Mouloud Akkouche
Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...
Abonné·e de Mediapart

1250 Billets

0 Édition

Billet de blog 23 janv. 2023

Mouloud Akkouche
Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...
Abonné·e de Mediapart

À la même enseigne

La force de la vie. Regarde, s’enthousiasme-t-elle avec un large geste. Ouvre les yeux. Cette force se trouve partout. Même à ras du sol, au pays des tombés et pas relevés. Eux aussi possèdent cette force. Certes engluée dans la survie du cabotage de repas en toit pour la nuit. Pourtant, ils, elles, n’ont pas dit leur dernier souffle.Dans des yeux ouverts, toujours la présence de l’espoir.

Mouloud Akkouche
Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

© Marianne A


« On a dû te dire qu'il fallait réussir dans la vie. Moi je te dis qu'il faut vivre, c'est la plus grande réussite du monde. » Jean Giono


                La force de la vie. Regarde,s'enthousiasme-t-elle avec un large geste. Ouvre les yeux. Cette force se trouve partout. Même à ras du sol, au pays des tombés et pas relevés. Eux aussi possèdent cette force. Certes, pour les plus à terre, elle est engluée dans la survie du cabotage de repas en toit pour la nuit. Pourtant,  tous les allongés n’ont pas dit leur dernier souffle. Légèrement au-dessus d'eux, tous les pas résonnent comme un bruit de fond permanent. Des passagers en baskets ou talons, se croisent sur le trottoir, dans les gares, sur le lino d’un bureau, dans les couloirs d'une école,  sur le carrelage d’un hôpital ; des semelles mobiles qui marquent le tempo des villes et des campagnes. Regarde encore plus, dit-il, après elle. Passe de l’autre côté des leurres brillant autour de toi. Fouille aussi avec tes oreilles. Dans le silence de la nuit ou la furie du jour. Puis concentre toi là où chaque histoire se lit sans faux-semblant. Au fond des regards.

Dans des yeux ouverts, toujours la présence de l’espoir. Même s’il est ténu et en fin de course. Souvent voilé par la tristesse, la colère, la connerie, la violence, et d’autres saisons de l’intime sous sa peau. L’espoir, même le dernier, est un fil à peine visible qui nous garde présent et relié plus ou moins à l’autre – proche ou lointain. Je n’en ai pas pour longtemps, mais je suis là. Ici. Là. Je respire ici et là. À portée de vue et du souffle des semelles des passants. Mon monde vibre encore sous ma poitrine. Je ne suis rien et je suis. Continuant d’être dans le cahier de présence du siècle. Quoi qu’en pensent certains regards de haut. Le mépris pollue plus, à court ou long terme, le regard qui le porte. Rien, invisible… D’aucuns collent des étiquettes rassurantes. Pour qui ? Elles rassurent telle ou telle main inquiète qui la pose. Le rien, c’est lui, c’est elle, ce sont eux. Pas moi, pas moi. Ne me mettez pas dans la même catégorie. Moi, j’habite au pays des debout. Funambules, plus fragiles que leur apparence, qui vont et viennent sur le fil d’un agenda. Leurs allers-retours sont réglés comme du papier à musique. Sur la partition du quotidien. Inquiets de leur musique personnelle. Pourvu qu’elle ne dénote pas dans le concert public.

Certains vivent dans la moyenne. C’est la population la plus nombreuse en France et sur le globe. Elle comptabilise le plus de pas au compteur dans les villes et villages. En réalité, les moyens sont sans beaucoup de moyens, juste de quoi rester debout avec quelques plaisirs annuels. La plupart sont conscients que leur histoire, seule ou en famille, avance penchée, toujours au bord de la chute. Verticalité à crédit. Suffit d’un fil coupé, puis un autre, jusqu’au dernier reliant à la machine, pour que les marionnettes les plus touchées et affaiblies basculent dans le monde des allongés. Ce territoire horizontal tant appréhendé et à peine regardé, un coup d’œil rapide en passant les doigts croisés pour ne pas y tomber. Sans doute pour ça que les moyens courent en permanence, le plus vite possible. Pour que la machine les sente toujours dans la course. Donner des gages à tout moment d’être plongés dans l’action. Même sous le poids des dettes qui alimentent les insomnies. Avec à chaque réveil, un objectif : chercher à conserver le crédit du marionnettiste. Ses mains dotées de pouvoirs magiques. Des doigts qui font et défont des parcours de vie.

