun. Nous avons regagné le salon. Près du feu de cheminée. C’est la seule de la famille qui gueule pas quand je sors l’attirail en fin de repas. Avec bien sûr un pousse-café. « Si Papa et Maman nous voyaient tous les deux à picoler et fumer. ». Je souris. « C’est toi qui a raison. On oblige pas un vieux ours à s’économiser. Mieux de profiter du bon temps avec lui. Le peu qui me reste et que… Ces putains de p’tits merdeux viennent me gâcher. Je les déteste ! ». Elle hausse les épaules. « Laisse-tomber. Pense à autre chose. Ils en valent pas la peine. ». Elle a raison. Autant profiter de sa présence. « Ouais, on va faire comme ça.». Je me ressers un verre de gnôle. « Tu sais, je… C’est vrai que je radote. Mais tu sais bien que j’en veux pas aux jeunes. Surtout que j’ai jamais été un saint. Pas un exemple ton Papy. Mais ces jeunes en bas c’est pas pareil. Ils sont pas… Comment te dire ?». Me taire ou continuer ? Guère envie de la polluer avec ces abrutis et mon passé. Ferme là et écoute un peu ta p’tite fille.

       Ses yeux sont rougis par la fatigue. Fait un peu trop la fête ma p’tite-fille. Elle aurait tort de se gêner. « Papy, je suis d’accord avec toi. Faut faire quelque chose. Mais quoi ? ». Elle fronce les sourcils. « Ouais… Que ces jeunes viennent ici ça me gêne pas. Même qu’ils fassent leur rave de chez pas quoi. S’ils dégueulassent pas tous. Mais eux...». Je tire une longue taffe. « Ils s’installent dans le champ. De l'autre côté de la pente c'est la frontière.  Y a une cinquantaine de mètres pour sortir ou entrer en France. Ces abrutis jouent au garde-frontière. Empêchant les migrants de passer ou les balançant aux gendarmes. Se la jouant les douaniers du bout de la France. Décidant qui peut passer ou pas. C’est des comme ça qui mettent la France à bout. Ils veulent étouffer les lumières de ce pays. Ce qui fait que c’est un pays aimé sur toute la planète. Tu imagines. Ils se garent sur le champ de mon père. Mais ça, je m’en fous… Tu connais mon sens de la propriété. La terre c’est pas prioritaire pour moi. Y a plein de randonneurs, des cueilleurs, de champignons, des chasseurs qui s’installent dans ce champ… Et tant mieux que ça vive. Mais pas de la graine de fachos. Tu te rends compte qu’y en a un qui… Il a fait le salut nazi. Devant ma fenêtre.». Ma main se met à trembler. Une putain d’envie de chialer. Je me lève et me colle devant la fenêtre. Pas envie qu’elle me voit dans ses états. Que la montagne comme témoin de mes larmes.

       Elle se lève à son tour. L’un et l’autre collés avec nos cigares à la main. Nos yeux posés sur les jeunes miliciens… « Faut pas les appeler comme ça. On est quand même pas en 40». C’est le nouveau maire qui m’a engueulé. Un type sympa qui croit que l’homme est bon naturellement. Contrairement à moi. Je crois pas à la bonté de l’homme. Depuis la nuit des temps, l’homme a fourni des preuves de ses capacités à être une ordure. Mais pas une raison pour se battre pour cette putain d’humanité. On a qu’elle. Et elle a que nous. « En effet, on est pas en 40. Mais la connerie humaine toujours bien présente.». Depuis ma réponse, le maire m’a catalogué dans le registre du vieux con chiant. Il a pas tout a fait tort. « Tu vois ce chemin, à une trentaine de mètres de leur putain de 4X4 ? ». Elle acquiesce d’un signe de tête. « C’est par là qu’on faisait passer les réfugiés espagnols. On en eu un paquet. Nous faisions aussi passer des familles juives. ». Je sers le poing. « Quand je pense que ces abrutis… Y sont prêts à laisser crever des bébés dans la neige. Moi, j’ai qu’une envie... Y font honte même à notre montagne.». Elle s’éloigne. Sans doute agacé par mon radotage. Pourquoi gâcher notre déjeuner avec ma colère ?

         La revoilà. Un large sourire aux lèvres. « Tiens Papy, elle me tend le fusil.» J’ouvre des yeux ronds. « Ça doit être un pygargue là bas à droite.». Elle le connaît son vieil ours.  Je colle mon œil dans la lunette. Plus de 30 balais que je vais plus à la chasse. Cet abruti d’humain a déjà bien massacré la planète. J’ai décidé de pas rajouter ma signature au bas du contrat de destruction. Plus de raison de tueur une bestiole. Sauf si elle me menace ou que j’ai rien à bouffer. Mais pas les magasins qui manquent. Faudrait quand même me racheter une paire de jumelles. Marre de regarder la merde et la beauté dans le même viseur. Étrange quand même ce qui peut se passer sous un crâne. Incapable de tuer une bestiole mais prêt à zigouiller des gosses. Peut-être que le vieil ours est en train de virer sénile. Détruire tous les fusils de la maison ? Pourquoi pas. J’en ai plus l’utilité. En garder juste un. Quand je déciderai de partir... L’oiseau fait quelques pas dans la neige avant de s’envoler. Je le suis dans le ciel.

