Les oiseaux chantent aussi en banlieue

Banlieue rime aussi avec beauté. Petites et grandes beautés. Avec d’autres B comme bonheur, bonté… Que se passe-t-il ? Finie la noirceur ? Devenu optimiste ? Une brusque poussée d'angélisme ? N’en jetez plus, la cour dégouline de bons sentiments. Coupez ! C'est pas du tout crédible votre truc. On la refait en plus réaliste.


JOHNNY MONTREUIL - PETITE CARLO (Official Music Video) © JOHNNY MONTREUIL

                                                                                                                                                                     
       

              Les oiseaux chantent aussi en banlieue. Pas que le son des sirènes de la BAC, les vociférations des islamistes avec un couteau entre les dents, le cri de la bagnole cramant sur le parking, le hurlement de la vitre de l'abri-bus explosée... Banlieue rime aussi avec beauté. Des petites et grandes beautés. Avec d’autres B comme bonheur, bonté… N’en jetez plus, la cour dégouline de bons sentiments. Qu’est-ce qui se passe ? Une poussée d’angélique ? Disparue ma lucidité sur la folie du monde ? Finie la noirceur ? Devenu optimiste ? J’aimerais bien. Mais ce n’est pas le cas. J’ai très peu confiance en l’homme : l’animal le plus dangereux de la planète. Il prouve sa bêtise et sauvagerie au quotidien. Malgré tout, je reste encore un peu croyant en l’humanité. Pourquoi alors cet excès de béatitude? La faute à une caravane qui passait par là et m’a ramené au pays de l’enfance. Dans un quartier populaire où j’avais un accord tacite avec un merle. Mon stylo s’arrêtait quand il commençait de chanter. Un chant qui a accompagné l’écriture de mon premier roman rédigé sur la table de la cuisine. Jamais publié. Un texte très mauvais. Mais chaque fois que je termine un roman, je repense à ce merle. Un soliste à domicile dès l’aube.

        Ce samedi matin, le merle est revenu se poser sur une branche du présent. Pour écouter cette chanson qui parle de lui et de beaucoup d'entre nous. L'histoire d'une Carlo garée du côté de l’enfance. Pas que la mienne. Celle du chanteur et de tous ceux qui n’ont pas laissé leur enfance à la consigne, pour quelques fois la récupérer juste avant la mort. Vieillir sans devenir adulte, chantait Brel. Un chanteur qui avait aussi vécu à Montreuil. Déjà un refuge pour les artistes trop fauchés pour vivre à Paname ? Pourquoi attendre son dernier souffle ou se faire sauter pour atteindre le paradis ? Il est à portée de main. Sous sa poitrine. Et dans son regard. Sans oublier l’oreille qui permet de voyager. Comme dans cette chanson juchée sur les hauts de Montreuil. A hauteur de rêves.

        Redescends mon gars. La vie c’est pas du gâteau, hurlait un autre chanteur ayant aussi traîné ses Dr Martins et son «no-future» dans les rues de cette ville. Reviens au principe de réalité au lieu de te laisser anesthésier par une mélodie et la nostalgie doisneaunesque. Désolé d’interrompre cette interlude bisounours chez l’Ami Ricorée, mais c’est une demande express dans mon oreillette. La voix du principe de réalité qui me demande de revenir sur le plancher urbain. Et elle n’a pas tort. Pas que des enfants de cœur et de la joie en banlieues populaires. Beaucoup de boue et de misère, avec des quartiers et des villes nettement plus touchés que d’autres. Comme le décrit Didier Daeninckx dans son texte sur sa « fuite du 93». Des lecteurs peuvent être en désaccord avec son propos mais pas l’accuser d’écrire hors-sol. Un sol qu’il a arpenté durant sept décennies. Des amis, vivant dans certains lieux qu’il décrit, me disent la même chose. Prêts eux-aussi à plier bagages.

        Indéniable que des intégristes musulmans et leur collègues d’extrême-droite veulent se partager la part du ghetto. Sans oublier tous les autres profiteurs de la République. Plus y-a de boue et de haine, plus les escrocs prospèrent. Nier la réalité c’est rajouter une couche à la misère des populations prise en tenaille entre le pire et le pire. Elles ne sont pas dupes de leur situation. Une situation déjà difficile et qui a tendance à se durcir. Certains habitants sont fragilisés au point de se jeter dans des bras encore plus dangereux que ceux les ayant déjà étouffés. Mais des étouffeurs ayant l’attrait de la nouveauté. Que du sombre dans le 93 et les autres banlieues populaires ? Pas partout. Même si d’aucuns, dans leurs rédactions parisiennes, misent sur le pire en périphérie pour vendre du papier ou du temps d’écran. Instrumentaliser la réalité pour ne voir que ce qui est pourri comme font certains médias est aussi méprisant à l’égard des habitants enfermés dans une image. L’image d’eux manipulée à distance et photoshopée pour la rendre plus détestable. Que faire pour changer cet état de fait ? Ce n’est pas un petit billet d’humeur qui a des solutions concrètes. Juste encore une fois constater. De loin et en vain. Mais que fait la poli… tique ?

       Une fois n’est pas coutume, je vais détourner le regard du pire. Sans doute pas très longtemps. Chasser le sombre, il revient au clavier. Mais en attendant pourquoi pas profiter de ce beau moment musical. Trinquer à distance au comptoir du« Café de la paix» avec les fantômes. Dont celui de Stevo. Imbattable au baby-foot. Un des rares types du quartier à ne pas avoir le permis. Sa famille louait une maison à deux cents mètres de celle de mes parents. Avec des caravanes dans leur jardin. Stevo marchait tout le temps. Je ne me souviens pas l’avoir vu dans un bus ou même une voiture. Ni sur une mobylette. Il rentrait de nuit toujours en chantant ou sifflant. Parfois titubant et maudissant le monde entier. Le blues du gitan marcheur au quartier des Ruffins. Son chant avant celui du merle.

     Merci à Johnny Montreuil et son équipe pour cette belle virée en Carlo.

NB) Le clip a été réalisé par Bertrand Vacarisas

 

 

 

 

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