Plus on grimpe, moins il y a de population au mètre carré. Et plus d’espace vitale et de solitude choisie à se partager. Nulle promiscuité- génératrice souvent d’une haine et violence visible-comme au pays des riens et moyens. Quelle est cette minorité ? Parmi elle, nombre de marionnettistes placés à des postes stratégiques et hiérarchisées. Celles et ceux chargés de faire tourner la machine. Un travail très bien rémunéré. Avec des salaires à rallonges qui peuvent tout acheter et faire fermer les yeux sur les dégâts principaux ou collatéraux tant que ça rapporte et permet de régler les frais de sa vitrine individuelle avec son nom, bien placée au centre de la ville ou du village. Au-dessus des marionnettistes, il y a leurs marionnettistes. Autrement dit ; même avec leurs importants salaires, ils sont les moyens du haut du panier. Des employés de luxe. Œuvrant pour quelques-uns et unes. Qui sont les marionnettistes du sommet ? 

Une poignée d' invisibles. Pas le même genre d’invisibilité que les riens et les moyens. Ne pas être vu étant une volonté de leur part. En général, ce sont des individus discrets, avec des ombres tutélaires affichées sur les murs familiaux. Leurs éventuelles colères de jeunesse en révolte, ou autres pensées et ressentis non-compatibles avec la machine, finissent pour la majorité d’entre eux par être muselées derrière un sourire plus carnassier que n’importe quelle bouche édentée. Ils vivent très loin des riens, loin des moyens. Des marionnettistes fréquentant peu leurs employés-marionnettistes. Mais tous -des riens aux invisibles d’en haut - sont reliés les uns aux autres. Quel est ce lien commun à des populations si différentes ? La machine à courir. Toujours plus. Encore plus vite. Pour aller droit dans le mur.

 Et il y a les à côté. Qui sont ces individus au-dessus des riens, des moyens, et de tous les marionnettistes ? Une population réduite en nombre. Et en réalité  hors course. Sans devenir nécessairement hors la loi ? La plupart ne sont juste pas du tout ou très peu intégrés à la pyramide. Quelques-uns, plus caméléon, réussissent à donner l'impression de courir dans la bonne direction. En fait, des individus ne se situant au-dessus de personne. Où se trouve alors cette population ? Elle évolue sur les côtés. Certains vivent parmi les riens, d’autres avec les moyens. Et y a aussi celles et ceux fréquentant les marionnettistes. On peut les retrouver dans toutes les sphères. Qui sont ces  êtres volontairement de côté ? Difficile de répondre avec précision. La majorité d’entre eux échappant à la généralisation ou cherchant à lui échapper. Évitant le plus possible de se laisser coincer dans un tiroir des étiqueteurs professionnels. Ni écrasés, ni écrasant, ni marionnettes, ni marionnettistes. Leurs pas rarement au pas imposé par la machine. Des individus vivant à-côté. Mais bien présent ici ou là. Une existence plus ou moins visible et bruyante selon les personnalités. Avec cependant un point en commun.

