«Quelqu'un de bien»

Même de très bien. Sur le papier et devant un micro. Sans oublier les caméras. Pas plus altruiste et bienveillant que moi en public. Surtout si c'est très diffusé. En plus avec un grand bagage politique, philosophique, littéraire, économique... Rares les domaines dont je ne peux parler. Suffit d'appuyer sur le bouton. Et démarre la machine à vent anesthésiant.

       

Joan Planella i Rodríguez (1849 – 1910),La niña obrera, 1885, huile sur toile, musée d’Histoire de la Catalogn Joan Planella i Rodríguez (1849 – 1910),La niña obrera, 1885, huile sur toile, musée d’Histoire de la Catalogn

        

        

              Même de très bien. Sur le papier et devant un micro. Sans oublier les caméras. Pas plus altruiste et bienveillant que moi en public. En plus avec un grand bagage politique, philosophique, littéraire, économique... Rares les domaines dont je ne peux parler. Suffit d'appuyer sur le bouton. Guère un hasard si mon CV est si rempli. Député, sénateur, ministre, écrivain, ambassadeur, animateur télé... J'ai même fait du cinéma. Mais un piètre acteur. Coincé dès qu'on me demandait de jouer la comédie. Ça se fait naturellement chez moi. Parce que mon métier est de parler. Aujourd'hui je pantoufle dans une banque et des conseils d'administration. Une sorte de pré-retraite. La retraite d'un super vendeur de vent anesthésiant. Un escroc de l'espoir.

        J'ai menti à tout le monde. Sauf à mon miroir. Grâce à ma formation dans les plus grandes écoles de mensonges. Pas le seul dans mon cas. Le mensonge existe à tous les échelons de la société. Sauf que quelques-uns d'entre nous sont formés à ces techniques de combat sur le papier et à l'oral. Nos enseignants nous apprenant à savoir noyer le poisson dans l'eau puis y entraîner celui qui écoute sans qu'il ne s'en rende compte. La politique de l'esquive. Noyer de chiffres et jouer sur l'affect pour entretenir le brouillard. J'ai beaucoup pris la parole sans croire un instant à mes propos. Tout hyper calibré. Je sais séduire. Un docteur es sourires pour tous âges et populations. Mais aussi, plus délicat à faire, piquer de fausses colères. Feindre l'indignation ou la compassion est un art extrêmement difficile. Parfois nécessaire de reconnaître ses erreurs pour camoufler l'entourloupe en cours ou à venir. Une caricature ? Pas en ce qui me concerne. Je suis vraiment un escroc de haut vol. Avec comme seul objectif: ramasser le maximum et le plus vite possible. Rafler toute la mise. Pour ma famille - à tous les sens du terme - et moi. Mouiller la chemise pour engranger du fric ?

       Pas ma principale préoccupation. Je suis né dans le fric et je vais finir mes jours avec de très gros comptes en banque. Quelle étaient alors mes motivations ? En fait briller et écraser tout ce qui nuit à ma brillance. Sentir la jalousie dans les yeux de mes contemporains. Qu'ils soient en totale admiration devant moi. Bref: un gosse jamais sorti de la cour de son collège. Toujours à vouloir être le meilleur, admiré de tous, impressionner les autres élèves et enseignants. Vanité des vanités… Tous ces stratagèmes de conquêtes de pouvoir et réussite ostentatoire pour finir ici. Et être mort de trouille. Cette poussée de lucidité et remise en question à un lien avec l'endroit où je me trouve. Un espace dans lequel je ne peux rien décider. Ni lancer ma machine à séduire.  Mon avenir totalement hors de mon contrôle. Tout se jouera quand je sortirai d'ici. Une question de vie ou de mort. Mon blabla ne pourra rien pour moi. Pareil inefficacité pour mon  carnet d'adresses. Mes éléments de langage ne me seront non plus d'aucune utilité. Ni le moindre algorithme.

   Sincère. Si je m'en sors, j'ai décidé de l'être. Ne pas afficher la sincérité uniquement pour la comédie des médias. Devenir réellement ce que j'ai toujours fait croire aux autres que j'étais. Ne plus tricher. Sans doute pas facile. Difficile d’effacer d'un coup de baguette magique des décennies d'escroquerie. Une vie basée sur le mensonge pour tirer la couverture à soi. Mais je promets que je vais essayer. Altruisme, solidarité, passion du collectif... Ce qui n'était que des mots soporifiques deviendra réalité. Je vais changer. Me transformer de fond en comble. C'est la promesse que je fais si je sors d'ici sans... Ça y est ! Ils m'ouvrent. Je croise les doigts.

_ Alors ?

Le médecin hoche la tête tandis que je sors de l'IRM.

_ Vous n'avez rien du tout.

Je saute de joie.

_ Merci docteur ! Vous êtes une équipe formidable. Le pays devrait être fier de nos hôpitaux publics.

   Je grimpe dans ma voiture. Mon portable sonne. C'est le directeur du personnel de ma société d'import export. Notre groupe très jeune est spécialisé dans les composants des écrans et mobiles. L’un des premiers avec que des capitaux européens. Nos concurrents déjà bien implantés font tout pour nous dégommer. Et conserver la main mise sur leur territoire. Business is business.

_ Ça va Damien ?

Il toussote.

_ Désolé de vous déranger mais... C'est Josyane de Nouailles, la nouvelle directrice des opérations.

_ Qu'est-ce qui se passe ? Elle demande un plus gros salaire ?

Nouveau raclement de gorge.

_ Non.

_ C'est quoi alors ?

_ Elle a posté une vidéo sur Facebook qu'elle a prise sur le terrain. Pour dénoncer notamment l'exploitation des gosses dans les mines de Cobalt. Expliquant que le travail des enfants a été interdit en France. Mais qu’il a été juste délocalisé. Elle met en cause notre groupe.

    Incroyable. Cette femme me doit tout. Une rejetonne de l'aristocratie qui ne s'est donnée que la peine de naître. Tâtant du théâtre, du cinéma, de l'écriture... Avant de m'être adressée par son cher papa. Comment elle a posté son p'tit message sur Facebook ? Avec un vieux téléphone à cadran peut-être ? N'importe quoi. Avec son Smartphone comme le mien. Et celui de la majorité. Son mobile qui lui donne de belles images de vacances ou d'anniversaire de ses gosses. Tout ça grâce à quoi ? Au cobalt des mines. La salope qui crache dans la soupe qui la nourrit.

_ Demande à Juliette et David et tout le staff com de lancer un plan com de crise. En mettant le paquet sur que notre société apporte en terme d'emploi et d'aides humanitaires dans ce pays. Nous différencier des industriels chinois exploitant sans scrupules. Nous devons leur prendre le marché pour… ne serait-un minimum humaniser le travail de ces gens. Trouve une famille là-bas heureuse de travailler pour nous. N'hésite pas à bien la rémunérer pour qu'elle parle en bien de notre groupe. Faut vite noyer l'indignation qui risque de nous coûter cher. Action les gars !

   Je vais la détruire.

 

NB: Une fiction inspirée de certains comportements. Mais fort heureusement pas tous des pourris.  Même si certains le sont réellement et jettent le discrédit sur la majorité des élus et dirigeants. Parfois l'excès de lucidité nuit à la vision de l'avenir. Pourquoi pas de temps en temps donner de l'espoir à l'espoir. Quitte à passer pour ridicule et naïf. Après tout la naïveté ne tue pas non plus.

 

 

 

 

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