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Billet de blog 21 nov. 2022

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Numéro gagnant

Je suis personne et de nulle part. C’est sa réponse quand quelqu’un essaye d’en savoir plus. Des années qu’elle tourne dans le centre-ville. Sa bouche dépeuplée. Entre ses paupières, deux glaçons bleus. Comme si la nuit et l’hiver avaient déjà traversé sa peau. Ses illusions perdues avant ses dents ? Jamais il ne lui a posé la moindre question. Se contentant d'un salut de la tête.

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© Marianne A

              Je suis personne et de nulle part. C’est sa réponse quand quelqu’un essaye d’en savoir plus. Se camouflant derrière une formule. Des années qu’elle tourne dans le centre-ville. On peut la croiser à toute heure du jour et de la nuit. Toujours seule. Elle n'est jamais sale ou débraillée. Accrochée à son thermos de café. Une silhouette silencieuse faisant partie du décor. Sa bouche dépeuplée. Entre ses paupières, deux glaçons bleus. Comme si la nuit et l’hiver avaient déjà traversé sa peau. Plus d'espoir d'un nouveau jour pour elle. Ses illusions perdues avant ses dents ? Jamais il ne lui a posé la moindre questions. Se contentant d'un salut de la tête.

Parfois, il dépose des pièces dans son chapeau. Elle est toujours assise à la même place, sur un banc face à la boulangerie du quartier. Un sac à dos posé à côté d'elle.«Je crois qu’elle dort dans une voiture. ». La supposition de la boulangère. Parfois, elle esquisse un sourire pour le remercier. Les rares instants où elle n’est pas aimantée par son Smartphone. Des écouteurs vissés aux oreilles. Le front plissé, elle détaille son écran. Aspirée par le monde virtuel. Elle semble détachée de la rue. Imperméable au monde réel.

Quel âge a-t-elle ? Peut-être une cinquantaine d’années. Difficile de répondre précisément ; les rides poussent plus vite dans la rue. Malgré sa situation , elle tente de préserver son corps. Ne pas se laisser complètement aller, comme beaucoup d’ombres errantes des villes et des villages. À plusieurs reprises, il l’a vu exécuter des exercices de gym dans le square. Excepté sa dentition, elle pourrait donner le change.  Se fondre dans un rôle quotidien et la foule des femmes. Semblable à la majorité des autres passantes. Comme toutes celles acheter chaque jour leur pain.

Tout a soudain basculé pour lui. « Tu te rends compte. Ils m’ont vidé par mail. Des gens qui bossent à trois mètres de moi. Plus de vingt ans de cohabitation dans les mêmes locaux. ». Il est assis sur un banc du square. Dans la pénombre de la fin de journée. Le visage décomposé. Les yeux rougis par les nuits blanches. La colère est retombée. Laissant place à un profond désarroi. « Qu’est-ce que je vais faire ? J’en sais rien. ». Il pousse un soupir. « Je… Pourquoi en profiter pour réaliser mon rêve depuis tout gosse. Faire le tour de monde. ». Ses yeux s’éclairent. Une silhouette passe derrière lui.

  Trois mois plus tard, il est attablé au Bar-tabac du coin. Jamais avant son licenciement, il y avait mis les pieds. Guère attiré par la faune aimantée par les courses et tous les autres paris. Désormais, assis toujours à la même table à l’écart, il épluche les offres d’emploi de graphiste. La réponse est souvent la même : trop vieux. Il a fêté son anniversaire, trois jours avant son licenciement. Souvent, il a envie de cesser sa recherche d'emploi, se laisser aller dans  les bras de la résignation. Prêt à tout lâcher pour rejoindre le camp des parieurs. Offrir son destin à un quinté gagnant. Puisque qualifié d'inutile à cinquante deux ans.

Elle s’est assise à sa table. Sans lui demander l’autorisation. Il est surpris. Mais pas mécontent de la revoir. « Vous aviez complètement disparu du quartier.». Elle a souri. Ses dents étaient réparées. « J’avais un héritage à récupérer. Pas un vieil oncle d’Amérique. Juste un frangin qui a trimé toute sa vie comme routier pour s’acheter une baraque au bord de la mer. Un rêve depuis qu’il a quatorze ans. Un vrai têtu le frangin. ». Son sourire s’est effacé. Elle fronce les sourcils. «  Le crabe l’a bouffé quelques mois après sa retraite. ». Il la dévisage. Pourquoi vient-elle lui raconter tout ça ?

Le serveur vient prendre la commande. Elle prend un café crème. « Je vous ai entendu l’autre fois dans le square. ». C’était donc elle la silhouette derrière moi, se dit-il. « Ouais. Et alors ? ». Irrité qu’elle se soit immiscée dans son intimité ; il avait fondu en larmes au téléphone. Elle le dévisage. « J’ai vendu la maison du frangin. Elle est partie très vite. Paraît que c’est l’effet Covid. Plein de citadins veulent quitter la ville.». Elle boit une gorgée. « Désolé, j’ai des choses urgentes à faire. Très content de vous avoir revue. Et que vous vous en soyez sortie. ». Un irrépressible tremblement dans sa voix. Elle repose sa tasse. « Mon frangin n’avait pas qu’une maison. Et quelques économies. ». Elle se passe la main dans les cheveux.

 Une voix engueule un cheval sur l’écran. « Mon frère avait aussi un bateau de trente mètres. Il l'avait rebaptisé "Bijou des vents", C'était sa grande fierté. Je l’ai gardé son bijou. ». Elle sourit. Plus la même femme avec son sourire, pense-t-il. Quelques morsures de ses années de rue persistent sur son visage. « Votre rêve de gosse est toujours d’actualité ?  ». Elle hausse les épaules. « J’ai quelques notions de navigation.». Il ouvre des yeux ronds. Incapable du moindre mot. Elle griffonne un bout de papier et le pose sur le guéridon. Il la fouille des yeux. « Voilà. Je pars dans trois semaines. ». Elle se lève.

Il la regarde sortir sans bouger. Collé à son siège. Il lit le numéro de téléphone. Encore abasourdi par ce qui vient de se passer. Comme si ce n’était pas réel. Pourtant le numéro et le prénom sont bien inscrits. Une notification sur son Smartphone interrompt ses interrogations. Il se redresse. Incroyable. Une boîte est très intéressée par son profil. Il est fou de joie. Prêt à offrir la tournée générale à tout le bar. D’abord téléphoner, se raisonne-t-il. La tournée si le contrat est signé. Il compose le numéro et tombe sur un standard. Une femme lui demande de patienter.Retrouvera-t-il un emploi. Il croise les doigts. Le regard posé sur le morceau de papier.

Quel numéro gagnant ?

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