Garde alternée

Changer les couches. C’est un acte qui lui répugne . « Moi non plus j’aime pas ça. Personne aime ça. Même nous les femmes. Mais y a pas que les moments de plaisir dans la vie. Je vais pas assumer ta relation père-fils à ta place.». Véronique ne veut pas en démordre. Quand c’est sa semaine, il doit changer les couches. Chaque fois avec le même irrépressible dégoût.

        

     Changer les couches. C’est un acte qui lui répugne. Moi non plus j’aime pas du tout ça. Qu'est-ce que tu crois: personne aime ça. Même nous les femmes. Mais y a pas que les moments de plaisir dans la vie. Je te le répète: c’est une garde alternée. Cherche pas encore une fois à te défiler. Je vais pas assumer ta relation père-fils à ta place. Et pourquoi ce serait toujours moi qui me taperait le changement de couches et tous les autres tâches qui te déplaisent. ». Véronique ne veut pas en démordre. Pourtant il a essayé à maintes reprises de la convaincre et élaborer des stratégies pour qu’elle le fasse à sa place. En vain. Quand c’est sa semaine ; il doit, en plus des autres tâches quotidiennes, changer les couches. Chaque fois avec le même irrépressible dégoût. Et les mains tremblantes.

    Il pousse un soupir de soulagement. C’est fait. Un dernier coup d’œil pour s’assurer qu’il dort avant de sortir de la chambre. Ses semelles crissent sur le parquet. Il allume une cigarette et ouvre la fenêtre de la cuisine. Un homme joue avec deux gosses en bas âge sur la plage. Comme lui avec tous ses enfants au même endroit. Il a eu cinq enfants avec trois femmes différentes. « Tu sais planter ta graine mais pas la faire grandir.». La phrase-colère de sa seconde femme avant de claquer la porte. Il sait qu’elle n’a pas tort. Mais ne pas assumer la paternité est loin d’être sa seule lâcheté. Récemment est né un autre désir de s’enfuir. Pour ne revenir après la bataille.

    Première fois qu’il est aussi troublé. Incapable de dégainer sa dialectique. Des mots bien ciselés l’ayant toujours sorti d’affaire. Chaque fois pardonné et réussissant même le tour de force de se faire passer pour une victime. Notamment de quelques femmes ayant fini par regarder avec tendresse cet «incorrigible grand gosse.». Pas un spécialiste de la communication pour rien. C’est un des cadors de sa profession. Mais cette fois il n’a rien à vendre ni gérer un contre-feu de communication de crise. La crise est en lui. Seul face à lui-même. Aucun slogan pour camoufler le vide sous chacun de ses pas depuis plusieurs mois. Il avance comme dans un brouillard intérieur. Avec la main de la mort sur son épaule.

     Envoyer un texto à Véronique et lui annoncer qu’il refuse la garde alternée qu’elle lui a imposée ? Elle n’habite pas très loin et sera là quelques minutes après le message. Pendant que lui roulera en laissant derrière lui les couches et de tout le reste. Il sait qu’elle le maudira mais elle prendra tout en charge. C’est une bonne petite soldate depuis toute jeune. Rester et assumer pour une fois ? Mettre les mains dans le cambouis du réel ? Il aimerait être assez fort et ne pas se défiler comme à chaque fois quand la réalité, ne se contentant plus de mots et de formules, lui demande des preuves concrètes. Comme changer des couches, lui donner à manger, et tout le reste. Ce que Véronique et d’autres, femmes ou hommes, assument sans rechigner. Même si c’est un devoir dont ils aimeraient eux-aussi bien se passer. Une voix habituelle lui conseille de se tirer au plus vite. De ne pas se laisser piéger. Tandis qu’une autre voix, plus récente, le pousse à rester. Que faire ?

      Il pianote son texto à Véronique. Elle l’insultera au téléphone mais il fera la sourde oreille. Comme à chaque fois injoignable. Puis, sur la route, il laissera un message à son assistant pour lui annoncer qu’il sera en «déplacement prolongé» et qu’il travailleront ensemble à distance par mail ou Skype. Déjà plusieurs fois qu’il s’est éloigné et a coupé les ponts avec un problème. Jamais de fuite liée à des difficultés professionnelles toujours assumées frontalement. Seules les problèmes familiaux et les nœuds de ses nombreuses histoires d’amour engendrent sa lâcheté. Un bruit en provenance de la chambre interrompt l’envoi de son texto. Il s’est réveillé et l’appelle. Dehors, l’homme continuer de jouer avec les gosses. Une plage où lui aussi jouait au foot quand il était gamin. « Mama, Papa, vous me tirez des pénos !». C’était le meilleur goal de la famille. Après sa grande sœur. Il serre les clefs de voiture dans sa poche. Nouvel appel de la chambre.

      Que va encore lui demander son père ?

 

NB) Depuis plusieurs années -rançon du vieillissement-, des amis, des femmes et des hommes, évoquent les «gestes de fin de vie» pour leurs parents. Ou pour d’autres proches. Certains en parlent facilement, d’autres avec plus de difficultés et de pudeur. J’ai déjà eu ce genre de gestes avec des copains. Jamais facile. Mais d’autres le font au quotidien. C'est leur métier. Cette fiction est écrite en pensant à une infirmière (en Ehpad) à la retraite croisée dans un train. Une belle femme au regard lumineux et chargée d’enthousiasme et de curiosité. « Pas mon rêve de gosse de nettoyer la merde. Mais croiser le regard d’une patiente ou d’un patient qui vous remercie, ça donne du sens à notre geste. Plus tous les autres qui font du bien aux patients.  Faut pas se voiler la face, un jour peut-être ce sera... Je serai bien contente que quelqu’un me sorte de ma merde.». Elle avait esquissé un sourire et changé de conversation. Fière de son activité passée. Un travail gratifiant et pénible.

 

 

 

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