        Retour trois semaines après des miliciens de l’ère numérique. Garés au même endroit. Sauf que cette fois, mon fusil les accueille. « M’sieur, on fait ça aussi pour vous. Faut défendre nos frontières et...». Je tire un coup en l’air. Panique en face de moi. « Toi, tu viens de traverser une frontière. Dans ma tête et sur ce champ. Toi et tes potes vous êtes sur une propriété privée. ». Ils échangent des regards inquiets. « En plus, ce lieu est un lieu chargé d’histoire. Comme un musée à ciel ouvert. Vous venez le pourrir avec vos pneus de merde. Et encore plus avec la pollution de vos cerveaux. Vous savez ce que c’est un cerveau ?». Celui qui leur sert visiblement de chef fait un pas vers moi. L’air décidé. « L’ancien, faut vous calmez. On va vous raccompagner chez vous. Ça peut-être dangereux ici. ». Nouveau coup de feu. « La prochaine, c’est pour ton bide, jeune homme.». Il recule. Plus sûr de lui.

       Bruit de pas dans les feuillages derrière nous. « Le vieux est pas venu en solitaire. Plusieurs villages sont là. Y a plus de quarante fusils avec moi. Plus tout le reste. On est pas venus pour rigoler. ». Une toile de jeunes regards interrogateurs. Leur chef hoche la tête. « OK. On se barre. Mais si ce pays devient pourri, ce sera à cause de gens comme vous. C’est nous la nouvelle résistance. Nous...». Je pointe mon canon sur lui. « Viens là. ». Il bouge pas. J’avance sur lui. « Toi, tu t’assois. Et vous, vous reculez.». Ses collègues obtempèrent. Tous tétanisés de trouille. « Mon pays à moi c'est pas le tien. Ni celui de tes potes et... Je t’ai dit assis ! ». Il me jette un regard chargé de mépris. Baroud d’honneur avant de s’asseoir. « Vous allez tous vous tirer. Mais avant, vous aurez une p’tite leçon d’histoire. Puisque apparemment c’est pas votre fort. Faut écouter un peu vos profs à l'école et aller de temps en temps à la bibliothèque au lieu de…Quelqu’un va vous lire ce qui s’est passé ici, sur ce lieu où vous venez faire les douaniers. Et vous rappelez un peu ce que toi… Oui, toi là assis sur le capot. On va te rappeler combien de morts y a eu dans ton bras levé. Je t’ai vu le lever de ma fenêtre. Le pire c’est que… Parmi vous y a peut-être des descendants d’Espagnols ou d’autres métèques. Pourquoi vous êtes aussi cons ?». Le chef se redresse et me fait un doigt d’honneur. Pensant que je ne l’ai pas vu. Je braque mon fusil. « Tu bouges, t’es mort.». Il baisse les yeux. Je siffle.

        Une maquisarde sort des bosquets avec un fusil à la main.Elle marche à grands pas.  Un micro-cravate accroché à sa veste. J’étais contre ce déguisement. Et tout le reste. « Je trouve ça vraiment ridicule de se déguiser. Pas comme ça qu’on les jettera ces abrutis. On est pas dans un spectacle.Votre théâtre en opération c'est bien joli mais ce sera pas efficace. C’est du sérieux. On combat pas avec du théâtre. Des conneries tout ça. Faut être réaliste. Pas avec le théâtre qu'on combat la racaille néo-fasciste. » Mais elle et sa troupe ont insisté. « Laisse-nous faire. C’est notre histoire aussi. Pas que la tienne, Papy. Ces fachos ont notre âge. C’est à nous de leur parler. On se connaît eux et nous. On est de la même génération. Même si on pense pas comme eux.. Laisse-nous faire. ». Ils sont une quinzaine planqué. Toute sa troupe de comédiens. Aucun ne s’est jamais servi d’un fusil. Le bruit des pas est un enregistrement. Sacrément doués ces jeunes pour faire croire qu’ils sont toute une foule. J’espère juste que les autres s’en rendront pas compte. Même si mon fusil leur fout la trouille. Elle se racle la gorge. « Elle se met face à eux. Comme dans un défi. Impressionnante ma p’tite-fille. Elle commence à lire. Sa voix résonne. Un écho lui répond. Celui de fantômes du passé. Je regarde tour à tour ma petite fille et les jeunes venus bouter du migrant hors de nos frontières. Peut-être un leurre mais j’ai l’impression que quelque chose se passe en eux. Un truc que j’aurais pas pu leur transmettre avec ma râlerie et grande gueule. Comme si la connerie fondait un peu dans leurs regards. Et si ma p'tite fille avait raison ? On jugera, c'est le cas de le dire, sur pièces. Elle s’arrête un instant de lire et les regarde. Un regard froid mais sans haine. Juste une gosse de leur âge déterminée. Elle reprendre la lecture. Sa voix me colle des frissons. Je sens du tremblement sous ma poitrine. Le tic-tac de l’horloge va pas tarder à passer en mode silencieux. Je le sais. Mais si heureux de pouvoir vivre cet instant. Surtout dans ce lieu. La montagne a encore des valeurs. Un vrai montagnard ne laisse pas crever autrui sur sa route. Mon palpitant de vieil ours peut s’arrêter.

      Pas le cœur de la montagne.

NB : Une fiction inspirée de cet article. Et d’un autre très récent évoquant ces « nouveaux douaniers d’un sang pur» traquant des migrants. Sur des chemins où leurs ancêtres aidaient les réfugiés espagnols, les juifs, et d’autres persécutés, à fuir la mort. Autres temps, autres valeurs pour certains.

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