Les voyages de la retraitée

Encore partie en voyage. Rares ceux qui connaissent ses destinations. Une femme de quatre vingt quatre ans très discrète. Elle est toujours bien vêtue et maquillée pour sortir de chez elle. Un sourire permanent accroché à son visage. La seule entaille à son élégante discrétion est sa valise. Avec le boucan des roulettes sur les trottoirs. Ses nombreux voyages ne passent pas inaperçus.

 

Albert Marcoeur & le Quatuor Béla SI OUI, OUI SINON, NON samedi 22 juin à Lagny-le-Sec © Musivales

 

          Encore partie en voyage. Rares ceux qui connaissent ses destinations. Une femme de quatre vingt quatre ans très discrète. Elle est toujours bien vêtue et maquillée pour sortir de chez elle. Un sourire permanent accroché à son visage. Elle  tend sans hésiter une oreille accueillante pour les bonheurs et malheurs de nombre de ses voisins. Avec chaque fois le mot bienveillant ou la pointe d’humour dans ses conversations au pied de l’immeuble ou à la boulangerie. Elle est au courant de beaucoup de choses: du meilleur au pire. Sans jamais propager la moindre rumeur ou s’immiscer dans l’intimité des autres. Une femme fort appréciée. Elle fait partie sans aucun doute des plus anciens riverains. Une des mémoires du quartier. La seule entaille à son élégante discrétion est sa valise. Avec le boucan des roulettes sur les trottoirs. Ses nombreux voyages ne passent pas inaperçus.

    Elle a vécu deux ans avec son fils. Un globe trotteur qui avait vadrouillé deux décennies avant de revenir dans sa ville natale. Heureux et usé. S’installant chez sa mère en attendant de trouver un appartement. Il faisait des extras de serveurs et l’aider à payer son loyer. Les deux meilleures années de sa vie, se disait-elle. Depuis le placage de son mari au bout de vingt sept années de vie commune. Elle venait d’avoir cinquante quatre ans. Fou de vol libre, son fils lui avait offert un tour de deltaplane. Le cadeau d’anniversaire pour ses soixante dix sept ans, en plein ciel. Elle se souvient encore de la sensation. Unique et si magique, comme dans un conte de fée se réalisant. Flotter dans les airs avec son fils à ses côtés sous la même aile volante. Un week-end, parti pour une séance de vol, il n’est pas rentré. Mort dans un accident de voiture. Deux jours avant d’emménager dans un studio. Elle a conservé ses cendres. Deuxième claque de sa vie. Plus rien ne peut désormais l’atteindre.

   Elle n’a rien touché dans sa chambre. Une chambre quittée à seize ans et retrouvée à trente six. Rien n’a bougé depuis sa mort. Elle y a juste déposé le matériel de vol retrouvé dans le coffre de sa voiture. Parfois, quand le corps fait des siennes ou les nuages s’accumulent sous son crâne ou sa poitrine, elle se dit qu’elle n’ira pas finir en Ephad ou dans une chambre d’hôpital. Mais là où ils sont allés ensemble. Pour son dernier voyage en aile volante. Elle disperserait en même temps les cendres de son fils. Partir avec lui, le deuxième homme de sa vie, dans le ciel. Un beau pied de nez pour une femme qui n’a que très peu voyagé. Et toujours eu une peur bleue en avion.

    Souvent, elle regarde par la fenêtre du salon. Ses yeux passant d’un oiseau à l’autre. Lequel pourrait-être son fils ? Elle en choisit toujours un qu’elle suit jusqu’à ce qu’il disparaisse dans le ciel, avalé par l’horizon. Avec chaque fois une esquisse de sourire et un salut de la main avant de se rasseoir sur le canapé. Son silence ponctué par les sons de la télé devenue transparente pour elle. Mais pour autant ce n’est pas une femme casanière engluée devant son écran. Sortant au moins une fois par jour en toutes saisons. Elle aime bien les bancs des squares, les sièges de la gare ou des abris-bus, assise parfois à la poste sans avoir rien à y faire. Chaque matin, elle va lire la presse à la Médiathèque. Puis, assise dans un coin, elle regarde les usagers autour d’elle. Comme dans un spectacle. Les conversations des autres, le bruit de ses contemporains, est son miel urbain. Sa solitude se nourrissant des mots picorés dans tous ces lieux publics. Que des endroits gratuits. Pas avec sa maigre retraite qu’elle pourrait se payer un restaurant ou une place de cinéma. Loin, très loin, la période où elle allait une fois par semaine au restaurant après avoir vu un film. Au bras de son mari. Et leur fils à la main. J’ai été une femme normale, sourit-elle en feuilletant les albums photos. Son autre activité favorite.

    Retour de son voyage quotidien. Les roues résonnent dans sa rue. Sans doute des râleries derrière les fenêtres endormis. Elle bénit l’inventeur de l’ascenseur. Et le gardien qui veille à son entretien. Elle roule la valise jusque dans le salon. Son appartement est parfaitement rangé. Pas la moindre trace de poussière. Elle y vit depuis cinquante six ans. Jamais un loyer de retard. Ni une quelconque quittance. Une ponctualité au détriment de tout le reste. Comme l’absence de fleurs le dimanche de retour du marché. Y a pire que moi, relativise Mamie roulettes comme l’ont surnommée les jeunes du quartier. Aucun ne peut se douter de ce qu’elle transporte dans sa valise. Elle s’affale sur le canapé. Le voyage dans le froid l’a épuisée.

     Elle ouvre la valise et commence à vider son contenu sur la table basse. En triant ce qui doit-être consommé au plus vite ou conservable plus longtemps. Comment peut-on jeter des baguettes entière encore sous plastique ? Un repas sur trois vient de ses collectes nocturnes. Restos du cœur ou soupe populaire ? Elle refuse obstinément. Préférant la glanerie solitaire en nocturne dans les rues de la ville. Hors de question de tendre la main ou attendre dans une queue de misère. Son amour propre plus fort que son estomac. Elle sourit.

    Un bon voyage de poubelles.

NB : Cette fiction est inspirée d’une vieille femme croisée en pleine nuit dans une ville. Elle était morte de honte à chaque passant. Une parmi tous les hommes et femmes « propres sur eux» comme on dit, soulevant les couvercles des containers à poubelles. Des retraités, avec un toit sur la tête, traversant très souvent la rue… Nouvelles ombres ridées et penchées des villes et des champs. Des ombres avec gilets jaunes le samedi et sur les ronds-points ?

 

 

 

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