Des êtres incapables de se passer de l’essentiel. De tous les produits importants à leur mode de pensée et de vie. Ça s’achète ? Non. Même s’ils n’échappent pas au manège de la consommation ; quasiment impossible de ne pas posséder à minima une machine à mots et images dans sa poche ou son sac. Toutefois, ils n’y sont pas pied et mains liées -toujours le recul critique avec les infos sortant du robinet numérique. Leur force principale est de réussir se passer - plus que la majorité de la pyramide de l’inutile devenu utile par habitude et sans doute une part de fainéantise de penser à s’en passer et à le faire : balancer ses laisses et boulets vendus à longueur de temps écran. Leur position n’est pas si simple. Une trajectoire entre deux chaises pour ne pas être assignés à un rôle bien précis dans la machine à naître, assis ici, à tel ou tel poste, pour gagner, perdre, gagner, se perdre, se regagner, se lever, marcher avec un pas de côté ou au pas, puis disparaître, et laisser de nouveaux aliments nourrisseurs de la machine insatiable. Mécanique vieille comme l'humanité.

Arrivé au pays des à côté, on a plus guère le désir de revenir à ses origines. Nulle envie de retourner dans la course ascensionnelle du bas vers le haut ; peu de coureurs et coureuses suant dans l’autre sens. Tout est bien rôdé et balisé, chaque participant et participantes équipées de dossards Rien, Moyen, ou Marionnettiste. Les plus élégants des à côté ne critiquent pas la course quotidienne et les rôles tenus par les unes et les autres; à chacune et chacun de dépenser son temps de passage-planète comme il veut ou peut. Néanmoins rares les individus ayant eu accès à l’essentiel qui souhaiteraient le brader pour quelques billets ou pouces levés de plus. Au contraire. Prêts à tout pour conserver le statut de l’à-côté. Quel est cet essentiel ?

Une sorte de conscience aiguë de soi, des autres, de la faune, de la flore, des étoiles au-dessus de nos crânes de mortels. Les yeux et les oreilles grands ouverts, notamment sur ce qui ne se voit pas et ne s’entend pas-ou plus- dans le brouillard d’images récurrentes et le brouhaha de mots-slogans; diversion et divertissement au menu. Tenter de se concentrer sur l’innommé, sans étiquetage, avancer entre les flashes d’infos et la promotion du jour, et arriver à sa destination: le lieu où souvent se cachent la poésie et la beauté de l’instant. Quand on y accède, nombre de peurs et de frustrations disparaissent ou n’occupent plus la place centrale. Ce n’était que ça. Pourquoi avoir perdu tant de temps en inquiétudes décuplées par ses propres projections ? Apte à passer sur la rive des à côté. Avec désormais pour objectif d’éviter un maximum de leurres. Déverrouillé de l’intérieur.

Avec presque l'envie de rire de certaines de nos trouilles. Si risibles avec le recul. Des trouilles d’enfants , le méchant ogre des contes, restées dans des corps d’adultes. On peut s’en délester. Sans pour autant guérir de l’inguérissable : la toujours troublante fin, quand le rideau se baisse sur soi. Comment, si on le désire, accéder à l’espace des à côté ? Suffit d’être à sa place. Celle choisie, le plus possible débarrassée des injonctions, certaines bienveillantes parfois les plus étouffantes ; la place qu’on s’est construite au fil du temps : une construction souvent contre la machine à caser chaque souffle sous une poitrine dans la machine. Avec l’apport de co-constructeurs. Personne ne se fait sans personne. Notre place, bonne ou mauvaise, est un tissu de rencontres. Celles et ceux nous habitant pour le pire et le meilleur. Tous et toutes sur la même planète. Le temps de notre passage. Un voyage débutant et finissant en solitaire.

Rien, Moyen, Marionnette, Marionnettiste, À côté ; tous pareils ?  Non. Certaines trajectoires sont beaucoup plus cabossées que d'autres.La vision du mode très différente selon son angle de vision et sa position. Sous un toit au chaud ou dans la rue, les regards ne voient pas le même monde. Sans parler des différences du haut en bas de la pyramide. Ce n'est pas la même Liberté Égalité Fraternité pour tous les habitants du pays ? Une question qui peut se poser. Mais tous et toutes logés à la même enseigne.

Le temps qui passe.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France

Affaire Pellerin : la fuite judiciaire qui menace l’Élysée et le ministère de la justice

Le député Emmanuel Pellerin, visé en septembre dernier par une enquête en lien avec sa consommation de cocaïne, a été prévenu des investigations en cours, pourtant censées rester secrètes. L’élu des Hauts-de-Seine affirme que l’information lui a été transmise par Thierry Solère qui lui aurait dit la tenir du ministère de la justice. Le conseiller politique du président de la République et Éric Dupond-Moretti démentent.

par Pascale Pascariello et Antton Rouget

Journal — France

Le député Pellerin : la cocaïne en toute impunité

Député des Hauts-de-Seine de la majorité présidentielle, l’avocat Emmanuel Pellerin a consommé de la cocaïne avant et après son élection à l’Assemblée en juin dernier, d’après une enquête de Mediapart. Confronté à nos éléments, il a reconnu cet usage illégal. Saisie en septembre dernier, la justice n’avait pourtant pas souhaité enquêter.

par Pascale Pascariello et Antton Rouget

Journal

TotalEnergies est visée par une enquête préliminaire pour mensonges climatiques

Selon nos informations, la multinationale pétrolière est l’objet d’une enquête ouverte par le parquet de Nanterre à la suite d’une plainte au pénal pour « pratiques commerciales trompeuses ». Ce délit ouvre la voie à des sanctions pour « greenwashing ». Une première en France.

par Mickaël Correia

Journal

TotalEnergies : l’heure des comptes

TotalEnergies sait que ses activités sont nocives pour le climat depuis 1971. Pourtant, le géant pétrolier continue d’émettre autant de gaz à effet de serre que l’ensemble des Français·es. En pleine crise énergétique, TotalEnergies a annoncé début 2022 un bénéfice record de 14 milliards d’euros. Retrouvez ici nos articles et nos enquêtes sur une des multinationales les plus polluantes au monde.

par La rédaction de Mediapart

La sélection du Club

Billet de blog

SOS solidarité pour famille intégrée en péril

Le recours contre l'OQTF du 6-12-22 a été rejeté. Cette famille, avec trois jeunes enfants est menacé de mort dans son pays, risque l'expulsion. Conséquence immédiate : logés au CADA (hébergements demandeurs d'asile) de Cebazat, ils seront à la rue le 31 janvier et si le 115 ne répond pas ce jour-là ou ne propose rien... SOS solidarité rapide et concrète dans ce billet. A vous de jouer.

par Georges-André

Billet de blog

Appel contre l’immigration jetable et pour une politique migratoire d’accueil

Nous appelons à la mobilisation contre le nouveau projet de loi du gouvernement, qui s’inscrit dans une conception utilitariste et répressive des personnes étrangères en France. S'il était adopté, il accentuerait encore le fait qu'elles sont considérées comme une population privée de droits, précarisée et livrée à l’arbitraire du patronat, de l’administration et du pouvoir.

par association GISTI

Billet de blog

OQTF : la réalité derrière ces quatre lettres

À cause de l'OQTF, j'ai perdu mon travail étudiant. Je me suis retrouvé sans ressources du jour au lendemain, sans rien. C'est très dur, car je cotisais comme tout le monde. Avec ma compagne, on attend une petite fille pour juin prochain. D'ici là, je dois me terrer. J'ai l'impression de vivre comme un rat, j'ai tout le temps peur de tomber sur la police. Je ne suis certes pas Français, mais j'aime la France comme j'aime le Sénégal.

par Couzy

Billet de blog

Nous, les banni·e·s

À travers son nouveau podcast « Nous, les banni·e·s », La Cimade a décidé de donner la parole aux personnes étrangères qui subissent une décision de bannissement. Pour illustrer la violence des interdictions de retour sur le territoire français (IRTF), 5 témoins partagent leurs histoires, de leur départ vers la France jusqu’aux difficultés d’aujourd’hui.

par La Cimade